PARMENTIER
L’année 1783 fut pour les arts alimentaires une année de progrès. Jusqu’alors la poniine de terre avait été regardée comme une plante dangereuse. Selon le dire populaire, cet aliment faisait dégénérer l’espèce humaine et lui donnait des maladies affreuses, la lèpre, par exemple; de plus, la pomme de terre épuisait les terres fertiles et ne pouvait réussir en des terrains médiocres. Déjà les pays du Nord cultivaient la pomme de terre, et la France repoussait encore ce précieux végétal.
Parmentier résolut de combattre tous les préjugés qui s’opposaient à l’emploi de la pomme de terre comme aliment. 11 n’ignorait pas les obstacles qu’il rencontrerait en tous lieux. Il s’adressa à Louis XVI lui-même, et il obtint de ce monarque la permission de planter de pommes de terre cinquante arpents de la plaine des Sablons, terrain qu’on laissait en friche à cause de sa stérilité. On prétendait que la pomme de terre était difficile à élever et qu’elle demandait des soins minutieux : Parmentier voulut prouver le contraire; il choisit la plaine des Sablons; il confia à ce terrain aride sa plante favorite, et attendit avec confiance le moment de la floraison. Les pommes de terre réussirent. Emerveillé du succès qu’il venait d’obtenir, et qui avait surpassé toutes ses espérances, Parmentier court cueillir la première fleur, se rend à Versailles avec son précieux trésor, pour l’offrir au monarque. Louis XVI accepte la fleur avec un sourire de bonté, et, au milieu d’une foule de courtisans légers et moqueurs, il en décore son habit.
Tous les elforts de Parmentier avaient donc été couronnés d’un entier succès, et la pomme de terre prit, à compter de ce jour, le nom de parmentière. (Les Artisans illustres, par Edouard Foucaud, sous la direction de MM. le baron Ch. Dupin et Blanqui aîné; Paris, 1841.)
On se demande comment nos aïeux pouvaient se nourrir avant la culture de la pomme de terre, qui rend tant de services à l’alimentation.
BENJAMIN FRANKLIN
Voici un savant digne de tous les éloges et de tous les hommages, qui doit être proposé comme un modèle aux travailleurs.
Apprenti, ouvrier, patron imprimeur, physicien, éminent philosophe, philanthrope, fin diplomate. Franklin
BENJAMIN FRANKLIN
possédait un sens très pratique, que nous devons imiter; il a contribué, par les lions conseils qu’il a donnés dans V Almanach cia bonhomme Richard, à l’accroissement de la fortune de ses compatriotes. Je me suis procuré et j’ai lu avec le plus vif intérêt les Essais de morale et d’économie politique de Benjamin Franklin, traduits de l’anglais et annotés par Edouard Laboulaye, membre de l’Institut de France (librairie Hachette). Sur la première page on lit :
Eripuit e cœlo fulinen, sceptrumque tyrannis.
Ce grand homme qui a ravi la foudre au ciel, et qui a contribué puissamment à la séparation et à l’indépendance des Etats-Unis, ne voulut pas néanmoins accepter la seconde partie de l’éloge de Turgot, le sceptre aux tyrans; car enfin l’Angleterre était sa mère patrie.
Il m’est impossible de résumer les ouvrages de Franklin. Il y a cependant plusieurs passages qui sont de bonnes leçons d’hygiène et que je citerai avec beaucoup de plaisir :
Moyen de conserver la santé.
[Almanach du bonhomme Richard, 1742.)
Mange et bois re.>cacte quantité que ton corps réclame eu égard au service de Ion esprit.
Ceux qui étudient beaucoup ne doivent pas manger autant que ceux qui travaillent fort, leur digestion n’étant pas si facile. Quand tu auras trouvé la quantité et la qualité qui te sont nécessaires, garde-les constamment.
Evite l’excès en toutes choses, aussi bien dans le boire que dans le manger...
La difficulté gît à trouver une mesure exacte; mais mange par nécessité, non par plaisir, car la gourmandise ne sait pas où le besoin finit.
Veux-tu jouir d’une longue vie, d’un corps sain, d’un esprit vigoureux; veux-tu goûter les œuvres merveilleuses de Dieu, travaille d’abord à soumettre tes appétits à ta raison. »
Sur les mariages contractés de bonne heure.
A John Alleyne.
Londres, Craven Street, 0 août 1~GS.
