CHAPITRE III
Des Professions.
La loi du travail est une loi sacrée : tous nous y sommes soumis. Chacun dans la longue liste des êtres créés fournit sa part de travail, et si l'homme domptant la foudre, jouant avec l'électricité et la vapeur est digue d'admiration, il est aussi bien beau de contempler le bûcheron faisant une coupe large au tronc de l'arbre, l'oiseau fabriquant son nid et l'abeille ses rayons de miel.
Rien d'extraordinaire que cette ambition du travail, que ce mouvement de tous : le travail n'est-il pas pour l'homme la source de tout bonheur comme de tout ce qui peut lui arriver de consolant, et n'est-il pas permis de supposer que l'animal même y goûte quelque chose ?
D'où vient l'indépendance ? du travail, puisqu'il produit le bien-être.
D'où vient l'honneur ? du travail, puisqu'il moralise et ennoblit.
D'où vient le bonheur ? du travail, puisqu'il n'y a pas de plus grand contentement que celui qui accompagne l'accomplissement du devoir.
" Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front." Sentence divine, lancée dans la colère, tu fus aussi conçue dans la charité, puisque rien n'est plus doux que ton exécution !
Les besoins nombreux de la société multiplient cependant les travaux, et tous ne présentent pas le même aspect. Les uns sont faciles, les autres
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laborieux ; plusieurs même sont pénibles et le seront tant que l'hygiène publique, aidée de l'autorité, ne viendra pas au secours des travailleurs qui en sont les malheureuses victimes. Ne serait-il pas juste, en effet, que les hommes voués à certains travaux qui, pour être nécessaires, n'en sont pas moins pour ainsi dire au-dessus de leurs forces, qui appartiennent plus à la bête de somme qu'à l'intelligent ouvrier ? Ne serait-il ^as juste, dis-je, que ces hommes fussent un peu plus l'objet de l'attention de ceux qui doivent avoir pour mission l'amélioration physique et morale de la société ? Oui ; et j'espère que le moment n'est pas éloigné où celui qui est condamné à un labeur qui abrège son existence recevra un salaire de son maître ou de l'Etat, qui lui permettra de se reposer avant que sa santé ne soit trop affaiblie. Plus que cela, notre siècle ne sera un siècle de progrès et de lumière que s'il réussit à faire disparaître lus travaux qui sont la mort du travailleur, c'est-àdire que s'il vient à bout de donner à tous place au soleil,' chance égale de vie !
" La mort frappe dans tous les rangs, dans toutes les professions, nous dit un auteur, mais elle frappe plus souvent les uns que les autres.
' L Les médecins voyant les inconvénients, les dangers, les maladies attachées à certaines professions, ont fait les plus louables efforts pour combattre, diminuer et détruire ces pernicieuses influences. Ils ont visité les ateliers, analysé l'air qu'on y respire, l'eau qu'on y boit, étudie les aliments dont on fait usage. A force d'études, ils nous ont donné les règles de l'hygiène qui conviennent à chaque état."
Nous allons connaître ces différentes règles hygiéniques. Puisse tout travailleur en faire son profit [
La régénération de la société ne peut s'opérer que par des réformes sanitaires dans toutes les professions. Celles-ci sont soumises à des causes continuellement agissantes qui font que telle maladie est particulière à telle profession : ainsi l'homme qui se livre aux travaux intellectuels est sujet aux maladies du système nerveux, comme l'ouvrier de la manufacture est exposé à la scrofule ; la vie sédentaire développe de son côté des germes morbides qui ne sont pas ceux de la vie musculaire. Apprenons à. connaître tout cela, apprenons à connaître le mal partout où il se trouve et nous pourrons y porter remède.
Les professions exercent, chacune à sa manière, les différentes parties du corps. Les unes font travailler le cerveau, les autres les muscles plus particulièrement ; il est impossible de les étudier dans leur variété nombreuse. Nous nous contenterons de la division suivante toute défectueuse qu'elle puisse être. Nous étudierons :
1° Les professions qui exercent le cerveau et tout l'encéphale, dites professions intellectuelles.
2° Les professions qui obligent les muscles à un exercice continuel.
3° Les professions où l'ouvrier est exposé aux modifications de l'air dans sa composition, sa température, etc.
