DES PROFESSIONS OU L'OUVRIER EST EXPOSÉ AUX
modifications de l'air, etc. — (Hygiène de l'ouvrier).— Si l'homme des champs réclame bien peu les conseils de l'hygiéniste, parce que la nature et sa profession lui prodiguent tous les éléments de la santé, il n'en est pas ainsi de l'ouvrier, ce travailleur de nos villes, contre qui conspirent sans cesse et la nature et sa profession.
Voyez-le ce soldat de la manufacture, au milieu du travail gigantesque, lutte sans relâche qu'il lui faut soutenir ; tout est contre lui, tous les éléments se réunissent pour ruiner sourdement une santé dont la force est le bonheur et le pain de la famille !
L'air que nous respirons pur, à une douce température, qui nous vient comme une brise bénite que nous recueillons sur le bord de nos lèvres pour nous rafraîchir et pour nous ranimer, est bien chaud, chargé de poussière et d'humidité pour l'ouvrier de la manufacture qui, ruisselant, suffocant, en a bien besoin pour ne pas mourir l La chaleur l'étQujEfQj
i.A SANTÉ POUR TOUS 21'J
l'humidité se dépose sur sa peau en feu, les matières étrangères, comme les sables des déserts, pénètrent dans les organes de la respiration ; et cependant ce travail qu'il s'est imposé ou auquel plutôt le condamne la société, est le travail de toute sa vie ; ce n'est pas le labeur d'un seul jour, d'une semaine, d'un mois, d'une année, c'est le labeur incessant qu'il accomplira tant que ses forces lui permettront chaque matin de se rendre à la manufacture !
Si au moins il pouvait se payer le luxe d'une résidence loin des grands centres, s'il lui était permis à la fin de sa journée de fuir l'atelier, de se retirer dans un gîte embaumé, comme est un gîte à la campagne, et de s'écrier : la nuit va me rendre la vie que le jour m'a enlevé ! Il y aurait au moins alors une compensation raisonnable, et l'ouvrier bénirait la société et son sort ! Mais non ; la grande cloche de l'usine est là pour l'appeler tous les matins au point du jour, et l'exigence du capital ne lui rend sa liberté que lorsque déjà la nuit couvre la terre. Il lui faut donc choisir sa demeure tout près du théâtre de ses occupations, il lui faut vivre là où tous ses compagnons de travail vivent aussi ; qu'importe à l'autorité qu'ils soient là tous entassés, ayant à peine chacun quelques pieds cubes d'air, quand ils devraient en avoir au moins quinze !
Que l'ouvrier soit à l'ouvrage, qu'il soit au repos, au sein de sa famille, sa santé souffre, ses forces s'épuisent !
L'ouvrier de l'intelligence se tue volontairement, il est victime d'une passion à laquelle il ne peut résister ; l'ouvrier de la manœuvre meurt parce que on le laisse mourir. Si j'ai donné une petitç part
-'.'Il LA SANTÉ POUR TOUS
dans mes études au premier, combien large doit être celle du second. Le manœuvre mérite d'autant plus ici ma sympathie, qu'il souffre beaucoup, ou plutôt qu'il est victime d'une indifférence de la part de l'autorité, qui lui est bien souvent mortelle !
Nous allons étudier l'hygiène de l'ouvrier de la manière suivante : l'hygiène de l'ouvrier à la manufacture, l'hygiène de l'ouvrier à la maison.
L'hygiène de l'ouvrier à la manufacture comprendra l'étude 1° des professions à température élevée ; 2» des professions hygrométriques ; 3° des proies-*, sions à matières étrangères.
Hygiène de l'ouvrier à la Manufacture.
1° DES PROFESSIONS A TEMPÉRATURE ÉLEVÉE. ■ — Le
nombre est considérable d'ouvriers séjournant dans une atmosphère dont la température s'élève quelquefois jusqu'à 70 degrés centigrades : cuisiniers, boulangers, mécaniciens, fondeurs, forgerons, émailleurs, verriers, chauffeurs de machines à vapeur, raffineurs de sucre, foule immense qui emplit nos usines ardentes, quelle terrible tâche leur est imposée !
John Davy a étudié les effets qui se produisent chez les chauffeurs d'une machine : la respiration et la circulation atteignent un chiffre considérable ; il a vu le pouls monter à 142 pulsations et la chaleur du corps à 39° 5 centigrades. L'habitude d'une surexcitation semblable empêche le travail respiratoire de se faire convenablement, entretient une transpiration excessive, un amaigrissement considérable,
Les maladies qui se développent chez ces ouvriers sont les maladies des yeux plus particulièrement, les rhumatismes, les congestions au cerveau. Esquirol dit que les professions qui exposent à l'action du feu envoient beaucoup d'aliénés à Charenton.
Lombard prétend qu'ils succombent plus facilement que les autres ouvriers à la phthisie pulmonaire. (127 sur 1,000 au lieu de 114, moyenne des autres professions.)
Les ouvriers qui travaillent le verre, par le fait même des opérations auxquelles ils sont obligés de se soumettre, se transmettent des maladies graves, comme le syphilis. " Trois individus, dit Diday, sont obligés de souffler immédiatement l'un après l'autre dans un tube de fer creux (la canne) qu'ils doivent étreindre fortement avec leurs lèvres ; la contagion, si jces éléments résistent, est pour ainsi dire fatale. " Pour prévenir cette maladie, les ouvriers seront soumis à l'examen et l'on pourra en outre poser à la canne une espèce d'embouchure assez grosse pour que l'ouvrier se dispense de la mettre dans sa bouche.
Les mécaniciens des chemins de fer sont exposés à une maladie qu'on appelle la maladie des mécaniciens, qui consiste en une espèce de paralysie des membres inférieurs causée par la position debout.
Dans toutes ces occupations, comme dans la plupart des autres que nous connaîtrons, on l'ait généralement usAge de boissons trop froides : le breuvage de ces ouvriers devrait être adoucissant et d'une température moyenne.
