GARDEZ VOTRE ARGENT, LES RICHES PAYERONT POUR VOUS
On dînàîl, te soir-là, chez lady Campbell ; Young était encore souffrant, il ne descendit pas elles convives furent tristes.
Richard et Henriette, ayant un secret ensemble, causaient à part
léonie, qui ne sa:vait rien, s'imagina qu'on l'évitait et en éprouvait du dépit; elle reprocha à son cousin le peu d'empressement qu'il montrait envers sa sœur, espérant qu'il allait se rapprocher d'Henriette et interrompre son entretien avec Richard.
Paul sortit pour fumer un cigare.
Désappointée par l'indifFérënce 'de son cousin, la jeune IBlle prit le parti de s'approcher elle-même pour entendre ce que Ton disait; mais, comme s'ils eussent deviné sa pensée, Richard se leva, offrit son bras à Henriette, et ils descendirent dans le. jardin.
Léonie se trouva donc seule ; elle s'avança vers la croisée, déchirant, avec ses dents, le coin de son mouchoir de batiste.
— Ah 1 par exemple ! dit-elle, cela passe tout ce qu'un peut imaginer d'inconvenant ; ma sceur me
traite comme une étrangère et monsieur Richard me traite en enneïiiie. Que leur ai-je donc fait pour qu'ils me fuient ainsi? Ah ! mon cher cousin, si vous êtes aveugle, je me charge de tous ouvrir les yeux ; vous ne voyez donc pas que monsieur Richard Têiùporte sur tous au morsd et au physique ?
Nous avons dit qu'Henriette était une nature privilégiée : elle avait un tact, une finesse particulière pour faire accepter ses offrandes à ces malheureux qui ne tendent pas la main et qui rougiraient d'une aumône. .
— Ecoutez, avait-elle dit à Richard en se prome- Bant dans le jardin, mademoiselle Marie est brodeuse à ce que vous m'avez dit? Eh bien, j'irai là voir, je lui donnerai de l'ouvrage et je la payerai si bien, qu'il ne lui Viendra plus l'idée d'aller vendre ses cheveux; pauvre enfant I combien je regrette de né l'avoir pas connue plus tôt I C'est convenu, j'irai demain à deux heures.
— Oui, vous irez jeter un peu de joie dans cette maison, et, moi, j'irai jcnsuite y porter le deuil.
— Sans doute, l'argent ne peut pas être mie compensation pour une mère qui a perdu son enfant; mais tous instruirez mademoiselle Marie, d'abord, de ce malheur, et puis elle l'apprendra à sa mère avec tous les ménagements qd'exîge sa position.
— Vous êtes aussi bonne que belle f s'écria Richard en lui baisant la main.
La jeune fille devint toute tremblante.
— Je vous aime déjà comme si vous étiez ma sœur, et je voudrais que mon frère fût marié, afin que vous fussiez tout à fait de la famille.
Henriette eut un frisson, et sans rexcellence de son cœur, elle se fût réjouie de la cause qui différait son mariage.
Le lendemain matin, Henriette sortait de chez son père , suivait le quai, en cherchant la maison que Richard lui avait indiquée.
Marie était assise auprès de la fenêtre ouverte et travaillait.
Henriette la reconnut ; elle hésita un moment avant d'entrer ; certaines âmes sont plus craintives, lorsqu'il s'agit de faire une bonne action, que d'autres ne le sont lorsqu'il s'agit d'en commettre une mauvaise.
Enfin, elle se souvint que Richard allait venir ; elle s'arma de courage et demanda à Marie d'une voix tremblante :
— Madame Laurent, s'il vous plait ?
Marie se leva et répondit :
— C'est ici, madame.
Henriette entra et prit la chaise que Marie lui présentait.
— Est-ce que madame Laurent est absente? demanda Henriette en regardant autour d'elle, pour se donner une contenance.
— Non, madame, ma mère est dans sa chambre;
seulement, elle est souffrante ; je vais la prévenir qu'une dame désire lui parler.