1° professions intellectuelles. — L'homme qui se livre aux travaux de l'intelligence travaille dans un ordre de choses si élevées que son labeur devient une passion. Tout ce qui se passe autour de lui lui
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est indifférent : sa pensée est concentrée continuellement sur un seul point, l'univers entier est contenu dans cet horizon qu'il s'est tracé. L'on peut donc supposer que le travail incessant du cerveau doit développer sur celui-ci une foule d'effets dangereux. Sa sensibilité excessive, et son voisinage des centres nerveux, fait retentir sur tout son organisme le moindre choc qu'il reçoit, le moindre épuisement qu'il subit.
A part cet ordre de dangers, l'homme qui se livre sans cesse aux travaux intellectuels est aussi exposé à d'autres mauvais effets : l'homme d'étude devient sérieux, et devenant sérieux il est disposé au chagrin ; de là vient que la misanthropie est si commune parmi les gens de lettres et parmi les savants. La Contemplation des hommes qui l'entourent, la méditation de leurs actes le conduisent au dégoût de la société : celle-ci ne fait-elle pas peur toujours à celui qui la connait ?
L'ami du labeur intellectuel, se faisant donc l'ennemi des hommes qui lui font horreur, la tristesse devient le fond de son caractère et développent chez lui des ravages qui minent promptement sa santé.
Les misères physiques et morales de l'homme qui a fait des travaux de l'esprit son occupation principale, sont bien plus nombreuses et plus cuisantes qu'on ne le suppose généralement, et l'hygiène a besoin de venir à son secours.
" Etre longtemps assis, courbé sur un bureau, dit Réveillé-Parise, avoir souvent la tête en feu et les pieds glacés ; se lever, se rasseoir, se frapper le front par intervalle, quitter sa plume, la reprendre, la ronger,
La santé pouk tous l'J'J
tantôt s'épanouir et tantôt contracter brusquement les traits de sa figure, s'animer, se calmer, s'agiter de nouveau, automatiquement, telle est en général la situation d'un homme qui médite profondément et veut^xprimer sa pensée.
" Ces mouvements en eux-mêmes n'entraînent pas de grands inconvénients, à l'exception de là courbature du tronc, surtout si l'on est myope. Une semblable position gêne singulièrement la circnlation, favorise les stases du sang abdominal, comprime le foie, l'estomac, et nuit aux fonctions de ces organes. Je puis assurer que cette cause de maladies quoiqu'une des moins remarquées, est très-active, car elle agit sans relâche et presque à l'insu de l'individu. Son action influe même sur la stature. Joseph Scaliger remarque que Lipse et Gasanbon étaient tout courbés par l'étude. Les tables à la Tronchin combattent la cause dont il s'agit avec avantage, mais il est difficile d'écrire longtemps debout. On voit des penseurs qui travaillent dans leur lit, position commode pour méditer et non pour écrire. Le célèbre Cujas étudiait tout de son long sur un tapis, le ventre contre terre et entouré de monceaux de livres.
" Il arrive parfois qu'une position fâcheuse est commandée par le travail. Michel Ange, après avoir peint les plafonds de la chapelle Sixtine, éprouva un accident singulier. Il ne pouvait presque plus rien voir en regardant en bas : s'il voulait lire une lettre, il était obligé de la tenir élevée. Cette incommodité dura, dit-on, plusieurs mois."
Et puis le savant travaille dans un cabinet, où il laisse à peine pénétrer l'air qu'il lui faut, de peur
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qu'il ne remue trop les feuilles écrites que Ton peut voir sur son bureau. Que lui importe Tissot qui dit : Ne pas renouveler l'air de son cabinet c'est vivre des ordures de la veille.
L'homme d'étude est donc condamné à ^ine vie qui offre ses dangers comme celle du manœuvre : son travail volontaire le conduit plus facilement à l'excès.
" Qui ne connait ces débauches de la pensée où les heures des nuits s'ajoutent aux heures des jours, où l'âme oublie (jusqu'à ce que la souffrance vienne le lui dire) qu'elle a aussi charge de corps, où le plaisir de savoir s'irrite du désir de savoir davantage ; intempérance peut-être plus dangereuse encore que les autres, parce qu'elle a quelque chose de noble qui satisfait les instincts élevés de notre nature, et puis aussi parce qu'elle ne va jamais s'éteindre dans Ja satiété." (Fonssagrives.)