Cher John,
Vous voulez que je vous dise IVancliemeiit ce que je pense des mariages précoces, pour répondre aux critiques sans nombre qu’on a faites du vôtre. Vous pouvez vous rappeler que lorsque vous m’avez consulté à ce sujet, je vous ai dit que la jeunesse des deux côtés n’était pas pour moi une objection. Si j’en dois juger par les ménages que j’ai été à même d’observer, je serais porté à croire que les meilleures chances de bonheur sont pour ceux qui se marient jeunes. Les jeunes gens ont le caractère plus flexible, ils tiennent moins à leurs habitudes ; ils s’accoutument donc plus aisément l’un à l’autre ; ce qui écarte bien des occasions de dégoût. Si de jeunes époux n’ont pas toute la prudence qu’exige la conduite d’un ménage, ils ont en général auprès d’eux des parents ou des amis plus âgés, qui peuvent les aider de leurs conseils et qui sont prêts à suppléer au défaut d’expérience.
Un ménage précoce habitue de meilleure heure les jeunes gens à une vie réglée et utile ; souvent même il prévient heureusement des accidents ou des liaisons qui nuisent à la sauté ou à la réputation, quelquefois même à toutes deux...
Il y aurait un volume entier à écrire sur Franklin; je suis forcé de me limiter, mais, en recommandant la lecture de ses oeuvres, je ne puis résister au désir de faire connaître la fable l’Aigle et le Chat.
Un soir, chez un lord anglais, la conversation ayant porté sur les fables, une personne avança qu’Fsope, La Fontaine et Gay avaient épuisé le sujet. La compagnie approuva ce jugement, Franklin garda le silence. Pressé de donner son avis, il finit par dire qu’il croyait la fable une mine inépuisable. « En feriez-vous une? » lui demandat-on? Franklin répondit que si on voulait lui donner une plume et de l’encre, il en ferait une sur-le-champ. Et en
BENJAMIN FRANKLIN
quelques minutes il écrivit l’apologue suivant, qui exprime de façon ingénieuse l’embarras où se trouvait l’Angleterre après avoir provoqué l’Amérique.
« 11 y avait une lois un aigle qui, tournant autour d’une ferme, et épiant un lièvre, tomba comme la foudre sur sa proie, la saisit dans ses serres et l’emporta dans les airs. L’aigle s’aperçut bientôt qu’il avait affaire à un animal de plus de courage et de plus de force qu’un lièvre; car, malgré la finesse de sa vue, if s’était trompé : c’était un chat qu’il avait pris. Non seulement le chat se débattait à outrance, mais il s’était dégagé des serres de l’aigle, l'avait saisi au corps avec ses quatre griffes, et lui enfonçait ses dents dans la gorge. « Lâche-moi, dit l’ai- « gle, et je te lâcherai. — Fort bien, dit le chat, je n’ai nulle « envie de tomber de cette hauteur pour être écrasé et « mourir en mille morceaux. Tu m’as enlevé, descends, « et remets-moi où tu m’as pris. » Et l’aigle vit qu’il était nécessaire de descendre, comme le chat lui avait dit. » (Laroulaye, ouvrage cité.)
Franklin excellait dans la repartie juste et spirituelle : « A quoi bon les ballons? disait à Franklin une personne qui ne voyait dans cette découverte rien de bien utile. — A quoi bon l’enfant qui vient de naître? » lui demanda l’inventeur du paratonnerre.
« En nous faisant aimer le travail, l’ordre, l’économie, en nous montrant le prix de la liberté et de l’égalité. Franklin nous réconcilie avec la vie et nous apprend à nous trouver heureux ici-bas. Connaît-on beaucoup de philosophes qui aient rendu un plus grand service à l’humanité? » (E. Laroulaye.)
ROBERT FÜLTON
11 naquit en 1765, à Little Britain, comté de Lancastre, eu Pennsylvanie, d’une famille pauvre. Les auteurs de ses jours étaient de malheureux émigrés irlandais...