Henriette aurait pu dire :
— C'est inutile.
Hais elle n'était pas remise de l'effort qu'elle avait fait sur elle-même pour entrer. •
Elle regarda chaque chose qui l'entourait ; la pauvreté qu'elle voyait n'avait rien de répugnant ; la misère est moins triste sous le manteau de la propreté.
Sur la cheminée étaient deux pots de fleurs ; Marie les soignait avec autant de plaisir qu'Henriette en éprouvait à se promener dans son beau jardin émaillé de fleurs* Dans une cage, dont la porte était ouverte, il y avait un moineau familier ; il était plus aimé et causait plus de joie à sa maîtresse que les oiseaux aux plumages de mille couleurs qu'Henriette tenait prisonniers dans une volière dorée. Les joies du pauyre, quand il en a, sont grandes et viennent de peu.
Marie rentra avec sa mère.
— Veuillez m'excuser, madame, si je vous ai fait attendre, dit madame Laurent d'une voix éteinte» mais je ne suis pas forte ; le docteur me défend de me lever et cela m'affaiblit beaucoup.
Henriette rejeta son voile en arrière.
Marie^ pensant qu'elle pouvait gêner, fit asseoir sa mère en lui disant :
— Je vous laisse ; pendant que tu causeras avec madame, moi, je vais ranger ta chambre.
— Non, dit Henriette, restez ; je suis bien aise de voir madame Laurent, mais c'est à vous sur« tout que je désire parier ; si j'eusse su que inadame votre mère était couchée, je n'aurais pas jiermis qu'on la dérangeât, n'ayant besoin de parler qu'à vous.
-*- A moi ? demanda Marie d'un air étonné et en se rapprochant.
— Oui, répondit Henriette, voici ce dont il s'agit : je suis la fille de monsieur Pallier l'armateur.
— Je le connais de nom, dit madame Laurent ; mes fils m'en ont parlé quelquefois.
— Eh bien, reprit Henriette, je' vais épouser mon cousin, et ma sœur se marie avec sir Young Campbell ; nous avons, à l'occasion de notre double mariage, beaucoup de broderies à faire, et monsieur Richard nous a parlé de vous.
Marie et madame Laurent se regardèrent ; elles ne comprenaient pas.
Henriette devint rouge quand madame Laurent lui répondît :
— Pardon, mademoiselle, mais nous ne connaissons pas monsieur Richard.
•— De nom, c'est possible, reprit Henriette un peu embarrassée ; mais il vous connaît, lui, il est venu vous voir deux fois ; il vous apportait des nouvelles de votre fils Jacques.
Henriette prononça ces mots presque bas.
— Il est bien bon de s'être souvenu de nous, mur-
mnra madame Laurent ; soyez assurée que Marie fera tout son possible pour tous satisfaire.
— Je suis pressée, exigeante, dit Henriette en souriant, il faut quitter tout le monde pour moi.
— Je travaille très-vite, répondit Marie.
— Bien, dit Henriette ; voici le volant d'une robe
que j'avais commencé ; je n'ai ni le courage ni le temps de le finir; c'est horriblement long et difficile. Vous vous chargerez de faire dessiner les autres volants que j'ai égarés, et vous rappareillerez la mousseline qui manquera. Voici douze mouchoirs que je voulais broder pour ma sœur; quand vous aurez fini cela, J'ai encore bien des choses à vous donner.
Henriette se leva. Le moment le plus difficile approchait.
— Tenez, dit-elle, voici mon adresse ; venez me voir si vous avez à me parler. La robe n'est pas pressée» cependant faites*-la dessiner de suite ; cela demandera du temps. Voici un petit à-compte sur le tout. Vous vous chargerez de payer le dessinateur.
Marie croyait rêver. Elle était toute fièrede Thonneur qu'on lui faisait en lui confiant un travail aussi important.
— Je ferai de mon mieux , dit-elle avec assez d'assurance, j'espère réussir.
Et, en montrant Targent enveloppé, elle ajouta :
— Voulez-vous que je vous donne un reçu ?