Que ceux qui sont destinés à passer leur vie dans les nobles travaux de l'esprit, quels qu'ils puissent être, donnent à leur existence plus de soins et de ménagement. Hommes précieux et rares, votre vie appartient plus à la société qu'à vous-mêmes ; conservez-vous pour elle, c'est un ordre qu'elle vous donne avec l'hygiène, c'est son droit ! Voulez-vous cultiver longtemps cet art qui vous passionne, cette science qui vous captive? écoutez et obéissez.
L'on sait tous que le labeur intellectuel a pour premier effet de pousser le sang vers le cerveau avec violence : tout organe qui travaille a une puissance d'attraction qui fait que le sang s'y précipite avec force. Le cerveau semble avoir besoin de ce stimulant physique pour que la pensée s'y élabore avec facilité et clarté.
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Cette tension continuelle du sang vers un organe aussi impressionnable que le cerveau développe une foule de maladies qui sont le malheur des hommes d'étude, et rend plus courte la vie de ceux qui devraient vivre longtemps pour l'honneur et le bonheur de l'humanité.
Le premier devoir de l'homme de cabinet sera donc de varier son travail de manière à ce que le sang circule en égale proportion dans toutes les parties de son corps. Pour parvenir à ce but il ne négligera aucune précaution.
Le travail sera partagé entre l'agréable et l'étude principale : les spécialistes le sont trop et ne donnent pas une part assez large à la culture des arts d'agrément, qui nous dédommagent si généreusement des sacrifices que nous leur faisons. Que de cerveaux ramollis promptement pour avoir été trop exclusifs, trop constants dans la tâche imposée, pour avoir méconnu cette grande vérité qui devrait être la devise de tous les travailleurs intellectuels : harmonie, santé dans la variété !
Le repos dans la variété, voilà ce que doit chercher l'homme d'étude. Michel-Ange n'a peut-être vécu jusqu'à quatre-vingt-dix ans que parce qu'il passait, comme en se jouant, du ciseau à l'équerre, et de celle-ci au pinceau.
Le premier avantage qui résultera de cette habitude sera de décongestionner le cerveau, de le débarrasser de la masse sanguine qui le fatigue. Qu'on consulte la statistique de l'aliénation mentale. Quel long et triste martyrologe de la science et des lettres !
Le changement dans le travail amène le change-
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ment dans la position : la tension de l'esprit porte ie sang au cerveau, la position trop longtemps assise congestionne le ventre et les organes qu'il contient.
La constipation, les obstructions vicérales de l'abdomen, les maladies des reins et de la vessie sont les compagnes inséparables de la vie studieuse du cabinet. La position debout faisant place à la position assise, le sang circulera aux extrémités inférieures et ces accidents seront moins fréquents.
A.u sujet des diverses positions à prendre au point de vue de l'hygiène de l'étude, je ne puis m'empêcher de citer un passage de Réveillé-Parise, où cet auteur nous présente une curieuse collection des positions bizares que des savants se plaisaient à prendre en étudiant.
" Milton, dit-il, composait la nuit ou dans un fauteuil, la tète renversée en arrière. Bossuet se mettait dans une chambre froide et la tête chaudement enveloppée. Lorsque Fox avait fait quelque excès de table et qu'il se retirait dans son cabinet, il s'enveloppait la tète d'une serviette trempée d'eau et de vinaigre, et il travaillait quelquefois dix heures de suite. On assure que Schiller composait en se mettant les pieds dans la glace. Mathurin, l'auteur de Bertram et de Melmoth, se retirait du monde pour composer. Quand l'inspiration le saisissait, il plaçait dit-on un pain à cacheter entre ses deux sourcils, et ses domestiques, avertis parce signal, n'approchaient plus de lui. Jérémie Bentham jetait ses idées sur de petits carrés de papier qu'il empilait les uns à côté des autres, et ces longues broches de notes étaient la forme première de ses manuscrits. Napoléon lui-même avait son mode particulier de médi-
tation et de travail. "Quand il n'y avait pas de conseil, dit Bourienne, il restait dans son cabinet, causait avec moi, chantait toujours, coupait, selon son habitude, le bras de son fauteuil, avait quelquefois l'air d'un grand enfant ; puis, se réveillant tout à coup, indiquait le plan d'un monument à ériger ou dictait de ces choses immenses qui ont étonné ou épouvanté le monde."
