CHAPITRE V
Calorification. — Chaleur animale.
Tous les animaux produisent de la chaleur, mais il existe de grandes différences entre les animaux supérieurs, qui maintiennent une température constante, animaux à sang chaud, et les animaux à température variable^ dits animaux à sang froid.
Pour mesurer la température de l’homme ou celle des animaux supérieurs, nous employons des thermomètres spéciaux, dus à nos habiles constructeurs. Le petit réservoir contenant du mercure a été soudé à un tube capillaire présentant une ampoule qui doit contenir le volume de mercure dilaté pour une élévation de température de Qo à 30°, puis le tube capillaire porte les degrés de 30°
à 42° ; chaque degré est divisé en dixièmes, et dans ce tube se trouve un index de mercure séparé de la colonne mercurielle par une petite bulle d’air : c’est un thermomètre à maxima. On peut prendre la température de l’homme sous la langue ou dans l’aisselle, le bras étant appliqué sur les parois du thorax, ou à l’extrémité de l’intestin.
Il est très souvent indispensable, dans le cas de l’invasion d’une maladie qu’il est souvent difficile de diagnostiquer au début, de prendre la température du corps, et les indications du thermomètre pendant l’évolution de la maladie sont très précieuses.
Mais il faut avoir un thermomètre bien gradué, par comparaison avec un thermomètre étalon dont les points fixes, 0° dans la glace fondante et 100° dans la vapeur d’eau bouillante à la pression de 7G0 milliinètres, ont été déterminés avec soin.
On emploie aussi dans les recherches physiologiques des aiguilles thermoélectriques de fer et cuivre soudé à une extrémité (fig. 39); deux aiguilles semblables immergées dans le même bain d’eau n’impriment aucune déviation à l’aiguille d’un galvanomètre sensible; mais si les aiguilles sont jilongées, l’une dans un bain d’eau à 10°, l’autre dans un bain à 11°, on peut observer une déviation de l’aiguille du galvanomètre de 20°; c’est à l’aide d’appareils semblables que Claude Bernard, aidé par le professeur d’Arsonval et par moi, a j)u, au Collège de France, introduire par la veine fémorale d’un chien une sonde lhermoélectrique qui, pénétrant dans la veine cave inférieure, est arrivée jusqu’au foie au confluent des veines sus-hépatiques et du gros tronc veineux ; l’illustre physiologiste a reconnu ainsi, l’autre sonde étant maintenue dans de l’eau à température invariable, que le point le j)lus chaud de l’organisme se trouve au niveau du foie, ce qui démontre que dans celte glande, la plus volumineuse de l’organisme, se passent des phénomènes chimiques qui engendrent de la chaleur.
Caloriinétrie. — On appelle calorie ou unité de cha-
CALORIFICATION. — CHALEUR ANIMALE
leur la quantité de chaleur qu’il faut donner à un kilogramme d’eau pour élever sa température d’un degré.
Méthode des mélanges. — Si nous mélangeons un kilogramme d’eau à 20° avec un kilogramme d’eau à 30°, nous observons au thermomètre une température de 25°, qui est la moyenne entre;20° et 30°.
Dans les expériences physiologicpies, s’il s’agit d’une digestion artificielle, nous avons souvent besoin d’obtenir une température constante, 40° par exemple; on arrive par tâtonnement, en ajoutant de l’eau bouillante à un certain volume d’eau Iroide, k faire un mélange à la température demandée; mais il y a un moyen plus commode, c’est l’emploi d’un régulateur de température, soit du . professeur d’Arsonval, soit du professeur Roux; celui-ci est basé sur la dilatation inégale de deux barres métalliques soudées; l’appareil est disposé de telle sorte que l’admission du gaz d’éclairage au brûleur qui chauffe l’eau, donne un volume de gaz tel que la chaleur produite est égale à la chaleur perdue par le refroidissement du récipient métallique dans l’air qui l’entoure. On peut encore avec une grande facilité , avant de préparer un bain chaud, calculer le poids d’eau bouillante qu’il faut ajouter à 100 kilogrammes d’eau à 15^ pour obtenir une température de 33°, qui est la plus convenable. Soit .r le poids d’eau bouillante nécessaire; la chaleur perdue par cette eau en calories, soitx (100 — 33), sera égale à celle gagnée par l’eau, ou 100 (33 — 15) : on aura donc
Fi<>-. 39. — Aiguille thermoélecti'iqiie de fer et de cuivre à soudure terminale (s) enveloppée d’une sonde de gomme élastique. Dans la pratique, cette sonde peut avoir un faible diamètre.
