‹ La SaphoChapitre 9 sur 30 · BAISA LA LETTRE · texte numérisé non relu

BAISA LA LETTRE

Marie n'agit rien compris au départ précipité de Richard» mais elle était restée rêveuse.

— Ma bonne amie, dit-elle à madame Smith qui rentrait en ce moment, nous n'avons pas d'ordre. Il est venu du monde, rien n'était à sa place ; il ne faut plus que cela arrive ; ayez la bonté de faire le mé« nage à fond ; moi, je vais savonner.

£t quittant sa robe, elle la jeta dans l'eau ; en moins de deux heuj'es tout fut prêt. Madame Smith de son côté avait rangé, épousseté, frotté, jusqu'aux chaises de bois blanc. Marie regarda ce qui Tentourait avec satisfaction ; elle natta ses cheveux, puis , prenant son ouvrage , elle se plaça près de la fenêtre, et chanta à demi-voix , toute joyeuse comme un oiseau, qui vient de faire sa toilette au

soleil.

Elle regardait souvent par la fenêtre, quoi de plus simple ? Bien que le passage du quai fût désert, n'y avait-il pas toujours quelque chose à voir?

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la visite de Richard ; excepté madame Smith et le vieux docteur, plersonne ne vint. Un matin, madame Smith entra, elle avait un paquet sous le bras.

— Qu'est-ce que cela, dit Marie avec la curiosité d'un enfant.

— Cela, répondit madame Smith avec un air d'importance, c'est une emplette que j'ai faite.

Marie tirait d'un côté pour voir, tandis que madame Smith tirait de l'autre pour retenir.

— Là, dit-elle, un peu de patience. — ^Pendant qu'elle prenait grande peine à défaire le nœud de la ficelle, Marie déchirait avec son ongle un coin du papier.

— Ah 1 dit-elle en riant, c'est une robe.

— Non, mademoiselle, répondit . madame Smith presque fâchée, en lui donnant une pichenette sur les doigts.

— Pourquoi dites-vous non? dit Marie en déchirant le papier à une autre place, je vois bien que c'est une robe de mérinos bleu foncé, est-ce que vous allez à une noce ?

Le paquet était ouvert et madame Smith déployait avec une lenteur majestueuse l'étoflFe bleu de roi.

Marie ne disait plus rien, elle regardait.

—Eh bien, demanda madame Smith un peu désap- ^ pointée, est-ce que je n'ai pas bon goût ?

— Si, répondit Marie, je la trouve très-I)elle.

— - Allons donc, s'écria madame Smith en repne«nant #(on bon sourire, et quelle étoffe 1 Tiens ! touche comme c'est fort I II n'y a pas un brin de coton. Ah ! dame, Tois-tu, c'est que j'aime le beau, moi, et j'ai raison, pcûrce qu'à l'user on ne l'a jamais payé trop cher ; avec cette robe-là et un chapeau garni de ruban blanc, on sera joliment mise, qu'en dis-tu?

^^ Certainement, répondit Marie qui caressait Tétoffe dans ses doigts.

— Eh bien, viens m'etobrasser, ma petite Marie, puisqu'elle te pMt, je suis bien heureuse de te l'avoir achetée.

— Comment I dit Marie ébahie, c'est pour moi ! Pendant que madame Smith l'embrassait, elle

n'avait pas lâché la robe, la pièce d'étoffe tomba. Marie repoussa en riant madame Smith.

— Ah ! prenez donc garde, vous jetez ma jolie robe à terre.

Madame Smith était ravie.

Marie prit sa robe et courut l'étaler sur le lit de sa mère*

La voisine fat grondée 'avec ces douxv reproches qui font descendre le bonheur au fond de l'âme de ceux qui les reçoivent.

On se mit à tailler et faire la robe avec un plaisir impossible à décrire.

En sortant de chez madame Laurent, Richard s'était dit: je reviendrai; mais deux sentiments bien

différents Ten avaient empêché : le désir de plaire et la crainte de se faire haïr.