Henriette leva sâ jolie main pour Tarrèter.
— C'est inutile, mademoiselle, je vous connais. Quant à vous, madame, continua-t-elle en s*adressant à madame Laurent, que Dieu vous rende la santé et la force. Du courage 1 le mal et la douleur s'oublient Espérez !
Henriette baissa son voile pour cacher deux larmes prêtes à tomber malgré elle ; puis elle sortit en faisant un signe affectueux à la jeune fille.
Marie regarda sa mère avec un petit air important qui avait bien son côté comique. Elle avait au moins pour une année d'ouvrage ; cela ne lui faisait pas peur. Elle tendit, à sa mère, le papier laissé par Henriette.
Madame Laurent rouvrit ; il contenait huit livres sterling, c'est-à-dire 200 fr. Elle poussa un cri d'étonnement. Marie vint auprès d'elle, prit les pièces d'or, les soupesa, les rendit à sa mère ; puis, sautant de joie, elle courut appeler madame Smith , et lui parla pendant une heure de mouchoirS; de mariage, de robes blanches, de mademoiselle Henriette et de M. Richard, sans que la bonne femme en comprit un seul mot.
On frappa à la porte.
Marie ouvrit en chantant ; c'était le docteur.
Il fronça les sourcils en voyant madame Laurent dans son fauteuil.
— Ne vous fâchez pas^ dit-elle, le bonheur est venu frapper, je me suis levée pour lui ouvrir.
— Mais oui» dit Marié, nous, sommes riches maintenant. Elle embrassa son pierrot^ arracha de son rosier une feuille qu'elle mangea et vint dire à sa mère, en riant :
— Comme le docteur va être étonné , nous allons lui donner de l'argent.
Pendant qu'elle faisait sonner les pièces d*or dans sa main , madame Laurent conta ce qui s'était passé.
— Eh bien ! répondit le médecin, est-ce une raison pour vous exposer à rester deux mois au lit ?
Puis , voyant qu'il eflfrayait les trois femmes , il reprit :
— Allons, vous allez bien; laissez-moi faire, dans quelques mois vous serez tout à fait guérie. Gardez votre argent, ma petite Marie, les riches payeront pour vous. Soyez heureuse et gaie, et vous, madame Laurent, pas d'imprudence. Je vous quitte, J*ai un malade, un ami qui m'inquiète ; à son âge, avec sa fortune et son nom, ce serait bien malheureux ; c'est sa faute, je lui' avais recommandé la prudence comme à vous.
Il sortit en grommelant après son malade , sans que personne sût de qui il parlait. A peine avait-il fait vingt pas sur le quai qu'il rencontra Richard.
— Je vais chez vous, dit-il en passait.
— Merci, docteur, on vous attend, mais mon frère est mieux.
Richard frappa hardiment à la porte de madame
Laurent. Les trois femmes faisaient des projets d'a- Tenir. Marie était si heureuse que le bonheur la rendait deux fois plus jolie. Madame Laurent avait presque des couleurs,
— Oh I monsieur, dit-elle, je ne sais comment vous remercier.
Richard fit semblant de ne rien savoir, il se laissa tout raconter et remercia Henriette au fond de son âme ; mais le courage lui manqua au moment de troubler cette joie, et, par un mouvement involontaire, il ferma son habit dans la crainte qu'on ne devinât la lettre qu'il apportait et comme si Ton pouvait en deviner le contenu. En ce moment Marie demanda à sa mère la permission d'aller chez son dessinateur.
— Ya, mon enfant, dit madame Laurent.
Marie, impatiente de commencer son travail»
mit son châle et son chapeau et partit au grand désappointement de Richard.
Il attendit quelques instants pour prendre congé
de madame Laurent, puis il sortit afin de rejoindre Marie.
