L’OPIUM ET LA MORPHINE
le fumeur aspire la fumée en faisant quelques inspiralions ; c’est, paraît-il, après la vingtième pipe que l’on s’endort et que l’on fait des rêves agréables. Quelle malheureuse et funeste habitude, qui non seulement paralyse toute énergie et tout travail, mais qui compromet l’alimentation, la nutrition et la santé! Les fumeurs d’opium maigrissent, se ruinent par l’achat d’une drogue d’un prix élevé, et sont incapables de remplir leurs devoirs. Il faut absolument ne point commencer à fumer l’opium, qui offre, paraît-il, plus d’attraction que le tabac; il faut refuser toute offre faite par un ami et résister à la tentation.
Il existe malheureusement en France des fumeries d’opium. Nous devons lutter avec la plus grande énergie contre un poison dont l’usage, s’il devenait général, affaiblirait notre race et nous conduirait à une dégénérescence incurable.
De l’opium, des chimistes très habiles ont retiré une grande quantité d’alcaloïdes, la morphine, la codéine, la narcotine, la thébaïne, la papavérine, la narcéine, etc., dont les uns sont calmants et provoquent le sommeil, dont les autres, comme la thébaïne, produisent des convulsions.
L’opium est un médicament qui rend de grands services, mais il ne faut l’employer qu’après avoir consulté son médecin.
Le laudanum de Sydenham ou celui de Rousseau est très employé, mais il laut bien s’en défier, surtout chez les enfants, qui sont bien plus sensibles que l’homme à de faibles doses. On ne peut pas trop s’élever contre l’usage que font certaines personnes d’infusion de capsules de pavot très inégales dans leur contenu en alcaloïdes, pour faire dormir de jeunes enfants : c’est un procédé dangereux et même criminel.
Chlorhydrate de morphine et chloroforme. — Voici un sel, le chlorhydrate de morphine, que nous employons souvent dans nos expériences de physiologie pour diminuer la sensibilité des animaux et pour les endormir.
On peut même, comme je le fais actuellement, obtenir, grâce à la morphine et à un anesthésique, le chloroforme en mélange titré, une anesthésie prolongée d’un animal, qui ne souffre nullement pendant l’opération, et l’emploi de ce procédé doit satisfaire les j)ersonnes sensibles qui condamnent les recherches physiologiques indispensables pour faire progresser la science de la vie. Ce procédé a déjà été employé par Claude Bernard; voici comment je le mets en oeuvre, en le perfectionnant : j’injecte sous la peau de l’abdomen d’un chien du poids de 8 kilogrammes, 8 centimètres cubes d’une solution de chlorhydrate de morphine contenant exactement 8 centigrammes de ce sel, et je fais conduire l’animal dans le jardin du laboratoire. Au bout d’une demi-heure environ, le chien est couché sur le sol, il est endormi, et, pour le ramener au laboratoire, on le fait avancer assez difficilement; il présente la marche hyénoïde, les membres postérieurs étant plus affaissés que les antérieurs.
D’autre part, j’ai préparé d’une manière très simple un mélange titré d’air et de vapeur de chloroforme selon le procédé de Paul Bert dans mon gazomètre de laiton de 150 litres; j’ai composé un mélange contenant 5 grammes de chloroforme ou 3<=‘^,33 de ce liquide dans 100 litres, j’ai versé 5 grammes de chloroforme dans un ballon de verre d’un demi-litre fermé par un bouchon à deux trous traversé par deux tubes de verre recourbés à angle droit dont l’un pénètre jusqu’au fond du ballon, tandis que l’autre traverse seulement le bouchon et s’adapte au robinet à 3 voies du gazomètre; on aspire de l’air qui vaporise le chloroforme, et on obtient un mélange titré qui, respiré par l’animal morphiné, produit l’insensibilité de l’œil et la maintient, si on le veut, pendant une heure ou une heure et demie.
On peut par ce procédé, que j’adopte définitivement dans mes cours, réaliser un grand nombre de recherches physiologiques sur l’animal complètement anesthésié, qui ne ressent plus aucune douleur.