CHAPITRE II
Imagination.
Disons de suite que l'imagination est bien cette faculté merveilleuse qu'a notre esprit de recevoir l'impression des objets extérieurs ; c'est en elle que viennent retentir toutes nos agitations tumultueuses, et que nos plus doux sentiments pénètrent également avec une rapidité électrique : elle est l'écho de tout ce qui se passe dans notre être ; laissée à ellemême, elle est en lutte continuelle avec la raison. Nous verrons plus loin que c'est la culture constante de celle-ci qui fait de l'imagination une source de bonheur pour l'homme.
Kant a constaté que la force motrice de l'imagination est bien plus intime et plus puissante que toute force matérielle. " Un homme, dit-il souvent, qui a goûté avec une jouissance profonde le plaisir d'une société agréable, mangera awc beaucoup plus d'appétit que s'il s'était promené à cheval pendant deux heures. Une lecture amusante est plus utile à la santé que l'exercice du corps. " Est-ce que notre estomac ne digère pas merveilleusement quand des amis intimes viennent à notre table, jeter dans notre cœur les plus doux sentiments et bercer notre imagination de ces rêves qu'on ne peut décrire ! D'un autre côté, triste revers de la médaille, que d'hommes se voient pris après un repas d'indispositions graves à la simple nouvelle d'une spéculation malheureuse ! Une seule pensée a enrayé la marche d'une digestion'qui se faisait bien,
Toutes les maladies mentales, d'où viennent-elles? Il faut en chercher la cause dans l'imagination seule. Je l'ai dit, c'est la folle du logis. L'imagination développe et guérit tour à tour bien des maladies, des maladies qui font le désespoir des médecins. Or si elle est aussi puissante sur la maladie, serait-elle sans effet sur la santé ? Et ne pouvonsnous pas nous permettre de supposer qu'elle peut nous la conserver ?
Le célèbre Docteur Boerhave voyait les maladies qu'il décrivait se produire chez un de ses élèves, tellement que celui-ci fut obligé de renoncer à l'étude de la médecine. Un domestique anglais devint enragé à la seule nouvelle de la mort d'un de ses amis, victime de la rage.
La Société des Sciences de Montpellier rapporte que deux frères ayant été mordus par un chien enragé, l'un d'eux partit pour la Hollande, d'où il ne revint qu'au bout de dix ans. Ayant alors appris que son frère était mort de la rage, il fut tellement frappé de la crainte de l'être lui-môme qu'il en mourut.
Un jardinier rê-va qu'un grand chien noir l'avait mordu ; il ne pouvait montrer aucune trace de morsure, et sa femme qui s'était levée au premier cri, lui assura que toutes les portes étaient bien fermées, et qu'aucun chien n'avait pu entrer. Ce fut en vain ; l'idée du gros chien noir restait toujours présente à son imagination. Croyant le voir sans cesse, il finit par en perdre le sommeil et l'appétit, puis devint de plus en plus triste, rêveur et languissant. Sa femme qui, raisonnable jusque-là, avait fait tous ses efforts pour le calmer et le guérir de son illusion, finit par croire que n'ayant pas réussi, il devait y avoir
quelque chose de réel dans l'état de son mari et qu'ayant été couchée à côté de lui, il était possible qu'elle eût été aussi mordue. Cette disposition d'esprit développa chez elle les mêmes symptômes que chez son mari, c'est-à-dire abattement, lassitude, frayeur et insomnie. Le médecin voyant échouer toutes les ressources de son art contre cette maladie de l'imagination, finit par leur conseiller, avec le ton d'une véritable confiance, de partir à la première lune pour un pèlerinage voisin, leur affirmant qu'ils seraient infailliblement guéris à la condition toutefois que le voyage se ferait à pied, et seulement au clair de la lune. Dès ce moment les malades furent plus tranquilles et revinrent complètement guéris. Ce n'était pourtant qu'un rêve et un rêve ridicule qui avait fait tous ces ravages sur la santé de deux personnes robustes.