Le temps se passait en indécisions. Pourtant il était sur le point de prendre un parti, quand un accident vint le forcer d'ajourner encore.

A la suite d'un évanouissement, son frère était tombé subitement malade et sa position donnait de graves inquiétudes. Il était atteint d'une maladie de cœur que Ton croyait, sinon guérie, du moins endormie pour longtemps. .

Richard courut chercher le docteur. Ce médecin, qui était un ami de la famille, se fâcha, reprochant à sir Young ses courses à cheval, le. vin de Sherry qu'il aimait trop, et le meûaça de rabandonner s'il ne voulait pas suivre ses prescriptions.

— Vous entendez , dit lady Campbell à son fils avec sa raideur accoutumée.

Puis, se retournant vers le docteur, elle ajouta .

— Pardonnez pour cette fois, je vous réponds de lui pour l'avenir.

Le médecin secoua la tête d'un air incrédule, car ce n'était pas la première fois qu'on lui faisait de semblables promesses. »

A huit heures, M. Pallier, ses deux filles et Paul arrivèrent.

On parla presque bas, tout le monde fut triste, et Richard dit à Henriette, en lui montrant le piano :

— Je suis deux fois désolé, mademoiselle, car nous nous faisions une fête de vous entendre ce

soir ; cet instrument n'est peut-être pas digne de Yotre talent, mais c'est ce que j'ai trouvé de mieux.

Henriette remercia avec un sourire plein de grâce, tandis que Léonie se mit à faire la moue et fut maussade le restant de la soirée.

Soit que Richard fût désœuvré , soit qu'il voulût dédommager Henriette de l'abandon de Paul , soit qu'il cherchât à se distraire lui-même , il resta près d'elle.

Richard était un de ces esprits sympathiques qui plaisent sans efforts.

La comparaison entre lui et son frère aîné était toute à son avantage.

Quoique habitué à commander à des matelots , il n'avait rien perdu de ses manières d'homme du monde.

Soit qu'il ne voulût point paraître trop aimable avec la fiancée de son frère, soit que Léonie ne l'inspirât pas , il dépensa toute sa verve, toute son amabilité pour Henriette.

Découvrant en elle une grande finesse d'esprit, et faisant son éloge, il disait à Paul :

— Vous êtes bîen heureux.

Paul répondait par un bâillement et Henriettepar un mouvement qui ressemblait à de la répugnance.

Rien n'échappait à Léonie , et le lendemain à déjeuner, elle dit avec un de ces petits sourires qui couvrent si bien une méchante idée :

— Paul ne déjeune pas avec nous, il a tort, vous

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verrez, papa (elle avait gardé ce mot de son enfance), vous verrez qu'Henriette sera deux fois ma sœur.

— Que veu3;:-tu dire? demanda Henriette toute troublée.

— Je veux dire , reprit Léonie , que si tù avais le choix, tu préférerais M. Bicbard à notre cousdn; il n'y a pas de mal à cela.

Henriette ne trouva rien à répondre, elle eut peur de la lumière qui venait de se faire dans son âme.

— Je suis désolé, disait M. Pallier, qui ne -suivait que son idée fixe, je suis désolé de Tindisposition de mon futur gendre ; cela apporte un retard à la réalisation de mes espérances , et recule ton mariage , ma pauvre Henriette.

La jeune fille secoua la tâte d'un air mélancolique.

Mais sa tristesse ne venait pas de ce retard. Malgré elle le souvenir de Richard occupait sa pensée tout entière.

Richard, de son côté, devenait chaque jour triste, rêveur.