Les habits de l'atelier devraient toujours rester à J'atelier ; et l'ouvrier devrait se vêtir d'un habit de
laine, pour prévenir le refroidissement qui survient si facilement au retour de l'ouvrage.
2° DES PROFESSIONS HYGROMÉTRIQUES. — Ces profeS-
sions sont caractérisées par le séjour habituel dans l'eau ou dans un air humide : ce sont les pêcheurs, les tanneurs, blanchisseurs, bateliers, lavandières, porteurs d'eau, etc. Ils sont exposés à une maladie particulière qu'on appelle grenouille. Chez ceux qui ont la grenouille la peau des pieds surtout se ramollit, se crevasse et devient sensible : le repos seul la guérit.
Les ouvriers qui travaillent dans l'humidité porteront des vêtements de laine, de toile cirée, et suivront un régime de vie fortifiant.
3° DES PROFESSIONS A MATIÈRES ÉTRANGÈRES. — Ces
matières qui surchargent l'air que respire l'ouvrier sont animales, végétales ou minérales, et constituent trois sortes de dangers différents.
Professions à matières animales. — On y trouve les bouchers, les équarisseurs, les tanneurs, les boyaudiers, les mégissiers, les égoutiers, les vidangeurs, les fossoyeurs, etc.
Les bouchers jouissent d'une florissante santé qui leur vient sans aucun doute du confort qu'ils se donnent, mais aussi des occupations auxquelles ils se livrent : respirer une odeur de viandes fraîches, c'est certainement respirer un air tonique ; de là vient l'habitude que l'on a de conseiller au jeune homme menacé de la phthisie la profession de boucher, comme celle qui est le plus en état de le préserver de la maladie qu'il redoute.
Les abattoirs publics, comme les marchés publics, sont conseillés par l'hygiène. Les abattoirs seront établis en dehors des limites de la ville et les animaux pourront y être soumis strictement à l'examen, car il n'y a pas que la viande du marché qu'il convient d'examiner. Les bêtes qui auront été surmenées ne seront pas tuées immédiatement ; le surmenage enlève aux viandes leurs qualités et les rend même nuisibles à la santé quelquefois.
L'inspection des viandes est plus facile d'exécution dans les marchés publics que dans les étaux privés. L'association oblige à des lois dont on s'affranchit facilement quand l'association n'existe pas : tel bouclier qui, dans un étal privé, sera sans scrupule au sujet des viandes qu'il livre au consommateur, et qui au marché public se gardera bien d'en exposer qui offriraient une apparence tant soit peu suspecte !
Les tanneurs, les mégissiers, les corroyeurs, exposés à respirer une atmosphère d'une décomposition très-avancée, ont besoin de l'entourer des précautions les plus minutieuses. " fies mégissiers, dit Michel Lévy, sont exposés à deux maladies des doigts : la première, dite choléra des doigts, où la peau finit par s'ulcérer ; de là, au contact de la chaux, des souffrances atroces ; la seconde, nommée rossignol, plus douloureuse encore, consiste en un trou capillaire à l'extrémité des doigts dû à l'amincissement de la peau corrodée par la chaux, et mettant l'air en contact avec les papilles nerveuses. Des gants huilés préserveraient les ouvriers de ces deux altérations. "
Beaugrand nous parle d'une espèce de colique à laquelle sont exposés les tanneurs ; elle survient sur-
tout chez les débutants. La phthisie fait aussi parmi eux des ravages assez sérieux.
Les boyauderies qui ont pour but le dégraissage des intestins des animaux répandent une infection des plus méphitiques. On ne les permettra pas dans l'intérieur des villes ; on les bâtira en dehors de leurs limites, sur le bord d'une rivière. " Le conseil de salubrité de Paris prescrit de ne recevoir dans les boyauderies que des intestins préalablement nettoyés dans les abattoirs, de transporter journellement les résidus à la voirie, de préférer les procédés par les alcalis au procédé de fermentation pour séparer les matières animales fermentexibles ou solubles d'avec les deux membranes de nature musculeuse et filandreuse qui sont employésdansl'industrie, de répandre continuellement du chlorure de chaux dans les ateliers et d'en saupoudrer les débris de fabrication avant de les envoyer à la voierie. " Cette industrie ne devrait pas être tolérée à moins de 501) pieds de toute habitation.
Guérard nous dit que les ouvriers employés à cet ouvrage éprouvent des troubles fébriles des voies digestives qui cèdent à l'emploi des purgatifs.
Professions à matières végétales. — Nous étudierons ici l'hygiène des manufactures de tabac et de coton seulement, qui offrent parmi nous une importance industrielle sérieuse.
Tabac. — Le tabac, sous l'influence d'un tarif protecteur, devra être la source d'un grand revenu pour le Canada. Le monopole du tabac rapporte aujourd'hui en France 100 millions de francs, dont 75 de
bénéfice net, et depuis 1811, époque de son établissement, nous dit un grand économiste, il a fait rentrer au trésor plus d'un milliard et demi,
Les auteurs sont partagés sur les différents effets que produit la fabrication du tabac. Les uns repré sentent les ouvriers, qui travaillent le tabac maigres, décolorés, épuisés, asthmatiques. Les autres attribuent à cette plante une vertu protectrice de la santé.
Voici de quelle manière, je crois, il faut envisager ces effets :
Grand nombre d'ouvriers sont obligés de renoncer au travail du tabac parce qu'ils ne peuvent guérir des maux de tète, des nausées, de la diarrhée dont ils sont continuellement victimes.
