‹ La sandale ailée, 1903-1905Chapitre 43 sur 52 · A UN PORTRAIT · texte numérisé non relu

A UN PORTRAIT

Lorsque sur le papier que le pastel colore Le peintre a fig-uré votre visage frais, Vous aviez 1 âge heureux qui ne sait pas encore Ce que cache la vie en ses obscurs secrets.

Sur vos cheveux plus blonds d'une poudre légère Votre bonnet de tulle est noué d'un ruban Si bleu, qu'on lui dirait la couleur mensongère Que montre l'avenir à vos regards d'enfant ;

l56 LA SANDALE AILEE

Car vos yeux, votre boiiclie et tout votre visage Où du fard à la joue en avive le teint, Ont un air innocent, mystérieux et sag'e, Et comme une douceur d'avril et de matin.

Brève aurore ! le ciel se couvre et l'éclair brille: La fleur prête à s'ouvrir périt en son bouton ! Et je sais seulement que vous mourûtes fille Et que des grands-parents m'avaient dit votre nom.

Bien longtemps au mur nu de ma chambre d'étude,

Ce portrait familier, timide et gracieux,

Veilla sur ma pensée et sur ma solitude,

Mais son tendre regard n'attirait Das mes yeux;

Et maintenant qu'en moi, si doux à ma tristesse, Est né le goût amer des choses sans retour, J'aime votre muette et lointaine jeunesse Qui survit à la mienne et qui dure toujours ;

UASILE

Je reviens de la ville où m'appela l'autoinDe A ma maison des champs où m'invite Tété, Et mon cœur doucement se recueille et s'étonne En retrouvant ces lieux que mes pas ont quittés.

La vigne vig-oureuse eng-uirlande la porte Et son jeune feuillage y fête mon retour, Qui, lorsque je partis^ mêlait sa feuille morte Au sable jaune où s'enfonçait mon talon lourd.

0 Maison, je dépose à ton seuil la sandale Et je suspends au mur la laine du manteau ! Mes pieds nus marcheront encore sur la dalle Et je respirerai ton air frais comme une eau.

Me voici Faudrat-il, hélas ! que je te dise Le temps que mon absence a passé loin de toi, Et la longue saison intermittente et grise Où je n'ai pas dormi sous l'ombre de ton toit?

Te dirai-je la Ville et la place publique, Et ma tristesse errante aux âtres étrangers. Et les noirs ciels d'hiver sur la tuile et la brique, Et la neige si lourde aux flocons si légers ?

Toi, d'argile construite et couverte de paille, Humble, que penses-tu des palais de là-bas En l'avare Cité où la haute muraille Enferme les vivants dans le bruit de leurs pas?

LA SANDALE AïLEE l'jZ

Si j'ai vécu sa vie orgueilleuse et captive, Pardonne-moi, voici que je suis revenu Vers la vigne qu'Avril a faite verte et vive Et qui rit au soleil en feu dans le ciel nu !

J'ouvrirai la fenêtre à l'odeur des prairies Et j'ouvrirai la porte au vent qui vient des bois, Et les arbres féconds et les treilles mûries Porteront la g-rappe et le fruit comme autrefois;

Et, lorsque reviendra l'automne inévitable, Je ne reprendrai plus la laine du manteau Ni la sandale dure et qui fait sur le sable Crier l'ingrat adieu de son départ nouveau.

Garde-moi dans ta paix et dans ta solitude Et, maintenant, je suis ton hôte pour toujours. Je ne redoute plus l'hiver farouche et rude Où l'ombre qui s'accroît est inégale au jour.

Car ta vig-ne, ô Maison, attire les abeilles, Leur vol déjà bourdonne et la ruche bruit, Et ce sont elles qui fourniront à mes veilles Le flambeau dont la flamme éclairera ma nuit.

Sur la cire fidèle, obéissante et douce, J'inscrirai ma pensée, heureux si, des mots vains Que trace le roseau et qu'efl^ace le pouce, Naît le Vers, étQroçl parce <^u'il est divia,

Page 1