LA 6ÂPH0. 67
i'ÂVAIS ENYIE d'une HOBE NOIRE^
Lorsque Richard fut auprès de la jeune fille : — Mademoiselle Marie, lui dit-il d'une voix émue, il faut que je vous parle , mai» ce que j'ai à vous dire sera long. Voulez-vous accepter mon bras , et nous éloigner un peu de tout ce monde?
— Je suppose, monsieur, répondit Marie, que tout ce monde peut entendre ce que vous avez à me dire, je vous écoute.
Marie régarda Richard en face, elle avait prononcé ces paroles avec un air de dignité qui dénotait une âme forte.
— Je vais vous aiQiger, mademoiselle, reprit Richard ; je voudrais être votre ami , avoir le droit de vous consoler, mais je ne suis qu'un étranger pour vous.
La jeune fille le regarda de nouveau ; il avait Tair si triste en cç moment ; ses yeux^ attachés sur elle, araient une si douce expression , qu'elle baissa la tête comme quelqu'un qui se sent écrasé par un malheur inconnu et elle n'osa pas faire une seule question.
Richard se dirigeait à pas lents du côté le plus désert de la promenade.
Marie le suivit avec résignation.
Tous les deux se taisaient, ce silence était plein d'une tristesse profonde, et ni l'un ni Tautre n'avait le courage de le rompre.
Richard tira de sa poche la lettre de Jacques.
— L'écriture de mon frère I s'écria Marie en tendant la main.
— Oui, répondit Richard sans lai donner la lettre ; c'est sa dernière pensée ; mais vous pâlissez, mademoiselle, aurez-vous le courage de la lire?
Il prit la main de Marie , la malheureuse enfant tremblait comme la feuille.
—Mon Dieji ! dit-il en la serrant dans les siennes, j'ai trop compté sur vos forces, vous vous soutenez à peine.
— Non, non, répondit Marie d'une voix sourde ; donnez-moi cette lettrée , ou plutôt parlez, car je me figure des choses impossibles et qui me font horriblement souffrir; cette lettre, ajouta- t-elle après ravoir regardée, elle n'est pas pour moi, elle est
, pour ma mère, pourquoi ne la lui ayez-vous pas remise ?
Richard raconta l'histoire de Jacques , son cœur lui dicta de douces paroles; mais malgré les précautions qu'il avait prises, la triste nouvelle frappa la pauvre Marie au cœur comme si elle recevait un coup d'épée.
Elle avait tout écouté saûs interrompre Richard.
— Mort I murmura-t-elle en joignant les mains, mon pauvre Jacques ! ma pauvre mère 1
Marie étjait d'une pâleur livide, elle chancelait ; elle fit un effort sur elle-même, et, d'un mouvement nerveux, elle déchira presque la lettre en l'ouvrant. Après l'avoir parcourue du regard, Marie poussa un cri de désespoir.
Richard la reçut dans ses bras au moment où elle allait tomber.
— Que faire? disait-il, elle perd connaissance, que faire ? Je ne.puis la reconduire chez sa mère en cet état.
Apercevant un hôtel à quelques [pas, il y transporta Marie.
tJn domestique le conduisit dans un petit fsalon au rez-de-chaussée ; Richard déposa Marie sur un lit en demandant du vinaigre, des sels.
Le domestique revint, donna un flacon à Richard, et croyant sans doute avoir affaire à deux amoureux, il sortit discrètement.
Richard était vraiment effrayé, il se reprochait d'avoir parlé. Il se mit àv genoux devant Marie et loi prodigua les soins les plus empressés ; son immobilité l'épouvantait, il colla ses lèvres brûlantes sur les mtains glacées de la jeune fille, en lui demandant pardon de l'avoir tant fait souffrir.
— Je ne suis pas eruel, disait-il, j'ai bien hésité ayant de vous faire souffrir : car je vous aime, Marie !
VOUS avez perdu un frèrô : je serai votre ami ; je vous donnerai mon âme, ma vie entière. Revenez à vous, par]ez-moi, vous me faites peur.