D'autres se font à ce genre d'occupations, si repoussant néanmoins, vivent tout le jour dans la manufacture, y prennent leurs repas, y mangent sans se laver les mains, y fument tout à loisir, comme si l'absorption du tabac ne se faisait pas assez par la respiration ordinaire. Aussi les voit-on subir un changement profond. " Il consiste, dit Mélier, dans nne altération particulière du teint ; ce n'est point une décoloration simple, une pâleur ordinaire, c'est un aspect gris avec quelque chose de terne, une nuance mixte qui tient de la chlorose et de certaines cachexies. La physionomie en reçoit un caractère propre auquel un œil exercé pourrait, jusqu'à un certain point, reconnaître ceux qui ont longtemps travaillé le tabac ; car il faut dire que le faciès ne s'observe que chez les anciens de la fabrique qui ont passé par tous les travaux. Hurteaux estime qu'il ne faut pas moins de deux ans pour qu'il se pro-
duise ; c'est alors que l'acclimatement est complet, c'est là un empoisonnement lent dû à l'absorption de certains principes du tabac. "
Les ateliers de ce genre seront soumis à une aération incessante, au moyen des cheminées d'appel ; on substituera la machine à vapeur aux bras de l'ouvrier; l'arrosage d'eau vinaigrée, d'après Ramazzini, est très-avantageux.
Le travail du tabac présente aussi des avantages, avons-nous dit. Qui n'a pas entendu parler de la guérison du rhumatisme, des névralgies violentes au moyen du tabac ? " le malade se couche sur un tas de tabac et se réveille guéri ou soulagé. "
Colon. — Les effets nuisibles du coton travaillé sont plus certains que ceux du tabac. La légèreté spécifique de ce végétal le fait pénétrer facilement dans les voies respiratoires qu'il enflamme à son contact. " La forme filamenteuse des poussières du coton et leur'flexibilité leur permettent de pénétrer profondément et de s'adapter à la direction des divisions bronchiques. Les nouveaux ouvriers se plaignent d'abord de sécheresse de la bouche ; puis la toux se déclare, symptôme d'une maladie naissante qui recevra plus tard la dénomination significative de ph/hisie ou de pneumonie cotonneuse, suivant la lenteur ou la rapidité de la marche. Ceux qui abandonnent l'atelier pour n'y plus revenir guérissent. "
L'élévation de la température, la privation de l'air, le manque de perfectionnement dans les machines employées, sont cause des accidents qui surviennent chez ces ouvriers. Heureusement que les machines à battre et à nettoyer le coton se modifient au point
qu'elles soulèvent peu de poussière et de dépôt. Aussi les manufactures que nous possédons présentent ces accidents à un bien faible degré.
Professions à matières minérales. — Elles sont nombreuses, je traiterai rapidement des principales.
Sulfure de carbone. — C'est un liquide incolore, d'une odeur particulière, dont on se sert dans les manufactures de caoutchouc ; il sert à dissoudre celui-ci et à lui donner la consistance voulue.
Les accidents qui surviennent de l'exposition au sulfure de carbone sont les suivants : nausées, vomissements, coliques constantes. D'après Bouchardat, les matières fécales ayant alors l'odeur du sulfure de carbone. C'est le système nerveux surtout qui est le plus affecté ; il y a trouble quelquefois sérieux dans les idées, perte de mémoire, faiblesse de la vue, névralgies, déperdition des muscles, décoloration des tissus, faiblesse générale.
u Masson a conseillé, pour absorber les vapeurs de sulfure de carbone dans les ateliers où l'on vulcanise le caoutchouc, de recourir à l'usage de solutions caustiques et de chaux vive en particulier. Un ouvrier a imaginé, pour se soustraire aux émana tions nuisibles, d'exécuter le travail dans un compartiment séparé de l'atelier par une cloison de bois percé de trous assez larges pour y passer les avantbras. Un manchon de caoutchouc inséré d'un côté au pourtour des ouvertures, serrant de l'autre le poignet de l'ouvrier et laissant les mains libres, empêche le passage de toute émanation. Du côté de l'atelier, un vitrage oblique à hauteur d'homme
permet de suivre le travail des mains. Cette manière de procéder, que Delpech a justement approuvée, devrait être adoptée. "
Aiguiseurs. — Les aiguiseurs sont exposés à plusieurs sortes de dangers : les poussières métalliques, les vapeurs d'eau froide, l'humidité du pavé, les courants d'air, tout cela concourt à compromettre sérieusement la santé de ces ouvriers.
Le silex qui sert à aiguiser, se détachant de la meule sous la forme d'une poussière intense, chargée de grains durs assez gros, développe plus que tout autre travail des maladies des poumons et du cœur bien graves. Seulement la phthisie chez l'aiguiseur, au lieu de marcher promptement, ne fait ses ravages que d'une manière insensible, la fièvre ne survenant que dans la dernière période de la maladie ; il sera donc d'autant plus sur ses gardes que cette maladie chez lui est plus cachée.
Il est donc de toute nécessité de secourir l'aiguiseur, dont la santé est si compromise. Voici ce qui a été fait dans ce but dans un atelier de Chàtellerault :
" L'hygiène des aiguiseurs a changé de face à Châtellerault par un heureux emploi de la ventilation ; celle-ci a pour élément une roue à aubes courtes, placée en dehors de l'usine et mue par une chute d'eau qui lui imprime une vitesse de 12 à 1,500 tours par minute ; un trou, pratiqué au-dessous de chaque meule, fait passer l'air ambiant dans le conduit à l'extrémité duquel se meut la roue extérieure. Au moment du riflage, on ouvre les plaques qui ferment ces trous et l'on met en jeu la roue ventilatoire ;
l'air qui entoure la meule s'engouffre dans le trou, entraînant la poussière qui se répand sur la rivière. Chaque meule est encaissée dans une boîte de bois qui empêche la poussière fine de s'écarter sur les côtés et la dirige vers le trou d'aspiration : la grosse poussière tombe sur la planche établie au-devant de la meule. Aussi, durant le riflage, ne voit-on plus autour de la meule qu'un très-léger nuage, au lieu de la poussière opaque qui obscurcissait l'usine. Avant cette grande amélioration, les aiguiseurs mouraient en moyenne à l'âge de cinquante ans, encore tous n'atteignaient pas cet âge ; un seul a vécu jusqu'à quatre-vingt-trois ans. " Avec cette amélioration l'aiguiseur peut espérer vivre l'âge que tout homme doit désirer.