En 1797, Fulton, dans le but de clianger le système de guerre des Européens, s’attacha à découvrir si la science mécanique ne pourrait pas fournir un moyen de forcer la nation la plus forte à partager avec la plus faible l’empire des mers. Il fit à Paris quelques essais sur la manière de diriger entre deux eaux et de faire éclater à un point donné des bombes remplies de poudre; il échoua d’abord, mais il ne se découragea point; il perfectionna son torpédo (torpille) et son nautilus, noms qu’il avait donnés à sa bombe et à son bateau sous-marin... Lorsque Bonaparte eut été revêtu de la dignité de premier consul, il lui écrivit pour obtenir les fonds nécessaires à la construction d’un bateau sous- marin, et pour qu’une commission examinât ses expériences. Cette double requête eut tout son effet. Le bateau fut construit, et Volney, Monge et Laplace furent commis pour faire un rapport sur l’invention de l’ingénieur américain. Dans une de ses excursions sous-marines, Fulton resta sous l’eau, sans renouvellement d’air, pendant trois heures, et dans une autre, cinq hommes purent demeurer six heures dans le bateau plongeur et en sortir à cinq lieues du point de départ. Sur le rapport favorable des savants examinateurs, Fulton fut envoyé à Brest. Là, en présence de l’amiral Villaret-Joyeuse, il alla attacher un torpédo contre le liane d’un vieux navire, mouillé dans la rade, et réussit à le faire sauter en l’air à une hauteur prodigieuse. Il épia ensuite l’occasion de renouveler l’expérience contre un des vaisseaux anglais alors en croisière sur la côte. Il attendit vainement tout un été; aucun bâtiment ne s’approcha suffisamment de terre, et il fut obligé de renoncer à son projet. Bonaparte, chez qui le goût des innovations diminuait à mesure que sa jouissance s’accroissait, s’impatienta du retard et retira sa proteclioii à une découverte qui aurait jou lui ouvrir le chemin de l’Angleterre.
En 1806, Fulton s’embarqua pour New-York. Il fil connaître à ses compatrioles son système de torpédo.
P. FLOURENS
puis, réfléchissant aux avantages incalculables qu’un pays nouveau et vaste comme les Etats-Unis, coupé de lacs et de fleuves navigables, abondant en combustibles, devait retirer de la navigation à vapeur, il s’occupa, toujours avec le concours de M. Livingston, de construire un bateau de ce genre pour naviguer sur l’Hudson. Ce fut au mois d'août 1807 que le Clermont fut essayé. Ce fut le plus heureux jour de la vie de Fulton. Il était monté sur son bâtiment au milieu des rires et des huées de la multitude ignorante et incrédule; mais lorsqu’on vit le Clermont s’éloigner du quai et parcourir majestueusement le fleuve à l’aide de ses puissantes nageoires, l’étonnement et l’admiration remplacèrent l’incrédulité, et son départ fut salué par des acclamations et des applaudissements frénétiques. [Les Artisans célèbres, par Valentin; Tours, Marne et C‘®, imprimeurs-libraires, 1845.)
P. FLOURENS
Un de mes illustres prédécesseurs dans la chaire de physiologie comparée du Muséum d’histoire naturelle, P. Elourens, membre de l’Académie française et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, a écrit un livre fort intéressant et très documenté intitulé : De la Longévité Immaine et de la Quantité de vie sur le globe. (Paris, Garnier frères, libraires-éditeurs; 3® édition, 1856.) Je ne puis que conseiller la lecture de cet ouvrage, et je me contente de reproduire la préface et de donner un extrait du 1®*^ paragraphe consacré à Cornaro et à la vie sobre.
Pkéfage.
Je touche, dans ce livre, à quelques-uns des points les plus importants de l’étude et, &i je puis ainsi parler, de la théorie de la vie.
Tous les siècles ont étudié la vie. Le nôtre commence à l’étudier sous ses grands aspects. La question de la quantité
de vie, toujours diversement représentée et également maintenue, celle de V apparition de La vie sur le globe, celle de la fixité des espèces, celle des espèces anéanties et perdues, sont des questions toutes nouvelles.
A côté de ces questions nouvelles, j’en ai placé quelques autres, fort anciennes, mais que je crois avoir rajeunies : celle de la longévité humaine, celle de la formation de la vie, celle de la vieillesse.
J’ai rajeuni la question de la longévité humaine en donnant un signe certain du terme-de Y accroissement (la soudure des os), et par suite une mesure précise de la durée de la vie.
A l’étude de la formation de la vie, j’ai substitué l’étude de la continuité de la vie. La vie ne recommence pas à chaque nouvel individu : elle n’a commencé qu’une fois pour chaque espèce. A compter du premier couple créé de chaque espèce, la vie ne recommence plus; elle se continue. Je recule le mystère, autant qu’il se peut, et je lui marque sa place.