27 litres d’eau bouillante sont nécessaires pour obtenir le bain à la température demandée.
Je dois faire remarquer ici que dans des installations d’appareils à chauffage, par le gaz, de l’eau qui doit être envoyée dans une baignoire, il est arrivé souvent que des personnes ont été partiellement ou complètement empoisonnées par des produits de la combustion du gaz : c’est quand le réchaud est mal allumé et que le gaz brûle aux injecteurs, au lieu de brûler en bleu par les ouvertures des réchauds. Nous verrons plus tard que la combustion incomplète du gaz d’éclairage donne des produits gazeux très dangereux, puisqu’ils renferment de l’oxyde de carbone. Il est donc à désirer que les appareils de chauffage de l’eau par le gaz soient installés en dehors de la salle de bains, qui est généralement peu spacieuse, et les produits de combustion du gaz doivent être expulsés au dehors par une série de tuyaux se rendant au-dessus du toit de la maison.
Chauffage d’un appartement. — Lorsque la température extérieure est notablement inférieure à la température intérieure d’un appartement, ce que l’on reconnaît à l’aide de deux thermomètres, quand, par exemple, on trouve 10° à l’intérieur et de 0° à 5° au dehors, il ne faut pas hésiter à faire du feu, de manière à obtenir dans la chambre qu’on habite une température voisine de 15°.
Beaucoup de personnes, par raison d’économie sans doute, hésitent, quand on passe de rautonme à l’hiver, à faire allumer du feu, et le plus souvent les rhumes n’ont pas d’autre cause ; quand on réagit par l’exercice à pied contre le froid extérieur, étant bien couvert, quand on a chaud aux pieds, on n’a rien à craindre. Mais lorsqu’on est assis à son bureau, quand on a des occupations sédentaires, il faut se chaulfer. On y arrive d’une manière très simple et très hygiénique, par l’emploi d’une grille installée dans un coin de la chambre ou de la salle dans laquelle on se tient, grille qui peut être fermée par deux portes mobiles sur pivots. L’allumage du foyer est rendu
CALORIFICATION. — CHALEUR ANIMALE
très facile par le procédé suivant, que je recommande spécialement : on dispose sur la grille, dans une excavation pratiquée sur le charbon débarrassé de cendres qui reste de la veille, quelques morceaux de bois résineux, un peu de charbon de bois, une ou deux pelletées de charbon de terre ; à l’aide d’un robinet à gaz, établi sur le côté de la cheminée, d’un tube de caoutchouc et d’un bec cintré du professeur Berthelot, on dirige la flamme du gaz sous la grille; le combustible est allumé en deux ou trois minutes. On ferme le gaz, et quand la combustion du charbon est vive, on ouvre les deux portes : jamais on n’a d’insuccès.
Pour maintenir le foyer longtemps allumé, il est très utile d’ajouter au-dessus du charbon de terre des agglomérés de charbon, et quand on quitte son appartement pour les occupations extérieures, on recouvre de cendres, on ferme les portes et on dispose un écran à feuilles métalliques devant le foyer; le soir, en rentrant, on retrouve du feu sous la cendre et une température douce dans l’appartement.
Je n’ai pas l’intention ici de décrire tous les appareils de chauffage qui sont emj)loyés, mais il me paraît nécessaire d’appeler l’attention sur les dangers que présentent quelquefois les calorifères de cave, installés d’une manière défectueuse, si les parois des cloches de fonte sont portées au rouge, si surtout elles présentent des fissures; quand l’air chargé d’acide carbonique, et qui doit circuler dans un grand appartement, passe sur la surface extérieure de la fonte rougie, j’ai démontré expérimentalement que l’acide carbonique est en partie transformé en oxyde de carbone, qui rend l’air chaud toxique.