Il est à remarquer qu'ici une précaution bien simple peut être avantageuse, c'est de parler bas : ceux qui ont observé cette loi sage en ont été récompensés, en voyant leur santé moins compromise que celle de ceux qui n'ont pas voulu s'y soumettre.
Plomb. — Les coliques de plomb atteignent les ouvriers qui travaillent la céruse, la peinture, les cristaux, etc. L'empoisonnement par le plomb se fait connaître sous diverses formes : le plomb s'introduisant dans les solides et dans les liquides du corps exalte l'action nerveuse et l'abolit tour à tour. La présence du plomb dans le sang se reconnaît à la teinte ardoisée et bleuâtre des bords libres des gencives, près des dents, à la fétidité de l'haleine, au teint jaune, à l'amaigrissement. Ces symptômes sont précurseurs des maladies développées par le plomb, telle que la colique, le rhumatisme, qui est
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un rhumatisme particulier à marche plus régulière, paralysie, anesthésie ou insensibilité, etc.
Les maladies nombreuses développées chez les ouvriers par le plomb ont attiré depuis longtemps l'attention de l'autorité et de l'hygiène.
La ventilation doit se faire librement, par tous les moyens possibles, par de larges ouvertures situées dans tous les sens, par des cheminées d'appel, etc. L'eau est un grand préservatif contre l'envahissement du plomb; le sol sera souvent arrosé au moyen d'une eau fraîche, et recouvert ensuite de sciure de bois. L'ouvrier protégera sa bouche et ses narines, en appliquant sur elles une éponge imbibée d'eau d'acide sulfurique et qu'il renouvellera souvent ; il pourra même employer un masque complet avec l'éponge.
Le lait est considéré comme un préservatif contre l'empoisonnement du plomb ; d'après Ghristison les aliments gras sont un antidote.
L'ouvrier s'entourera de la plus grande propreté. Il se lavera avec une eau légèrement chargée de sulfure de potasse ; les dents seront nettoyées avec du charbon en poudre. Dans le môme temps les bains d'eau sulfureuse seront employés. Le conseil de salubrité de Paris insiste sur leur emploi.
Les purgatifs souvent répétés, surtout ceux qui auront pour effet d'agir par haut et par bas, sont d'un immense avantage, l'empoisonnement faisant ressentir ses effets le plus souvent aux intestins avant de paraître ailleurs.
Une chose surtout que l'ouvrier doit faire dès qu'il s'aperçoit des premiers symptômes de l'empoisonnement, c'est de s'éloigner immédiatement de l'ouvrage,
de le fuir comme on fuit une terre empoisonnée. TI fera même plus si les attaques se répétaient, il abandonnerait pour toujours un ouvrage qui ne tarderait pas à le tuer.
L'industrie du plomb est bien l'industrie la plus dangereuse à laquelle puisse se livrer l'homme : le travail de la céruse d'abord, puis celui de la peinture doivent être redoutés. Cependant, depuis que le blanc de zinc est substitué au blanc de céruse, depuis que l'hygiène a entouré l'ouvrier de précautions réellement scientifiques, sa santé est certes bien moins compromise à cet ouvrage, au grand profit de l'humanité.
Usines à gaz. — La manipulation des matières d'épuration et la révivification de l'oxyde de fer à l'air libre sont les causes principales des dangers auxquels sont exposés les ouvriers dans les usines à gaz. Le moyen de rendre ce travail plus sanitaire était d'empêcher la masse épurante de s'empâter des produits goudronneux qui développent les accidents. Voici, d'après le Dr. Gyrnos, l'invention que viennent de faire MM. Pelouze et Audouin dans ce but. Ce n'est ni plus ni moins qu'un condensateur nouveau qui facilite l'assainissement des ateliers d'épuration des gaz :
" Dans la distillation de la houille, le gaz produit est accompagné de matières goudronneuses, de matières ammoniacales, de produits sulfureux.
" Or, d'après les dispositions de l'appareil :
" 1° Des réfrigérants (jeux d'orgues) arrêtent la plus grande partie des matières goudronneuses et ammoniacales.
23'2 î.A santé j'onn Vbl S
" 2" Les produits sulfureux sont retenus chimiquement par l'oxyde de fer ou la chaux.
" Mais quelle que soit la puissance des réfrigérants, une partie importante des matières goudronneuses, à l'état de globules très-tenus, échappe à leur action et vient empâter et salir les matières servant à l'épuration chimique de l'hydrogène sulfuré (oxyde de fer ou chaux).
" Le condensateur Pelouze et Audouin a précisément pour but de débarrasser le gaz de ces produits goudronneux qui sont retenus et qui, au lieu d'être perdus et de gêner le travail, sont mis de côté et vendus.
" L'oxyde de fer agissant sur l'hydrogène sulfuré en formant du sulfure de fer, il est indispensable de révivifier chaque jour les matières servant à l'épuration en les exposant à Pair.
" Le sulfure de fer, sous l'influence de l'oxygène de l'air, donne un dépôt de soufre, et il se reforme de l'oxyde de fer qui sert de nouveau à l'épuration du gaz.
" Les ouvriers chargés d'ouvrir les cuves pour ce travail de révivification des matières d'épuration, sont très-gênés lorsqu'il y a empâtement de matières goudronneuses ; leur travail est rendu pénible par les émanations goudronneuses, ammoniacales, naphtaltiques et autres.
" Lorsqu'on emploie le condensateur mécanique et que l'on place à la suite de cet appareil des cuves contenant de la sciure de bois humide (destinée à fixer l'ammoniaque non condensée par les réfrigérants), l'oxyde de fer reste à l'état pulvérulent, et la durée de son action est plus que décuplée. Ce n'est
qu'au moment où trop de soufre se trouve déposé dans les matières dépuratives qu'il faut les renouveler.