Quant à la vieillesse, je l’envisage ici sous ses deux côtés : le côté physique et le côté moral.
Du côté physique, je lui ouvre de grandes espérances : un siècle de vie normale,... et tout cela à une simple condition, mais qui est rigoureuse : celle d’une bonne conduite, d’une existence toujours occupée, du travail, de l’étude, de la modération, de la sobriété en toutes choses.
Du côté moral, la perspective n’est pas moins belle. Que d’heureux vieillards! et quels exemples des facultés les plus délicates et les plus nobles sans cesse perfectionnées! Fontenelle, Voltaire, BuITon, Bossuet (s’il est permis de citer ce grand nom dans des questions purement humaines). Je voudrais que ce livre pût apprendre à tous les hommes le respect nécessaire de la vieillesse (qui était si développé chez les Spartiates). Au jeune homme, qui ne s’instruira jamais plus qu’auprès des vieillards illustres; à l’homme d’un âge mûr, qui comptera bientôt, par un regret amer, le moment présent perdu pour une action utile; au vieillard, qui ne peut voir sans orgueil, honoré en lui l’âge après lequel il n’en est plus d’autre en ce monde, l’âge où l’âme se sent plus près de Dieu, l’âge saint de la vie.
P. FLOURENS
De Cornauo et de la vie sobre.
En fait de vie sobre et même de vie longue, on ne peut guère commencer par un nom qui en dise plus que celui de Louis Cornaro (1467-1566), ce bon et frêle vieillard qui, à force de modération, de soins, de régime, et de faire sa grande affaire de vivre, vécut en effet près de cent ans. Son livre est l’éloge de la sobriété. Et ce qui est à remarquer, c’est qu’il écrivait cet éloge au moment où l’Italie se livrait le plus à l’intempérance.
« O malheureuse Italie! s’écrie-t-il, ne t’aperçois-tu pas que la gourmandise t'enlève, chaque année, plus d’habitants que la peste, la guerre et la famine ne pourraient en détruire ? Tes véritables fléaux sont tes festins fréquents, qui sont si outrés qu’on ne saurait faire des tables assez grandes pour arranger la quantité de plats dont la prodigalité les couvre, en sorte qu’on est obligé de servir les viandes et les fruits par pyramides. Quelle fureur! quelle folie! Mets-y ordre, pour l’amour de toi-méme... Otez cette mort du milieu de vous, et cette peste inconnue à nos pères. »
Né avec une constitution très faible, Cornaro ne put résister longtemps à de tels excès, à cette mort, à cette peste, comme il les appelle. Il y perdit la santé. A trente-cinq ans, ses médecins ne lui donnaient plus que deux ans de vie.
Cet avertissement, très sérieux, fut pris très sérieusement. Cornaro rompit avec ces habitudes funestes. A la vie dissipée il fit succéder la vie régulière, et la sobriété à l’intempérance.
Sa sobriété est devenue célèbre. Elle était presque excessive. Douze onces (375 gr.) d’aliments solides et quatorze onces (437 gr.) de vin par jour furent, pendant plus d’un demi-siècle, toute sa nourriture; ce qui lui réussit si bien, que, de tout ce demi-siècle, il ne fut jamais malade : J’ai toujours été sain, dit-il, depuis que j’ai été sobre. (P. Flourens.)
Le professeur Flourens avait pour aide-naturaliste le docteur Philipeaux, dont je suis devenu le collègue en 1868. C’était un anatomiste et un expérimentateur habile, qui seconda le professeur dans toutes ses recherches sur le système nerveux, sur le rôle du périoste, sur le développement des os, etc. Le docteur Philipeaux fit aussi des recherches nombreuses avec le professeur
Vulpian, qui fut élevé par lui. Je citerai en outre une expérience personnelle dont j’ai été le témoin. Le docteur Philipeaux ampute à une salamandre aquatique l’un des l)ras vers le milieu de l’humérus; le membre repousse, l’avant-bras se reforme, ainsi que la main avec ses doigts.
Chez un autre animal de la même espèce, l’expérimentateur enlève le bras entier, y compris la totalité de l’omoplate; il n’y a plus de reproduction du membre; mais si on laisse un peu d’omoplate, la régénération a lieu : ce sont des faits intéressants.
Le docteur Philipeaux a fait beaucoup de bien dans sa vie, et il a fondé à l’Académie des sciences un prix de physiologie expérimentale qui éternisera son nom.