Une dame ayant refusé l'aumône à un pauvre mendiant, celui-ci s'en vengea, en lui annonçant qu'elle mourrait dans six mois. Quand elle eut atteint ce terme, la peur agit d'une manière si vive sur son esprit qu'elle mourut en effet. C'est là l'histoire de tous les jours ; on craint les sorts jetés par un mendiant, et cela dispose beaucoup à la charité.
Tissot raconte qu'un paysan ayant rêvé qu'un serpent s'était entortillé autour de son bras, en fut si effrayé qu'il se réveilla en sursaut, et que son bras resta depuis sujet à un mouvement convulsif qui se reproduisait plusieurs fois par jour,' et durait plus d'une heure sans que nul effet pût l'arrêter.
Le célèbre musicien Tortini se couche ayant la tête échauffée d'idées musicales. Dans son sommeil agité le diable lui apparaît jouant une sonate suv
son violon en lui disant : " Tortini, jouerais-tu Lien comme moi ? " Le musicien, enchanté de cette délicieuse harmonie, se réveille, court à son piano et compose sa plus belle sonate, La Sonate du Diable.
Un pauvre soldat, qui ne pouvait oublier le sol natal, meurt le jour même où on lui refuse son congé.
Le Dr. Marmisse rapporte le fait suivant : Une dame eut besoin d'être saignée. Sa femme de chambre, qui lui était très-attachée, ressentit au moment de l'opération une émotion très- vive, et tandis que le médecin enfonçait sa lancette dans le bras de la malade elle, la servante, éprouva au pli du coude le sentiment d'une piqûre et vit peu de temps après apparaître une petite plaie dans cet endroit.
Voici un autre fait où l'imagination se concentrant a eu des effets bien plus terribles: En 1750, à Copenhague, des médecins, voulant éprouver les effets de l'imagination sur le corps, obtinrent qu'un criminel condamné à la roue périrait par le moyen plus doux d'une hémorrhagie. Après l'avoir conduit, les yeux bandés, dans la pièce où il devait mourir, on piqua le patient aux bras et aux jambes, et l'on simula un bruit d'écoulement de liquide. Bientôt le condamné fut pris de syncopes, de sueurs froides, de convulsions, et il mourut au bout de deux heures et demie. Ses piqûres avaient à peine saigné.
Et que fait l'imitation ? Les bâillements et le rire sont en quelque sorte épidémiques quelquefois. Mais il y a aussi des maladies que l'on contracte par esprit d'imitation. Voici un exemple curieux dont le Dr. Bouchut a été témoin :
Au mois de juin 1848, un atelier national de femrnes avait été "installé dans le manège Hope, placé
dans de bonnes dispositions de salubrité. Le travail n'avait rien d'excessif. Cependant une des ouvrières perdit subitement connaissance : elle pâlit et eut des convulsions avec serrement de mâchoires. A l'autre bout du manège une seconde ouvrière éprouva des accidents semblables, puis une troisième, et en deux heures il y eut 30 de ces femmes, jeunes ou âgées, qu'on fut obligé d'emporter. Le lendemain, les malades de la veille revinrent ; au bout de quelques heures l'une d'elles fut reprise de syncope convulsive et bientôt 45 montrèrent des accidents analogues. Le troisième jour, 115 avaient été affectées. Quelques-unes ne ressentaient déjà plus rien ; 15 étaient encore à peu près sans connaissance ; quelques-unes, les yeux fermés, avec rigidité des membres, le pouls très-ralenti, insensible à la piqûre d'une épingle. D'autres avaient des soubresauts et des secousses musculaires dans les membres. Toutes avaient le visage naturel : aucune n'eut de pleurs, ni de suffocation véritable. Celles qui avaient repris leurs sens racontaient qu'elles avaient été prises d'étouffement, avec fourmillements des membres, de vertiges avec besoin d'air, crainte d'une mort prochaine et qu'alors elles étaient tombées en convulsions. Un grand nombre éprouvaient pour la première fois toute espèce d'accidents nerveux. M. Bouchut ne trouvant rien dans le manège qui put expliquer ces accidents, ni mauvaise odeur, ni excès de chaleur (le sol étant fréquemment arrosé), ni insuffisance d'air (il y avait 12 mètres cubes d'air par personne), ni accumulation d'acide carbonique, posa les conclusions suivantes : les accidents observés sont des syncopes convulsives, probablement dn
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nature hystérique ; elles sont le résultat d'une contagion nerveuse ; il faut renvoyer les ouvrières malades pour empêcher la propagation du mal. Ces conclusions furent adoptées* et la peur du renvoi de l'atelier fit cesser immédiatement ces accidents»
Le suicide ne devient-il pas à la mode dans certains pays et à certaines époques de l'année, et ne se pratique-t-il pas dans les mêmes circonstances 7 Sous l'empire un soldat se tue dans une guérite ; plusieurs soldats successivement choisissent cette guérite pour se tuer. Napoléon fait brûler la guérite et tout est dit. L'imitation du suicide est un fait de tous les jours.