" On comprend aisément toute la différence qu'il y a pour les ouvriers, au point de vue de la facilité du travail et au point de vue de l'hygiène, d'avoir à manipuler des substances en poudre, au lieu et place de matières ressemblant à une boue noirâtre d'une odeur des plus piquantes.''
Zinc. — Gomme on l'a vu à l'article Plomb, le zinc ' se substitue dans l'industrie à celui-ci : c'est peutêtre là une des plus belles conquêtes de l'hygiène professionnelle que la substitution du zinc au plomb dans une foule d'occasions, dans nombre considérable de travaux. C'est ainsi qu'à part l'emploi du blanc de zinc dans la peinture, à la place du plomb, on se sert du zinc aussi pour fabriquer des clichés et des caractères d'imprimerie, ce qui est une grande protection pour les typographes. Le blanchissement des dentelles, des cartes et papiers, la préparation des fards, la confection de certains mastics et plusieurs autres opérations, au lieu de se faire au plomb, s'exécutent aujourd'hui au moyen de blanc de zinc.
Cependant le travail du zinc lui-même présente ses accidents. Maisonneuve a parfaitement décrit les accidents des zingueurs. Je les résume :
On sait que l'opération du zingage consiste à revêtir d'une couche mince de zinc des pièces de fer pour les préserver des altérations que leur ferait éprouver l'oxydation. Les zingueurs, c'est-à-dire les ouvriers qui trempent les pièces de fer dans le bain
-34 LA SANTÉ l'oi'l: TOUS
de zinc, sont exposés aux vapeurs de sel ammoniac que l'on projette sur le métal en fusion, pour s'oppo ser à son oxydation, et peuvent être atteints de ce qu'ils appellent la fièvre de sel (ivresse zincique de Blancet). Les ouvriers de Rocliefort l'attribuent à l'action du chlorydrate d'ammoniaque. Maisonneuve Croit devoir l'attribuer aux vapeurs de zinc qui, en contact permanent avec la muqueuse respiratoire, sont facilement absorbées : la température élevée du milieu ambiant ne faisant que favoriser leur pénétration.
Ces accidents peuvent se résumer en trois groupes : accidents respiratoires, accidents nerveux, accidents fébriles :
1° Accidents respiratoires : enchifrènemenl, dyspepsie, râles sibilants, crachats noirâtres chargés dépoussières métalliques non absorbées, et. de fuligniosités provenant du chlorydrate d'ammoniaque ;
2" Accidents nerveux : engourdissement, resserrement à la base de la poitrine, vomissements, tremblements et crampes dans les membres ;
3° Accidents fébriles : réaction qui lutte contre cette intoxication passagère jusqu'à ce qu'une abondante diaphorèse, l'émission des urines et une expectoration active aient débarrassé l'économie de l'attaque qu'elle avait éprouvée. (Michel Lévy.)
Considérations générales.
Le travail de l'usine prenant la matière brute, arrachée à la terre avec violence, et Passervissant aux besoins et au luxe de l'homme, est bien un grand et noble travail, un travail dont la société ne
peut plus se dispenser dans le perfectionnement idéal qu'elle cherche sans cesse à atteindre.
Cependant il convient bien peu à l'humanité qui a faim et soif de bien-être, de confort, de sacrifier le travailleur à ce bien-être et à ce confort. Et c'est pourtant ce qui arrive tous les jours. On l'a vu dans l'étude rapide que nous avons faite des principales professions que l'homme, pour gagner sa vie, est obligé de pratiquer.
L'hygiène a compris qu'elle devait venir au secours de l'ouvrier dont la santé est si souvent à la merci du capital ; elle n'a pas hésité de le prendre sous sa protection ; elle a fait un recueil des précautions dont doit être entouré le travailleur à l'usine, aussi courageux que dévoué ; elle s'est présentée devant les gouvernements, avec son recueil sacré à la main, et elle leur a dit avec commandement, en leur montrant ce code précieux de l'ouvrier : Vous qui avez charge de la vie des peuples, pratiquez ceci !
Les gouvernements ont compris, parce qu'ils ont senti dans le fond de leurs cœurs que rien n'était plus légitime, et ils ont écouté. Et tous les jours le sort de l'ouvrier s'améliore, et il peut se dire, comme douce consolation, que si beaucoup a été fait pour lui, il sera fait encore plus pour ses enfants parce que l'hygiène l'ayant adopté comme un fils qu'elle aime, lui consacre sans cesse tous ses travaux, toute son ambition.
Cependant il reste beaucoup à faire partout et surtout parmi nous. Je ne sais pas quelle est notre législation à ce sujet, si elle protège l'ouvrier dans ses codes. La protection parait bien être lettre morte pour lui, car l'artisan de la manufacture est réelle-
;3G LA SANTÉ l'OUK KOUS
meut exposé ici à un sort, malheureux, et si la statistique de nos villes pouvait être faite au point de vue professionnel, elle nous le représenterait bien avec une moyenne de vie qui nous ferait frémir ! Je vais donc continuer, comme j'ai pu le faire à l'occasion de chaque travail particulier de l'ouvrier, à étudier et à expliquer ce qui peut, ce qui doit être fait pour son amélioration physique, son amélioration intellectuelle et morale ayant déjà été soumise à quelques considérations, page 95. Seulement ce qui suivra aura son application pratique d'une manière générale, des circonstances particulières pouvant toujours en atténuer ou en augmenter l'importance et la nécessité.
L'hygiène prescrit des lois générales qui doivent régir le travail de la manufacture que l'ouvrier, que les manufacturiers surtout doivent connaître, afin de les mettre en pratique dans l'intérêt de l'humanité. Nous allons les étudier tour à tour.
La femme n'est pas la même chez toutes les nations. Si elle est un luxe chez quelques-unes, un meuble chez d'autres, elle est bien un instrument là où l'ambition et l'activité étant en lutte continuelles, l'homme n'a pas assez de ses seules forces pour les satisfaire.