Si tous ces grands esprits eussent fait pour observer les lois de l'hygiène les sacrifices qu'ils se sont imposés pour satisfaire à de petits caprices, leur santé en eut fait son profit. Harvey, Bacon, Leibnitz, Bossuet, Linné, Buffon, d'Alembert, etc., ont payé chèrement en effet leur passion pour l'étude : la gravelle, les calculs ont été leur héritage.
Ce qu'il faut surtout à l'ièomme du cabinet c'est le mouvement au dehors, l'exercice au grand air : l'air et l'exercice feront disparaître les mauvais effets de l'étude, et rendront au corps la vigueur perdue ; ce sont les amis les plus utiles qu'il puisse trouver. A différentes époques de la journée il aura recours à eux comme le malade a recours au remède pour sa guérison. La promenade sans agitation, faite toujours dans la plus grande tranquillité, n'est pas suffisante. Que le savant ne craigne pas de descendre, qu'il soit convaincu que le jeu seul lui faisant dépenser beaucoup d'activité lui sera salutaire, qu'il laisse à son cabinet son cerveau trop sérieux et que la récréation soit consacrée au corps sans réserve.
L'activité violente est d'autant plus nécessaire à l'homme d'étude que ses pensées le poursuivent partout, le harcelant sans cesse, dominant tous ses actes
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dont elles sont les maîtresses et les tyrans bien souvent.
Les travaux intellectuels pour l'homme qui sait en user, au lieu d'être nuisibles à son corps, lui sont avantageux : travaux de l'intelligence et travaux du corps, celui qui vous consacre une part raisonnable de son temps ne voit jamais brisées les lois de l'harmonie qui président à la santé !
Si l'exercice est nécessaire pour reposer le cerveau fatigué d'un travail trop continu, le sommeil viendra aussi dans ce but prêter son concours. C'est le propre de ceux-là qui se livrent aux applications de l'esprit de changer les habitudes naturelles à l'homme, et de prendre des heures de travail à la nuit faite pour le sommeil. Ce n'est pourtant jamais impunément que sont #olées les lois de la nature !
Je conseille à l'homme, chercheur ambitieux dans les vastes champs de la science, le repos souvent répété, le sommeil fractionné. Le sommeil a pour effet de diminuer la force du sang vers- le cerveau ; il est donc essentiellement avantageux au savant dont [le cerveau souffre sous l'action de la masse sanguine qui s'y précipite en trop grande quantité.
La nourriture de l'homme d'étude ne peut pas être celle du manœuvre : celui-ci dépense beaucoup et a besoin d'une réparation incessante ; celui-là au contraire se contentera d'une alimentation légère parce qu'elle lui est suffisante. Nul doute qu'une alimentation végétale est plus avantageuse au premier, comme une nourriture forte, substantielle, chargée de viande, convient mieux au second.
Les hommes qui ont brillé le plus, qui sont placés au premier rang dans l'histoire, se sont distingués
par une grande frugalité. Les grands mangeurs ont aussi eu leurs grands hommes, qui n'en cédaient nullement aux premiers ; mais leur carrière a été brusquement arrêtée parce que l'estomac digère toujours mal chez le travailleur intellectuel trop actif, et la mauvaise digestion est la source d'un grand nombre d'infirmités.
La manière dont on prend les aliments a peut-être sur nous plus d'influence que leur nature même. Rambosson a fait à ce sujet des études, des expériences qui devront intéresser. Voici ce que nous dit le profond observateur :
" 1° Lorsqu'on fait des repas réguliers et de même nature, au bout d'un certain temps on perd toute spontanéité, l'esprit n'a plus d'initiative, plus d'élan, il tombe dans une monotonie analogue à celle de l'estomac.
2° Lorsqu'après avoir pris des aliments copieux, substantiels et stimulants, ou passe à un régime sévère et d'absLinence, alors les idées naissent avec abondance, l'esprit prend de l'initiative, voit des points nouveaux, en un mot on sent toutes ses facultés se développer à un haut degré relativement à leur état ordinaire. On est porté à toutes sortes d'énergies, on a du goût pour les travaux intellectuels et on les exécute avec facilité.
" 3° Si l'on prolonge trop l'abstinence, les idées cessent de se produire, et l'on se sent incapable d'exprimer plus que l'on entrevoit.
" 4 U Lorsqu'après cet état d'abstinence on vient à reprendre des aliments copieux, substantiels et stimulants, alors les idées se pressent de nouveau, on sent la vie, la force, un bonheur inaccoutumé
courir dans ses veines ; mais cet état disparait si on ne retourne à l'abstinence.