Arrêtons-nous là. Je crois que nous avons assez de faits sous les yeux (et à part ceux-là, qui n'en a pas ?) pour prouver une chose : c'est que l'imagination attire sur nos têtes une foule de maux, qu'elle entraîne à elle seule un grand nombre à l'abîme. Or si l'imagination est aussi puissante pour le mal, ne peut-elle pas l'être aussi pour le bien ? Si pour me croire malade, je le deviens réellement, ne puis-je aussi conserver ma santé par une ferme persuasion que je me porte bien. (Feuchtersleben.) Evidemment, qui peut plus peut moins, et il me paraît bien plus facile par ce seul moyen de prévenir la maladie que de la développer. Quels immenses avantages je puis donc retirer de cette puissance 1 En voyant plus loin des faits qui prouvent que l'on se guérit souvent de maladies graves par la seule force de l'imagination et de la volonté, on sera encore plus convaincu que l'on peut conserver sa santé au moyen de ces deux puissances qui seraient d'un si grand secours, si on leur donnait une attention suffisante.
A propos des mauvais effets d'une imagination qui n'est pas mise en bride par une saine raison et une volonté puissante, il convient bien de parler ici d'une maladie fréquente parmi nous, qui est bien la plus folle et la plus triste des maladies humaines et qu'on nomme hypocondrie ; l'imagination en est la cause, aussi l'appelle-t-on mal imaginaire, L'hypocondrie transforme des natures vigoureuses en natures languissantes, et la bravoure devient lâcheté. La peur en effet est au fond de toutes les actions de l'hypocondriaque, et pour avoir peur de mourir trop tôt, il refuse de vivre, et meurt en se brûlant à petit feu : tant il est vrai que rien ne fait mourir plus tôt que la peur continuelle de mourir et le trop grand désir de vouloir vivre.
L'hypocondriaque se rencontre dans toutes les classes de la société et, chose étrange, surtout chez l'homme qui a consacré sa vie aux travaux de l'intelligence : ainsi la maladie la moins raisonnable est celle des hommes de raison.