Le travail de la femme à la manufacture est une grande question d'économie sociale ; il est toléré par les gouvernements, puisqu'il existe presque partout. Et, cependant, devrait-il exister ? La femme, être faible et délicat, née pour le labeur paisible de la maison, devrait-elle être condamnée, comme nous la voyons tous les jours, à partager les travaux pénibles pour lesquels Dieu a fait l'homme fort !
La somme de profits que la société en retire n'est-elle pas peu de chose à côté du mal qu'elle se fait à ellemême, en n'accordant pas une plus grande protection à la femme? Ce sont là de hautes questions, qui sont d'une importante gravité, que les jurisconsultes et les savants devraient se poser, et auxquelles la dimension de cet ouvragé ne me permet pas de répondre. J'établirai seulement lesfaits tels qu'ils sont.
Le travail fait en commun par l'homme et la femme est bien plus nuisible à la santé de celle-ci qu'à la santé de celui-là, et il nous fournit beaucoup plus de décès chez la dernière que chez le premier. Les causes, nous les trouvons tout naturellement dans l'organisation de la femme elle-même et dans le traitement qu'elle subit. Elle ne présente pas la résistance au travail que l'homme possède et n'a pas droit à son salaire. " Or, dit Michel Lévy, le salaire c'est la nourriture, l'habit, le logement; l'ouvrière "est donc mal nourrie, mal vêtue, mal logée ; elle languit dans la gêne, souvent dans la misère, qui achève d'épuiser sa constitution."
C'est généralement la jeune fille que l'on voit dans nos ateliers et non la femme mariée. On la prend à peine formée pour l'assujettir à un ouvrage dont elle est esclave ; le développement précoce de son intelligence et de son cœur, le contact d'un monde qui la vieillit en quelques jours, sont la mort de la jeune fille ; son âme comme son corps devient fanée et flétrie ! C'est pourtant elle que l'on mariera à l'église un bon matin— si on ne la marie pas -le soir — c'est elle qui deviendra femme et mère de plusieurs enfants. Quelle éducation que celle reçue à l'atelier pour la préparer à ce grand ministère !
L'enfant est comme la femme ; c'est la faiblesse que la société doit protéger contre la dureté du travai^ et ^ a dureté quelquefois plus grande du père.
La législation française — la loi du 22 mars 1841, qui n'a pas été modifiée — a fixé l'âge de 8 ans pour l'admission des enfants à la fabrique. Cette époque est trop prématurée ; on doit attendre que l'enfant soit un peu plus développé, que ses dents soient poussés, au moins, car on sait que la deuxième dentition se complète vers la dixième année. Plusieurs enfants, surtout dont la constitution ne se forme que lentement, qui semblent avoir moins de vie que les autres, doivent attendre les bienfaits d'un âge plus avancé ; l'exercice trop violent, comme l'est généralement celui de l'atelier, est au-dessus de leurs forces.
Mais, me dira l'ouvrier, si je n'ai l'assistance ni de ma femme ni de mes enfants, que vais-je devenir ? j'ai besoin de leur gain comme du mien pour le soutien de tous ! C'est bien ; ce doit être bien là du moins la raison qui est invoquée pour obliger le jeune garçon et la jeune fille au travail de l'homme dès l'âge le plus tendre l Est-ce que nous ne savons pas cependant que l'abondance conduit le plus souvent l'ouvrier au cabaret, que les sueurs des enfants servent à payer les débauches du père ! Oui, c'est bien là une triste vérité, un spectacle déplorable que nous avons tous les jours sous les yeux, et sans être pour l'oisiveté absolue du jeune âge et de la femme, je crois que leur travail devrait être réglementé par l'autorité : rien de plus beau que de voir la force protéger la faiblesse ! Pour avoir des ouvriers de dix ans ne nous exposons pas à faire une génération de crétins ! J'ai déjà dit que le régime de l'ouvrier doit
être composé de viandes surtout, c'est-à-dire fortifiant. Le régime végétal prête peu au développement de l'énergie musculaire. Voici un fait que cite Béclard, qui prouve bien cette vérité :
Les ouvriers employés aux forges du Tarn ont été pendant longtemps nourris avec des denrées végétales. On observait alors que chaque ouvrier perdait en moyenne, pour cause de fatigue ou de maladie, quinze journées de travail par an. En 1833 M. Talbot, député de la Haute-Vienne, prit la direction des forges. La viande devint la partie importante du régime des forgerons. Leur santé s'est tellement améliorée, depuis qu'ils ne perdent plus, en moyenne, que trois journées de travail par an. La nourriture animale a fait gagner douze journées de travail par homme.
L'ouvrier emporte avec lui la nourriture qui doit composer son dîner, ou quelquefois c'est la femme qui le prépare dans le courant de la matinée, et le lui porte à l'ouvrage, pour l'assaisonner de sa présence et le rendre meilleur. Le repas de l'ouvrier se prend souvent à l'atelier, dans les mêmes appartements qui sont le théâtre de son travail. Il vaut mieux qu'il soit pris en dehors, dans une autre atmosphère plus pure, qui est bien aussi nécessaire que la nourriture pour réparer les forces de l'ouvrier.
Le travail de l'atelier est de dix à onze heures de durée par jour. Ce n'est pas trop long si cette habitude est toujours observée. Néanmoins, certaines professions sont tellement remplies de dangers, qu'on dit de celui qui s'y livre : celui-là ne vivra pas plus 'que la quarantaine ; les travaux qu'il y fait portent
en eux les germes d'une mort prématurée. Est-ce que le travail de cet ouvrier ne devrait pas être soumis à un règlement qui serait une sauvegarde pour sa santé et sa vie ? Pourquoi ne pas faire alterner alors les travailleurs de manière à ce qu'il leur soit donné un laps de temps suffisant pour bien se reposer et se débarrasser des mauvais effets qu'ils ressententd'un labeur aussi mortel ? L'excès du travail, comme le surménage des animaux, développe des maladies graves et y dispose bien plus facilement qu'un travail modéré. Voici de quelle manière s'exprime Boucliardat à ce sujet :
" Quand l'homme travaille plus qu'il ne peut, la circulation est trop accélérée, et cette accélération peut se traduire par des accidents divers du côté du cœur et des vaisseaux.