Je rapporterai une seule observation. Un savant professeur de la Faculté de médecine de Paris dont l’appartement était chauffé par un calorifère de cave se réveilla dans la nuit avec un violent mal de tête et appela au secours. Il était temps : on ouvrit les fenêtres pour rendre de l’air pur, on fît respirer de l’oxygène aux personnes
de la famille; apres plusieurs jours de maladie, tous heureusement survécurent; mais des animaux, des chats de Siam, qui habitaient l’appartement et qui avaient l’habitude de se coucher auprès des bouches de chaleur, furent trouvés morts : ils avaient été empoisonnés à couj) sûr par l’oxyde de carbone; mais si l’un d’eux avait été envoyé dans mon laboratoire, j’aurais dosé dans mon grisoumètre ou dans mon eudiomètre le volume d’oxyde de carbone qui avait été absorbé par le sang.
11 vaut donc mieux, en général, se chauffer par une circulation d’eau chaude ou de vapeur d’eau sous faible pression que par l’air chaud provenant des calorifères de cave.
Les poêles mobiles. — En avril 1889, l’Académie de médecine, sur la proposition de l’un de ses membres, M. le docteur Lancereaux, s’est occupée de la question des poêles mobiles.
A cette occasion, mon savant ami le docteur Laborde a bien voulu rappeler les expériences que j’ai faites sur un poêle sans tuyau. 11 a fait remarquer avec raison que les poêles qui présentent un tirage incomplet peuvent répandre autour d’eux, dans l’air respiré à l’intérieur de la chambre ou de l’appartement, les déchets de la combustion, parmi lesquels se trouve l’oxyde de carbone, le plus facilement diffusible et en même temps le plus dangereux. Voici plusieurs faits signalés par le regretté docteur Laborde :
« 1° Un exemple remarquable des effets de l’intoxication, sous la forme d’un état profondément anémique, avec céphalalgie (mal de tête) constante, vertiges, anorexie (perte de l’appétit), incapacité de travail, m’a été fourni par un de nos plus savants entomologistes, mon ami M. Mégnin, qui, il y a trois ans, éprouva des accidents graves, du fait d’un poêle mobile, à la mode, placé dans son cabinet de travail.
(( Les accidents consécutifs dont M. Mégnin a été victime, et dont il a eu grand’peine à se débarrasser, ont duré plus de six mois. 11 avait fini par en découvrir, fort
CALORIFICATION. — CHALEUR ANIMALE 79
heureusement, la cause dans l’existence d’une petite fissure du côté de la fermeture sablée du poêle, par laquelle se faisait un échappement continu d’oxyde de carbone. »
« 2° Le 8 mars 1888, j’étais appelé, dit M. le docteur Raffegeau, vers 9 heures du matin, auprès de M. et G..., âgés, l’un de soixanle-sept ans, l’autre de soixante-cinq, la veille bien portants, et que leur bonne avait trouvés privés de sentiment dans leur chambre à coucher, où se trouvait un poêle mobile.
« Fort heureusement on avait mandé aussitôt le savant médecin de Sainte-Anne, le docteur Bouchereau, ami de la famille, qui avait fait enlever le poêle et organisé les premiers soins. Je continuai donc à pratiquer la respiration artificielle et la flagellation du thorax avec des serviettes imbibées d’eau froide.
« Vers midi, G..., qui est d’un tempérament lymphatique et d’un certain embonpoint, reprit peu à peu ses sens, et, dès le soir, elle pouvait nous donner quelques détails sur l’accident.
« Le poêle avait été changé dans la soirée, et la cheminée de la chambre, où on ne le mettait pas d’habitude, avait fort peu de tirage.
« Quant à son mari, qui était maigre et d’un tempérament nervoso-sanguin, ce n’est que vers 5 heures du soir qu’on put nourrir l’espoir de le sauver et de cesser l’emploi de la respiration artificielle ; mais il resta plusieurs jours dans le coma, et ne recouvra que lentement et successivement l’usage des sens ; l’intelligence devint obtuse; M. G. avait été frappé de démence, et la vue restait presque abolie. Le poison, l’oxyde de carbone, avait produit des lésions incurables du système nerveux central. » (Extrait du livre /es Poisons de l’air, par N. Gréhant; librairie J. -B. Baillière, 1890.)