Sa tète s*exalta. U sentit tout à coup grandir son amour pour Marie. Malheureux tous deux, il lui semblait impossible qu'elle ne Taimât pas. Il n'entrevoyait pas d'obstacle à leur union. S'il avait Tombre d'un nom, elle avait la noblesse de rame.
Le désordre de la douleur donnait àla jeune fille un charme irrésistible. Son sein se soulevait avec agitation. Richard se sentit fasciner, comme le joueur à la vue de Tor. Elle était là, dans ses bras, seule et sans défense. Le démon le tenta. Une voix mystérieuse lui disait : Prends-la, elle est à toi ; tes baisers la réchaufferont.
Comme l'homme a son bon et son mauvais génie, une autre voix, celle de la conscience révoltée lui criait : Prends garde,^ Richard, tu vas commettre un crime ; éloigne-toi, va-t'en I
Il eut un éclair de raison, il voulut fuir.
Marie était en proie à un. spasme nerveux, ses mains se crispèrent. Elle se cramponna à Richard avec cette force surnaturelle que donne la fièvre, et se figurant, dans son délire, étreindre les restes inanimés de son frère, elle rendit à Richard des baisers que la pauvre enfant croyait donner comme un dernier gage de tendresse à la mort.
Quel est donc ce pouvoir mystérieux, irrésistible, qui par moments pousse Thomme dans la voie dû
mal? Les sens ont leurs égarements, Tâme a ses moments de folie ! On trompe son ami, son parent poiir une minute de plaisir, qui ne laisse souyent après elle que des larmes, des remords, la honte et le désespoir !
Richard avait un cœur honnête, cependant il venait de commettre une action infâme, une lâcheté (
En recouvrant ses sens, Marie regardait autour d'elle. Sa raison se débattait dans des idées confases ; elle restait inerte, se croyant le jouet d'un rêve affreux.
Son regard s'arrêta sur celui de Richard.
— Oh ! murmura-t-elle en reculant épouvantée, je me souviens ; Jacques, mon pauvre frère, est mort ! et moi...
EUe.pôussa tm cri déchirant, cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes.
— Marie, murmura le jeune homme en cherchant à l'attirer près de lui, je vous aime depiris le jour où je vous ai vue pour la première fois ; j'ai cherché à vous éviter, mais la destinée m'a poussé vers vous; quand j'ai vu votre cœur souffrir, le mien en a souffert et il m'a semblé que nos âmes«devaient se confondre. Vous serez ma femmef.
— Et votre famille t répondit Marie en le regardant d'un air dédaigneux.
-* Ma famille ne sera pas un obstacle, elle ne s'occupe pas de moi ; ne suis-je pas venu au monde trop tard!;..
— Je suis déshérité, sans nom, je n*ai que mon amour à vous offrir, Marie 1 mais il est grand, il durera toute ma vie ; à mon frère la fortune, à moi le bonheur, si vous m'aimez.
— Votre frère I murmura-t-elle en s'éloignant de lui, vous avez oublié que le mien, mon pauvre Jacques, vous regardait.
Elle montra le ciel d'un geste si imposant que Richard baissa la tète et tomba à ses genoux.
— Relevez-vous, dit Marie; si vous mentez, Dieu vous demandera un compte. terrible de cette journée; si j'étais seule à souffrir, je ne me plaindrais pas, quoique vous m'ayez condamnée à la honte, mais ma mère I ma pauvre mère I comment lui direl...
— Marie, s*écria Richard , votre résignation me fait plus de mal que vos reproches ne m'en auraient fait ; ayez pitié de moi ; je vous aime tant, que je mériterai votre amour ; bientôt votre mère sera la mienne, nous la consolerons ensemble ; mais d'ici là ne lui apprenez pas à me mépriser.
Marie releva la tête avec la dignité d'une victime résignée à souffrir ; ses grands yeux prirent une expression étrange : ses lèvres s'entr'ouvrirent et remuèrent pendant quelques secondes sans prononcer une parole.
— 3t veux sortir d'ici I dit-elle.