Platon, dans sa sage république, ne pouvait tolérer les hypocondriaques et les chassait sans merci. Voici comment parle le fameux philosophe de cette maladie qui devrait disparaître pour l'honneur de l'humanité : " N'est-il pas honteux de recourir à l'art de guérir pour des maux que l'on s'est attirés non par des blessures ou des maladies inévitables, mais par l'oisiveté et par la débauche, et pour lesquels les Asclépiades sont forcés d'inventer des noms ? Qu'un charpentier tombe malade, il consulte le médecin, qui le purge, le saigne ou le cautérise. Si on voulait le soumettre à un régime délicat et minutieux, il répondrait qu'il n'a pas le temps de se
soigner et de négliger son travail ; il dirait adieu au médecin et retournerait à sa besogne avec la chance de guérir, de vivre et de travailler. Ses forces sontelles trop épuisées pour qu'il relève ? Il prend congé de la vie, et la mort le débarrasse de ses souffrances. Ainsi fait le charpentier. Vous qui vivez dans une condition supérieure, aurez-vous moins d'énergie^ ayant plus d'intelligence ? Par Jupiter ! rien n'est plus contraire à la dignité de la vie que cette continuelle attention donnée au corps ! Elle empêche de s'occuper sérieusement des affaires de la maison ; elle ôte au soldat son énergie ; elle entrave le citoyen dans l'accomplissement de ses devoirs publics ; elle ôte à l'homme toute aptitude pour les arts et pour les sciences ; elle empêche de comprendre et de méditer, occupée qu'elle est à rêver toujours des souffrances imaginaires. C'est un obstacle au courage et à la vertu. " (Platon.)
Ces malades lâches ou ces lâches malades ont été le mépris et la risée de tous les temps, et les médecins aujourd'hui, comme du temps d'Esculape, leur refusent toute médication. Et néanmoins ils sont nombreux et bien malheureux ! Aussi leur sort pour être un peu volontaire n'en excite pas moins ma pitié. Voici donc ce que je conseillerai pour prévenir cette maladie ; car, une fois déclarée, elle est maîtresse de sa victime et rien ne peut la lui arracher.
" La peur est ce moyen infaillible qui tue plus sûrement et plus vite que l'épée de l'ange exterminateur. " (Attar.) Epictète avait raison de dire qu'il ne faut avoir peur ni de la douleur, ni des maladies, ni de la mort, mais qu'il faut avoir peur
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de la peur. Comment l'homme qui craint toujours ne peut-il pas ruiner une constitution bonne d'ailleurs et la ruiner promptement ! Voyez*le : les yeux sont hagards, le visage est pâle, les lèvres pincées ; pas de sang jamais aux joues, pas de vivacité jamais dans le regard ; la poitrine se dilate à peine sous l'action d'une respiration courte; sa marche est tantôt lente, tantôt prompte comme les mouvements de son cœur et la circulation de son sang ; son estomac, toujours sous l'effet d'une oppression, d'un serrement, est comme le cerveau qui semble enchaîné à l'étroit dans sa boîte osseuse ; la digestion, comme la pensée, va mal ; les hypocondres gonflés disent à leur malheureuse victime qu'il n'y a plus de guérison !... Que la peur soit donc chassée pour faire place à la confiance ! L'infortuné qui se laisse enrahir par ces habitudes que nous trouvons chez les hypocondriaques, se renferme en lui-même, et son horizon ne va pas plus loin qu'au dedans de sa triste individualité : tout au dehors l'effraye. Les annales de la médecine mentale ont conservé le souvenir d'un monomaniaque qui se croyait en cristal, et qui prenait des précautions infinies pour qu'il ne se brisât point. " L'hypocondriaque croit la santé renfermée dans un vase aussi fragile, nous dit Fonssagrives, et il la perd par des ménagements abusifs, à l'aide desquels il veut la défendre contre des périls imaginaires. " Et le moyen de chasser la peur me direz-vous, est-il facile à trouver ? Oui ; demandez-le à la raison, elle vous le donnera. " Quand des idées noires viennent obséder mon esprit, je me demande, dit le philosophe allemand Kant, si elles ont une cause réelle. Si je ne découvre pets de cause, ou si
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j'en trouve une dont rien ne puisse détourner l'effet, je passe à l'ordre du jour. En d'autres termes, laissant de côté ce qui n'est pas en ma puissance, comme si je n'avais pas à m'en occuper, je porte mon attention vers d'autres objets. " Avec une philosophie semblable Kant, jeune encore, condamné à mourir par tous ses médecins, put vivre près de quatre-vingts ans. C'est un bel exemple à imiter.