" 5 ,J On éprouve des différences physiques et morales plus grandes encore si l'on passe du régime végétal au régime animal, et réciproquement.
" 6° Les remarques que j'ai faites dans cette direction, et que je ne puis expliquer ici que trèssuccinctement, m'ont appris que si nous connaissions mieux l'influence du régime sur le physique et sur le moral, l'homme pourrait par cela seul chasser la tristesse, le spleen, l'abattement et revenir dans un état continuel de santé, de gaieté et d'activité ; qu'il pourrait en un mot arriver à jouir du plus grand développement de ses facultés, soit intellectuelles, soit corporelles."
J'ai mis en pratique les conseils de Rambosson, et je suis convaincu qu'ils devraient être suivis par tous ceux qui se livrent aux travaux intellectuels. Car si l'âme a une influence marquée sur le corps, celui-ci, de son côté, a bien aussi ses retentissements dans l'âme, selon qu'il souffre ou se porte bien, et s'il est un organe qui possède un certain contrôle sur le cerveau, c'est bien l'estomac. Et l'homme qui veut être maître de son intelligence, la possède dans toute sa force, ne doit pas être l'esclave de ses appétits d'une manière accoutumée ; il doit les conduire comme Rambosson le conseille, et s'en servir ainsi à volonté comme des instruments de bien-être, plutôt que de leur obéir comme à des exigences de la nature auxquelles il est impossible de résister !
" Pendant mes études médicales, dit M. Véron, les concours étaient de rudes épreuves pour mes condisciples et pour moi. Les uns déjeunaient am-
plement, buvaient du vin et prenaient du café pour surmonter leur timidité et leurs appréhensions. J'avais adopté un système contraire ;' je dînais trèspeu la veille, et le lendemain du concours je gardais la diète. Un succulent dîner avec des vins au moins naturels excite l'esprit, il est vrai, mais cette excitation est toujours plus ou moins désordonnée ; elle peut même troubler l'attention, entraver la réflexion et paralyser la mémoire. La diète, au contraire, lorsque l'esprit est vivement préoccupé, excite toutes les facultés de l'intelligence, et accroît leur puissance ; on improvise mieux, on a plus à soi toute sa mémoire l'estomac vide que l'estomac plein.
" Lorsque vous êtes en proie à de vives contrariétés ou à des chagrins, votre estomac lui-même semble vous imposer le devoir de peu manger. Les contrariétés vives et les chagrins sont d'invincibles obstacles à de bonnes digestions. Les digestions pénibles ont aussi pour effet d'augmenter la tristesse, les troubles de l'esprit, et de retarder cette réaction morale, ces efforts de résignation qui sont pour l'homme, à tous les âges, une nécessité et un devoir."
Il est un aliment que l'on ne considère seulement ijue comme un breuvage auquel doit recourir souvent l'homme d'étude qui a des travaux importants à faire : c'est le café. Le café est la divine liqueur, la seule qui a droit à une place à nos côtés quand nous sommes à notre ouvrage.
Des expériences nombreuses tendent à prouver que le café est le stimulant de l'intelligence, comme le vin est le stimulant du cœur. On se souvient qu'il y a deux sortes de nerfs: les nerfs de la sensibilité et les nerfs du mouvement. Les nerfs de la sensibilité
sont les nerfs du sentiment, du cœur ; ceux du mouvement sont les nerfs du cerveau. Or, le vin produit des effets plus particulièrement sur les nerfs conducteurs de la sensibilité, et le café snr les nerfs conducteurs du mouvement seulement. Nous devons donc conclure que l'alcool est lo stimulant du cœur comme le café l'est de l'intelligence. Ce sont là les conclusions qu'il faut tirer d'une étude de M. Angel Marvaud, professeur à l'école de médecine du Valde-Gràce.
Ces idées étant acceptées comme des vérités scientiliques, quel résultat avantageux ne pouvons-nous pas en retirer ! Qu'on en fasse l'essai.
Le café étant pris dans des conditions magistrales, mettez-vous à écrire. Vous ferez votre travail avec facilité ; lu lendemain lisez ce que vous avez fait, et vous serez surpris de la clarté de vos idées et de la droitesse de votre jugement.