— Non I non I s'écria le jeune homme en lui barrant le passage. Il me faut votre pardon; un mot
d'espoir; sans cela, je serais le plas malheureux des hommes I
— Vous m'avez bien faite la plus malheureuse des femmes I et puis, reprit-elle avec indignation, si je vous pardonnais, Dieu vous pardonnera-t-il ? Laissez^moi passer, je veux sortir d'ici 1
Richard se recula, en lui disant d'une voix tremblante :
— Prenez mon bras, Marie, vous vous soutenez à peine. - " . '
^ Non, quittez-moi 1 Hais avant, écoutez ce que je vais vous dire : si vous revoyez ma mère, ne lui parlez pas de mon frère. Laissez faire la Providence, elle donne à ceux qu'elle frappe la force de supporter ses coups. Adieu 1
— Non, Marie, pas adieu, mais au revoir I
Un sourire plein de tristesse passa sur les lèvres pèles de Marie ; les ressorts de son âme étaient brisés. . *- Partez 1 dit-elle, partez I
— Je vous reverrai, n'est-ce pas f -— Jamais, laissez-moi.
Richard s'éloigna ; elle le suivit quelque temps des yeux, le cœur en proie à uneiutte terrible.
Marie était une belle et grande nature : elle s'oublia elle-même, pour ne se souvenir que de sa nère. Il fallait composer son visage, son maintien, rappeler sur ses lèvres ce sourire qui était mort pour jamais dans son cœur.
Elle eut ce courage.
Tl LA SAPHO, *
Elle efitra 4ms ua magasm où ^le acheta imït
mètres de mérinos noir.
Quâ&d «lie rentra chez elle, il lui sembla que la maison allait 6'é(»'oalef sur sa tét)e.
— Comme tu as été longtemps, mon enfant dit madame Laurent, qui voyait i {>eiiie sa fille/ car la pièce étût siMiibre.
Le cœur de Marie faillit rompre sa poitrine, tant U
biAtiit foit.
Madame Smith s'approcha d'elle en lui disant :
-— Qu'as-itn doiMS, ma petite, est-ce que tu aurais perdu ta joie à force de la promener?
-*« Non, dit Marie, maàsL^s.
^ Mais, quoi done? demaada madame Laurent en s'asseyant sur son lit; ta voix tremble^ Tiens ici, que je te r^arde. Mûrie s'approcha, et passant «es bras autour du coa de «a mère, elle cacha sa tète sur iia poitrine et londit en larmes.
— Mon Dieu, que s'est-il passé 1 Marie, ma fille, parle-moi donc. Tu me fais peun..
Mafie revint à elle.
^ Ce n'est rien de Men grave, ma bonne mère chérie ; seulement j'ai un gros reimocbe a me faire. Je n'ai pas été raisonnable : j'ai dépensê.de Pargent inutilement. Je t'avais oubliée, etquand je t'aivue Ik, couchée sur ton lit de douleur, je me suis reproché QkacoquQtterie. Qh I pardonne-rmoi, pardonne moi.
Elle replaça sa tète sur le sein de sa mèiie qui la couvrit de baisers :
hk SAFffO. 75
^ Je te pardonnerais un crime, mon enfant bienaimée ; si tu as dépensé cet argent, tu as bien fait C'est à toi, et quand mâmew
— C'est égal, mademoiselle, cela n'est pas raisonnable, dit madame Smith ; mais il n'y a pas de quoi se désoler, et dites-nous d'abord ce que vous en avez fait ?
— Âh t répondit Marie en rappelant tout son courage pour essayer de sourire , je n'ai pas tout dépensé; mais si peu que ce soit, je me le reprocha Ha robe bleue est si jolie, que je craignais de l'abi mer en la mettant tous les jours ; et puis j'avais envie d'une robe noire. Je m'en suis acheté une; elle est belle, je suis bien contente de l'avoir, mais elle me coûte une livre.
-^ Ah t la vilaine enfant, dirent ensemble les deux femmes, nous a-t-elle fait peur I C'est niaintenant qu'on devrait la gronder.