Le malade livré à l'humeur noire s'étudie continuellement avec un verre grossissant ; le mal prend des proportions gigantesques ; une indisposition est une maladie grave. S'il veut sa guérison qu'il change ses habitudes ; qu'il se serve de son verre pour voir le beau côté des choses, et je suis sûr qu'elle ne tartera pas à venir. C'est le sursum corda que je conseille comme remède souverain. Il faut donc regarder autour de soi, avoir présente continuellement devant soi cette grande pensée qui doit être la devise à tous : faire le bien, faire de grandes choses pour l'humanité plus encore que pour soi-même. Saint- Simon, le grand réformateur, se faisait éveiller de bonne heure tous les matins par son serviteur, qui avait ordre de lui répéter toujours cette même phrase, pour l'arracher à la mollesse du lit : Seigneur, réveillez-vous, vous avez de grandes choses à faire aujourd'hui.
Ruccellaï était d'une délicatesse qui en toute chose allait à l'excès. Il ne buvait que de l'eau, mais de l'eau qu'il fallait aller chercher bien loin et pour ainsi dire goutte à goutte. Un rien le blessait ; le soleil, le serein, le moindre chaud ou la moindre intempérie d'air altérait sa constitution. La seule appréhension de tomber malade l'obligeait à garder
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la chambre et à se mettre au lit. Ce pauvre abbé gémissait sous le poids de ces bagatelles, n'osant rien entreprendre où il y eut tant soit peu de fatigue et de peine. A la fin, piqué d'ambition ou plutôt du désir de se venger de ces ennemis, il entreprit de servir la reine Marie de Médicis dans des intrigues fort mêlées, et qui demandaient beaucoup d'activité : la vue du travail qui lui semblait un monstre pensa lui faire quitter prise ; mais se surmontant, il devint si robuste et si actif que ses amis, qui le voyaient travailler tout le jour, ne point se reposer la nuit, courir la poste sur de mauvais chevaux, boire et manger chaud ou froid, comme il pouvait, lui demandaient des nouvelles de l'abbé Ruccellaï, ne sachant pas ce qu'il était devenu, ni quel autre homme avait pris sa place, ou dans quel autre corps son âme avait passée. (Rahier.)
J'ai dit que l'hypocondrie était la maladie de ceux qui ne se livrant qu'aux travaux de l'intelligence étaient censé en avoir plus que les autres. C'est une maladie de la civilisation, et c'est peut-être plus particulièrement la maladie du dix-neuvième siècle. Avec elle marche bien la main dans la main la mélancolie, cette hypocondrie de notre jeunesse et du poëte, qui est toujours une jeunesse vivante. Les Werther, les Child Harold, les René sont un peu à la mode parmi nous : c'est une maladie qui nous envahit comme la marée montante envahit le voyageur qui s'est trop avancé sur les bords de la mer : la poésie et la jeunesse ne sontelles pas un Océan sur les rives duquel nous nous perdons bien souvent !