Sous l'influence du vin, vous aurez bien également l'avantage d'un travail fait sans effort, l'inspiration viendra bien à souhait, l'abondance ne fera pas défaut ; mais il y aura des parties de votre travail qui seront confuses, où vous vous demanderez à vousmême ce que vous avez voulu dire, où vous vous excuserez d'avoir eu des faiblesses, comme si votre cœur avait conduit votre raison. Bref, vous vous direz : je n'étais pas mon maître,
Ecoutons Silvio Pellico, dit Rambosson, dans son Histoire des Plantes :
•' C'est Ta fille du geôlier, dit-il qui, dès qu'elle pouvait faire le café à l'insu de sa mère, le chargeait toujours extrêmement, à ce point que grâce à mon estomac vide, il me causait une sorte d'agitation ner-
veuse, sans douleur, qui me tenait éveillé toute la nuit.
" Dans cet état d'ivresse tempérée, je sentais doubler mes forces intellectuelles, je philosophais, je poétisais, je priais jusqu'au point du jour avec un merveilleux plaisir. Une soudaine faiblesse me prenait ensuite ; alors je me jetais sur mon lit, et en dépit des moucherons, qui trouvaient encore moyen, quelque bien enveloppé que je fusse, de venir me sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux.
"Ces nuits, que rendaient si fort agitées le café tombé sur un estomac vide, mais qui s'animaient d'une si douce exaltation, me semblaient trop bienfaisantes pour que je ne cherchasse à m'en procurer souvent de semblables.
" Aussi, sans avoir besoin dupapier du secondino, je prenais souvent le parti de ne pas toucher à mon souper pour obtenir le soir l'enchantement tant désiré du magique breuvage. Heureux quand j'attei gnais mon but !
" Il arriva plus d'une fois que le café ne fut pas préparé par la compatissante Zanze, et n'était alors qu'une insipide boisson. Cette friponnerie me donnait un peu de mauvaise humeur, et au lieu de me sentir électrisé, je languissais, je bâillais, j'avais faim et je me jetais sur mon lit, sans pouvoir y trouver le sommeil."
Si l'on ' veut raisonner à notre aise, faisons donc usage de cette liqueur merveilleuse de l'intelligence ; laissons à l'amour son vin enivrant !
L'ouvrier de l'intelligence trouvera dans une distribution hygiénique des travaux de l'esprit et du
corps, dans une alimentation modérée, dans un repos pris convenablement à des heures fixes, la santé qui lui manque si vite. Tous les jours de travail seront soumis à ce règlement, et si cela n'est pas suffisant, quand vient la bonne saison, qu'il laisse là une tâche trop forte, qu'il fasse trêve au labeur pénible de la pensée, et qu'il dirige ses pas du côté de ces sites^enchanteurs que nous possédons sur notre continent, qu'il aille demander le repos et les forces disparus à ces oasis embaumés que l'on trouve partout sur les bords de nos fleuves et de nos lacs ; la nature prodigue les a créés pour le charmer au milieu de sa santé et surtout le guérir quand il est malade !
Je résumerai de la manière suivante l'hygiène scolaire ; la famille et la patrie demandent protection pour l'écolier, qu'elle lui soit donnée :
Le cubage d'une maison doit donner à chaque personne de douze à quinze mètres cubes d'air. C'est la proportion qui sera donnée à l'écolier. Mais l'air est d'autant plus pur qu'il est chargé de la lumière solaire. Il faudra donc disposer les maisons d'éducation de manière qu'elles soient isolées, situées sur un site élevé, au milieu des plantations luxurieuses, orienté de façon à recevoir du soleil sa chaleur et sa vie.
On évitera avec précaution tout ce qui peut enlever à l'air sa pureté et son action bienfaisante. Les lieux d'aisance seront munis de sièges à valvules automatiques et à courant d'eau constant, afin d'éviter ces exhalations malsaines dont on est loin de soupçonner les mauvais effets, puisqu'on ne fait rien pour en prévenir la diffusion.
Toutes les causes d'humidité seront retranchées scrupuleusement, les planchers et les murs seront secs et les environs de la maison ne contiendront aucune mare d'eau, ce qui veut dire qu'il est loin d'être avantageux de rechercher le voisinage d'une rivière pour y construire un établissement de ce genre.