— Vous ne m'en voulez pas î dit Marie, voyant qu'il fallait étouffer ses larmes. Eh bien, je vais tailler ma robe^ vous m'aiderez, madame Smith, je suis pressée de l'avoir; et puis je veux commencer mon ouvrage demain.
Les deux femmes passèrent la nuit. Au jour, la robe était finie; elles prirent une heure de repos.
Marie fut éveillée la première ; elle mit cette robe noire non avec* la joie qu'elle avait annoncée, mais avec des larmes dans les yeux ; elle se jeta'à genoux, et commença une longue prière à voix basse.
— Mon frère, disait-elle, mon pauvre Jacques» je ne te verrai donc plus en ce monde ! Oh I que je voudrais être près de toi avec ma mère. Je dois me ca<^ cher pour porter ton deuil. Donne-moi du courage^ toi qui en avais tant, tu sais bien que je mérite tou-* jours ton affection. Ah I Jacques, mon bon Jacques, ne m'abandonne pas. Prie Dieu pour ta sœur.
Elle se releva, elle avait puisé du courage dans sa prière, comme on eu trouve toujours en élevant son âme vers Dieu I
Marie se pencha sur son ouvrage, elle n'entendait que les battements de son cœur, de temps à autre elle essuyait une larme qui Pempèchait de voir. Le souvenir de Richard traversait sa pensée en lui causant une douleur poignante ; pourtant elle l'attendait malgré elle. Elle apprit par le médecin de sa mère que sir Young Campbell était très-souffrant ; elle pensa que Richard avait des devoirs à remplir et son cœur Texcusa. De son côté, Richard était impatient de revoir Marie, et il songeait sérieusement au moyen de préparer sa mère à Fidée d'un mariage si différent de ce qu'elle devait désirer pour lui.
Il ne voulait se présenter chez madame Laurent que pour lui demander la main de sa fille ; mais tout semblait conspirer contre sa résolution et lui apporter obstacle.
— Je ne puis attendre plus longtemps, pensa-t-il le troisième jour ; si Marie prenait mon silence pour
de l'onbli, ma réserve pour de la froideur I je veux lavoir, lui dire que je ne puis rien tenter avant que mon frère soit rétabli, marié. Il partit bien décidé à avoir une explication avec Marie. Mais cette fois encore le courageJui manqua. Richard était un de ces hommes irrésolus» capables des plus grandes témérités dans un moment d'exaltation et incapables de prendre sérieusement un parti, s'il fallait attendre quelques heures ou lutter contre une volonté énergique.
Comme la première fois où il était venu se placer en face de la croisée de madame Laurent, le temps était humide^ la nuit noire. Il regarda à l'intérieur ; Marie était assise près d'une table, son ouvrage était tombé à terre, elle regardait brûler sa lampe, mais ses yeux semblaient ne rien voir, elle était toute à sa douleur ; il fut effrayé du changement qui s'était opéré en elle : ses yeux n'avaient plus d'éclat, ses joues étaient creuses, ses lèvres pâles, elle était en deuil ; ce costume faisait encore ressortir son teint d'un blanc mat. Son immobilité, la manière dont elle était éclairée au milieu de cette grande chambre sombre, la faisait apparaître comme un reproche vivant aux yeux de Richard ; il baissa la tète, écrasé par ses remords.
Il sentit qu'il n'oserait pas affronter le regard de Marie sans qu'elle le lui permit.
— J'écrirai, dit-il en s'éloignant.
Il rentra chez lui, se promena à grands pas dans
sa chambre, serra son front dana ses mains et parut réfléchir un instant.
— Allons, dit-il en prenant une plume, Marie est digne de moi, pourquoi ne m'engagerais-je pa» sérieusement, puisque je Taime? que suis-je s^irèstout ! un déshérité !...
Il hésita encore, c'était se Touer à un avenir bien obscur; quel mariage pour un homme qui avait eu des éclairs d'ambition! mais Tbonneur et Tsuffeotion l'emportèrent.
Vin