" L'effort musculaire ne se produit pas sans une exagération dans les fonctions d'une partie du système nerveux, qui peut lui-même subir soit de la dépression, soit d'autres modifications par suite de cette activité.
" Sous l'influence d'un exercice ou d'un travail actif et énergique, il se produit dans l'économie vivante beaucoup de chaleur ; cette production n'a pas lieu sans une notable dépense des aliments de calorification.
" Aussi, outre l'inconvénient de cette chaleur accablante, de ces sueurs exagérées qui suivent un exercice violent et soutenu, les réserves les plus faciles à détruire sont épuisées dans un temps trèscourt.
" Si à cette fatigue excessive succède brusquement un état de repos trop grand, on est dans les condi-
tions d'imminence de refroidissements non suivis de réaction et des maladies qui en sont la conséquence. En effet, le corps baigné de sueur est-il soumis à un courant d'air, il se refroidit jusque dans les profondeurs des organes. L'immobilité dans laquelle il est plongé, la dépense antérieure en un temps très-court des matériaux de la caloriûcation les mieux appropriés, tout s'oppose à une réaction suffisante, et c'est dans de telles conditions que nous voyons survenir la plupart des maladies inflammatoires, telles que rhumatisme articulaire, aigu, pneumonies, bronchites, etc.
" Pendant la prostration qui suit une fatigue excessive, les miasmes et les effluves des marais exercent plus facilement leur funeste influence."
Nul doute que l'avenir réserve des douceurs à l'artisan, et que les efforts de l'hygiène bien comprise réussiront à modifier le travail, de manière qu'au lieu d'y trouver la maladie et la mort, il n'y trouve que la santé et la vie ! La substitution du zinc au plomb a fait de la peinture, cette substance si nuisible, une substance inoffensive dont l'ouvrier ne souffre plus... Toutes les matières empoisonnantes subiront le sort du plomb et seront rejetées au dehors.
Le perfectionnement des machines, se faisant continuellement sous le génie inventif de l'homme, est destiné à seconder grandement les efforts de l'hygiène professionnelle.
Ici se présente une question pleine d'actualité, et qui intéresse trop vivement l'ouvrier pour ne pas la résoudre avec lui. Cette question a été le mobile de bien des masses qui se sont portées à la révolution.
Cette question doit être posée comme suit : L'invention et le perfectionnement des machines nuisent-ils à la main d'œuvre ? Je réponds de suite : non, et je prouve.
Quant Walter Hunt inventa sa machine à coudre, en 1838, sa femme s'opposa à sa propagation parceque, disait-elle, comme bien d'autres, " elle devait enlever aux couturières leur ouvrage."
Hunt, trop bon mari, écouta sa femme et perdit la fortune qui se trouva être réservée alors à Howe. Celui-ci, en effet, eut moins de scrupules, tout en étant plus sage, et popularisa la machine à coudre dont Hunt avait tout le mérite.
Maintenant, quel a été le résultat de cette invention ? Y a-t-il moins d'employés aujourd'hui qu'avant à ce genre d'occupation ? Non. N'est-il pas à la connaissance de tous, en effet, que des milliers d'ouvriers font plus aujourd'hui, au moyen de la machine, qu'ils ne le pouvaient à la main ; que là où l'on faisait un point on en fait dix à présent dans le même espace de temps; que le misérable "trois points au pouce " a disparu comme une malhonnêteté depuis que les machines à coudre sont maîtresses du marché. Ecoutez, et comprenez les chiffres qui suivent :
En 1850, il y avait aux Etats-Unis 52,069 tailleurs, avec une population de 23,191,876, ce qui nous donne un tailleur par 445 habitants. En 1870, malgré l'introduction et l'emploi de milliers de machines à coudre, nous comptons 106,679 tailleurs et une population de 38,558,371, ce qui revient à 1 tailleur par 361 habitants. De sorte qu'il faut conclure que quoique la population n'ait augmentée que de deux
tiers à peu près dans ces vingt années, le nombre des tailleurs n'en a pas moins doublé. Il y a plus.
Les machines à coudre ne se fonl pas sans travail. D'après le recensement en 1870, 17,372 mains furent employées pour leur confection, et 3,152 pour leur commerce, à part le nombre considérable d'agents et d'ouvriers qui préparent le bois, le fer et tout ce qui rentre dans leur fabrication. La main-d'œuvre augmente donc au lieu de diminuer avec notre machine à coudre.
Je pourrais établir la même proportion au sujet de bien d'autres industries, et prouver qu'avec les inventions la main-d'œuvre a trouvé son profit par l'augmentation de l'ouvrage et du salaire.
Je me contenterai de citer les chiffres suivants qui se trouvent dans le recensement de 1870, concernant l'industrie. Ils ne sont ni plus ni moins qu'un état exact du nombre d'employés dans toutes les manufactures des Etats-Unis et de leur salaire pendant vingt ans.
Ouvriers.
Salaire.
Population.
Il résulte de ce tableau comparatif que le nombre d'ouvriers a plus que doublé, que le salaire a presque quadruplé, quoique la population n'ait augmenté que de 67% à peu près, et cela dans l'intervalle de vingt années,
Je laisse ce tableau à la méditation de ceux qui ont des arrières-pensées contre le travail de la science, à la méditation de l'ouvrier trop souvent jaloux du
capitaliste, à la méditation surtout de ces faux amis du peuple qui, dénaturant les chiffres, le conduisent au mépris de ses devoirs et à l'abus de ses droits ! L'étude de ce tableau fera conclure que le travail de la science se fait sans cesse pour l'amélioration des classes ouvrières.
Hygiène de l'ouvrier à la Maison.