La mélancolie est-elle une maladie qui est la
compagne inséparable de la poésie ? Ou parce que Camoëns, le Tasse, Byron ont eu l'humeur sombre, faut-il que le poëte de tous les temps soit atteint de cette maladie ? Ou bien encore nous, simples mortels, sommes-nous dans un fossé sans horizon, et les poètes sont-ils sur un sommet d'où l'horizon s'étendant, laisse apercevoir des scènes rêveuses qu'on ne peut oublier quand on les a vues une fois? Il y a bien un peu de tout cela dans la vie du poëte puisqu'il est le même dans tous les temps; je ne puis cependant m 'empêcher de supposer qu'à un- mal semblable, il peut y avoir un remède, sinon je serai obligé de conclure avec Hippel : savoir lire ôte un degré de courage, savoir chanter en ôte deux... Oui, l'horizon du poëte, cette âme d'élite pleine du feu sacré, est un autre horizon que le nôtre, plus vaste, plus embelli : j'y crois ; mais il n'y a pas que du sombre à contempler : les esprits supérieurs sont bien enclins à la tristesse, j'en conviens; mais cette maladie, pour être héréditaire, ne doit pas moins avoir sa panacée salutaire. Que le poëte donc se guérisse ! Son influence sur le public, qui devient lecteur, est tellement grande, que celui-ci commence déjà à être un peu malade de sa maladie et le sera beaucoup avant longtemps. Que les générations nouvelles chassent les vieilles générations et ne conservent que la part de leurs dépouilles qui n'est pas empoisonnée. En effet, est-ce que le Nouveau-Monde a besoin d'aller chercher dans l'ancien ses faiblesses et ses infirmités ? Si Byron et Goethe, traversant la Manche et le Rhin, ont créé dans la mère-patrie une postérité, dont tout le plaisir est de célébrer ses tristesses, et dont la mission est de souffler dans les
âmes le mépris et le dégoût de la vie, qu'on lui laisse ces héros pitoyables, et que, de grâce, on n'en fasse pas les patrons ridicules de notre jeunesse ! Notre jeune et vivante terre d'Amérique est une mauvaise scène pour ces blasés d'outre-mer ; elle a besoin d'autres acteurs : à nous de les créer.
L'histoire des portes est là pour nous faire sentir vivement tout leur malheur et fuir leur exemple : poëtes, étudiez-vous donc, et vous deviendrez heureux en vous réformant, et ceux qui aiment à s'asseoir â votre table n'empoisonneront pas leur vie !
Je prends comme exemples à montrer à notre génération, qui aime tant les exemples, trois de ces organisations que l'on envie et qui sont si à plaindre ; je prends au hasard, elles sont presque toutes frappées du même malheureux sort : Chatterton, Gilbert et André Chénier.
Sous un gouvernement représentatif, en 1770, en Angleterre, Chatterton est méprisé. Sous la monarchie de Louis XV, Gilbert est redouté. Sous Robespierre, en 94, Chénier, pour être aristocrate, devient odieux au pouvoir régicide. Et tous trois meurent : le poison, une clef et la guillotine sont les trois genres de mort d'une même maladie. Au banquet de la vie, infortunés convives, ils sont apparus un jour et ils sont morts!... L'humeur noire les a précipités dans la tombe ! Puisque la mélancolie est une maladie de la littérature, de la poésie, le médecin a donc le droit de conseiller aux poëtes les moyens de guérison ; les poëtes étant des malades, il leur doit ses soins : je leur donne les miens. C'est ici que l'hygiène morale nous jette dans l'admiration, quand on contemple le ministère sacré qu'elle exerce.
Or ce que l'hygiène morale dit à toutes ces existences qu'une fatalité irrésistible semble entraîner à une mort prompte, après les avoir torturées à loisir, la voici : c'est une pensée dont la méditation doit être un remède salutaire, toujours, une guérison, bien souvent : " Ce sont les détails mesquins de la vie qui font votre malheur. De misérables soucis usent l'âme et le corps. Attachons-nous donc à cultiver la partie divine de notre nature, ce penchant à l'admiration ! Gomment, en effet, tomber dans l'hypocondrie lorsque, entouré d'images charmantes, on marche avec une volonté calme et sûre, l'oeil fixé sur le vaste théâtre du monde, où se concentrent dans une belle harmonie toutes les forces de la nature, l'activité et la jouissance !" (Feuchtersleben.) Qu'on me permette de le dire en finissant, il y a de l'égoïsme dans cette maladie. Que le poète cesse de fouiller les profondeurs de son âme, de disséquer toutes les fibres de son cœur, de se faire en un mot le centre du monde ; qu'au contraire, il opère ce grand travail autour de lui plutôt qu'en soi-même, et sa de- li née sera changée. Que par la douce influence de son génie il élève nos esprits et les anime, et au lieu de jeter nos générations dans une phthisie imaginaire qu'il assure ainsi leur santé et la sienne.