L'ouvrier intellectuel consacre à l'étude non-seulement toutes ses heures de la journée mais aussi plusieurs heures de la nuit. Le système d'éclairage dont il doit se servir est donc important au point de vue de l'hygiène. L'étude développe la myopie et autres maladies à un degré alarmant, et c'est le mode d'éclairage dont il est fait usage qui en est responsable en grande partie. Comment l'écolier doit-il s'éclairer à l'étude ? telle est la question importante qu'il convient de se poser.
L'usage de l'électricité, comme lumière, n'est pas encore introduit dans nos maisons d'éducation et ne le sera peut-être jamais, et voici pourquoi : l'électricité ne donne de la lumière que par un point trèsintense; or, il est établi que la lumière fatigue d'autant moins la vue qu'elle émane d'une grande surface éclairante ayant un faible pouvoir lumineux : c'est celle qui nous est fournie par le gaz. De là vient la nécessité de multiplier les becs de gaz, de là vient aussi la supériorité du gaz stir l'électricité, comme agent de lumière, tant que celle-ci ne sera pas plus divisible.
Pour lire sans trop de fatigue pour l'œil, l'écolier aura le dos tourné à la lumière, de manière qu'elle projette ses rayons lumineux sur l'objet qui doit être éclairé.
Quand le foyer lumineux et l'objet éclairé sont placés devant lui, il est nécessaire de faire en sorte que la lumière frappe plus l'objet éclairé que son œil ; c'est ce que l'on obtient en masquant celle-ci au moyen des abats-jour, c'est ce que fait l'bomme du cabinet ; mais l'écolier ne peut en agir ainsi, il est obligé de recevoir la lumière telle qu'on la lui donne, et je crois que généralement on se sert d'un mauvais système d'éclairage à son égard. En effet on place dans les collèges les becs de gaz au-dessus de la tête des écoliers, dans un but d'économie sans doute, puisqu'ainsi on en diminue le nombre, ou par ignorance ; or il arrive que l'abat-jour qui agit comme réflecteur envoie la lumière sur l'objet éclairé et sur l'œil lui-même, ce qui force l'élève à tenir les paupières continuellement baissées, ce qui est certes loin de lui être avantageux. La pupille en effet est alors insuffisamment protégée par la paupière, d'autant plus que les rayons lumineux des foyers voisins l'envahissent aussi. Il conviendrait donc de modifier le mode d'éclairage tel que généralement employé dans nos maisons d'éducation.
La lumière solaire a besoin également d'une direction hygiénique. Il est plus avantageux de faire arriver la lumière à gauche de l'écolier; quand elle est trop vive, on se servira de rideaux couleur bleuâtre pour Ja tempérer. Le bleu est la couleur la moins fatigante avec le vert ; la couleur blanche laissée aux murs occasionne une réverbération trèsnuisible à l'œil, qu'elle irrite facilement.
La ventilation doit être augmentée le soir, la nuit, à la salle d'étude comme au dortoir. Le dégagement qui s'échappe de la combustion individuelle
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étant augmenté de tout celui que produit la combustion de la lumière, il faut en purifier sans cesse les appartements par une ventilation incessante et graduée.
Il conviendrait aussi de modifier le matériel de l'école. Les bancs sont le plus souvent des lits de Procuste : au lieu de les adapter aux élèves, on oblige ceux-ci à s'y adapter. Sur le même banc sont placés le grand et le petit ; de là les déviations de la colonne vertébrale, etc. Il suffit de penser aux inconvénients graves d'une semblable routine, pour tirer la conclusion qu'il faut la faire disparaître au plus vite.
Je ne reviendrai .pas sur la nécessité d'une gymnastique raisonnable, j'en ai assez parlé ailleurs. Seulement qu'on se souvienne que le niveau des études ne s'élèvera qu'en autant qu'il y aura une juste proportion entre la. culture du corps et de l'esprit, et qu'il ne sert à rien, qu'il est nuisible même de demander à celui-ci une production qu'il ne peut donner, en surchargeant les programmes et en multipliant les heures d'étude.
Les règles hygiéniques qui précèdent s'adressent à tous ceux qui consacrent leur vie aux travaux intellectuels. Ils sont nombreux ; elles ne sont pas écrites pour le savant seulement : ceux qui méritent les honneurs du trépied sont rares. Que le médecin comme l'homme de loi, que l'artiste comme l'employé de banque, que l'homme du commerce surtout que le calcul torture, tourmente à plaisir, que tous les étudiants, que tous en fassent plus ou moins la hase de leur régime de vie, et je suis convaincu qu'ils s'en trouveront bien.
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