L'ouvrier a fini sajournée ; il est content de l'avoir bien employée. Le travail a été dur, mais il est terminé pour ce jour là, et le prix qui en reviendra assure son existence, celle de sa femme et de ses enfants, les seuls objets de son affection.
L'ouvrier à la maison, je l'ai dit, est loin d'avoir tous les avantages que lui offre l'hygiène. Aussi, au lieu de respirer le bien-être chez lui, on sent le plus souvent, en pénétrant sous son toit, que sa maison est un peu comme son atelier, qu'il y souffre, et que ce bonheur qu'on lui suppose n'est le plus souvent qu'imaginaire.
Les classes ouvrières constituent cependant nos villes presque toutes entières ; ainsi la santé de l'ouvrier à Montréal, c'est la santé de Montréal môme. Ses intérêts sont identiques à ceux de sa ville, de sorte que son hygiène est bien l'hygiène de celle-ci. Je la résumerai brièvement.
Ramazzini réclame l'établissement de bains publics pour les ouvriers. " A Rome, dit-il, les ouvriers après avoir travaillé tout le jour allaient le soir aux bains pour se laver et se refaire de leurs fatigues ; aussi étaient-ils moins sujets aux maladies que les ouvriers de notre siècle ."
LÀ. santé POUR TOUS "Mo
Il conviendrait donc que l'autorité comprit que la propreté individuelle conduit à la propreté publique, et l'établissement des bains devrait être plus à la mode qu'il n'est parmi nous. Les ouvriers qui se livrent sans cesse à ces travaux empoisonnés que nous avons étudiés, ne devraient-ils pas, eux surtout, se débarrasser au moyen du bain du poison qui les tue lentement ! On sait tous les avantages du bon fonctionnement delà peau ; or, celle-ci ne fonctionne naturellement que lorsque sa propreté est entretenue avec précaution, et le bain seul peut faciliter à l'ouvrier cet avantage.
Ce qui intéresse plus particulièrement la santé de l'ouvrier, c'est la salubrité de son logement. Je puis bien dire de la demeure de l'ouvrier de nos villes ce que le conseil de salubrité de la Seine disait en 1848 de celle de l'ouvrier de Paris : " Le défaut d'air et de lumière, l'humidité, la stagnation des eaux ménagères, la malpropreté générale, et en particulier la mauvaise tenue des lieux d'aisances et des plombs, caractérisent la presque totalité des habitations." Quand donc cette grande question de police sanitaire sera-t-elle portée avec efficacité dans le domaine des délibérations du pouvoir législatif?
Quel programme important pourrait être fait dans l'intérêt de cette santé publique, qui ne semble être qu'un vain mot ! La ration de quinze mètres cubes d'air par personne, la ventilation des appartements, la défense de coucher dans ceux qui ne sont pas suffisamment aérés, " la déclaration d'insalubrité attachée de droit à tout logement et dépendances insalubres mis en location, obligation de faire visiter les lieux signalés comme insalubres et de. spéci-
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fier les causes de cette insalubrité, ainsi que les moyens d'y remédier, la détermination par le conseil municipal des travaux d'assainissement à effectuer et des délais de leur achèvement, l'interdiction provisoire et môme absolue par l'autorité municipale de louer les logemente non susceptibles d'assainissement ; " telles sont les grandes questions que pourraient agiter ce programme, telles sont les principales lois d'hygiène publique et privée de la loi d'avril 1850, en France, et dont la pratique est une des plus belles conquêtes de la mère-patrie !
Des milliers et des milliers de piastres sont votées pour la construction de parcs dont l'élégance et la richesse ne valent pas au peuple la dîme des avantages que lui procurerait la propreté des cours et des garnis !
Au point de vue moral, quelle noble tâche pourrait être remplie dans le but de relever le pauvre ouvrier et d'ennoblir sa condition ! Et ici je m'adresse plus particulièrement au maître qui devrait s'imposer généreusement ce grand devoir (ie secourir son employé, de le former et de le grandir. Qui n'a pas lu quelque part le récit charmant où l'on voyait la fortune et les qualités d'un homme consacrées au service de l'ouvrier, où tous les deux ne faisaient qu'un, et où la prospérité rivalisait avec le bonheur? Cela ne peut-il être qu'un rêve ?... Non, et ce tableau peut se rencontrer comme la plus douce des réalités 1
Si le maître s'initiait donc un peu plus à la vie de ceux qu'il a à son service, s'il effaçait ainsi la distance qui les sépare trop souvent, s'il captivait leur confiance et leur offrait son amitié, que ne pourrait» il faire de ceux qui lui seraient devenus tout dévoués !
Que d'heureux il pourrait créer autour de lui ! Les utopies inventées à loisir- par les Saint-Simon, les Charles Fourrier et les Robert Owen, pour le bonheur des hommes, ne valent pas ce que pourrait valoir la conduite d'un semblable maître vis-à-vis de ses employés ! Mais, hélas ! à quoi me sert-il de rêver ? Qu'importe au maître le sort de l'ouvrier ! Que sont-ils les maîtres qui nous entourent ? Des spéculateurs absorbés dans leur égoïsme, qui ne s'occupent guère que du chiffre mobile du revenu I
L'ouvrier, il a été payé à la dernière quinzaine ! ils ont fait leur devoir vis-à-vis lui ! " Malade, ils l'abandonnent, s'écrie Michel Lévy, avec une légitime indignation ; guéri, ils ne le reprennent pas, parce qu'ils ont disposé de son emploi ; et quand la vieillesse a rendu son bras plus faible, sa main moins habile et son travail plus lent, le salaire baisse à mesure que les besoins augmentent ! "
Je m'arrête ici. A d'autres la tâche de réaliser les vœux que fait l'hygiène pour l'amélioration des classes ouvrières ; à d'autres la noble satisfaction de soumettre des projets élaborés avec soin et avec étude et de les voir triompher ! Je ne pouvais ici que soumettre quelques suggestions courtes, pousser un cri du cœur : C'est ce que j'ai fait 1