Depuis la maladie de son frère, il était plus étranger que jamais dans sa famille; toutes les prévenances , toute Taffection étaient concentrées sur le malade. Cette préférence marquée n'aurait pas dû l'étonner, puisqu'il avait eu à en soufi^ir toute sa vie. Il n'aimait plus son frère, il n'aimait plus sa mère ; il avait pris en aversion la famille de M. Pallier; sans Henriette, il ne serait jamais retourné

ebez l'armateur. Richard n'était p^s fier : mais il détestait ces parvenus qui croient se faire une dignité en traitant avec mépris ceux qui n'ont eu qu'un' tort, celui de les connaître lorsqu'ils étaient pauvres, et M. Pdllier était de ce nombre. -

Un dimanche , Paul Pallier vint trouver Richard pour le prier d'accompagner ses cousines à Tofflce parce qu'il avait un cheval à essayer.

Richard accepta.

Il se rendit à dix heures chez H. Pallier.

Les deux^œurs étaient prêtes, on se mit en route en compagnie de Rosalie, la gouvernante.

Les temples protestants sont moins somptueux que nos églises , mais on y comptç plus de fidèles ; Je dimanche est consacré au repos, à la prière, tout le monde va dpnc entendre l'office : jeunes gens, en* 'fants, vieillards se retrouvent là; on ne remarque que ceux qui n'y vont pas.

Richard et Henriette arrivèrent les derniers.

L'église était pleine de monde, ils se placèrent derrière deux femmes qui se trouvaient à genoux.

La plus jeune des deux se ]*eleva et avec son mouchoir blanc épousseta légèrement sa robe bleue ; puis> honteuse de ce^nouvement, elle regarda derrière elle si personne ne l'avait vue.

C'étaient Marie et madame Smith.

La jeune fille aperçut Richard , baissa les yeux S!|r*sa bible, et resta . immobile jusqu'à la fin de Toffice.

5Si LÀ SAPHO.

Richard essaya en vain de rencontrer son regard ; elle ne tourna plus la tête. A la sortie le jeune homme la salua.

— Quelle jolie personne! dit Henriette.

— C'est mademoiselle Marie Laurent, répondit Richard distrait, une pauvre enfant bien intéressante et à laquelle je dois porter une triste nouvelle et faire verser bien des larmes. Pourtant il

faudra lui dire un jour ou Tautre Si sa mère

n'était point malade !

— Qu'avez-vous donc à lui apprendre? demanda Henriette avec intérêt.

— Je vais vous le dire, répondit Richard après un moment de réflexion, j'ai besoin de conseils pour remplir la triste mission dont je suis chargé auprès de sa famille; vous m'aiderez peut- être à trouver un moyen.

— Je vous écoute, répondit Henriette après s'être assurée que sa sœur marchait à distance avec la gouvernante.

— ^.11 y a six mois, dit Richard, j'étais au cap de Bonne-Espérance. Le navire la Croix du Sud était en réparation depuis un mois; le capitaine était un de mes amis. J'allai dîner à son bord. Nqus parlâmes de nos voyages. Il était dix heures du soir que nous nous promenions encore sur le pont. Le temps était magnifique. — Tu es bien heureux, me disait mon ami, dans un mois tu seras à Southampton, je voudrais être à ta place.— Prends-la, lui ré-

poûdis-je en riant, mais à condition que je prendrai ton commandement En ce moment un homme s'appuya à la porte de la cabine des matelots coustruite sur le pont à l'avant du navire ; la lune Téclairait d'une façon si étrange qu'il ressemblait à un mort sortant d'une tombe; cet homme paraissait avoir vingt-cinq ans, il était grand, fort C'était un beau garçon ; il chancelait et avait peine à se soutenir, pourtant la rade était unie comme un lac, le navire ne faisait pas un mouvement; nous allions nous éloigner, rentrer dans nos cabines, car il était convenu que je couchais à bord , lorsque le jeune homme s'affaissa sur lui-même en poussant un profond soupir ; puis faisant un effort, il se mit sur ses genoux, se cramponna des deux mains et dit d'une voix suppliante : <* Capitaine, capitaine, venez à moi, je ne peux pas me traîner jusqu'à vous. »

Georges, tel est le nom de mon ami, coufutà lui. — « Comment, dit-il en Ip soulevant dans ses bras, comment, c'est toi, mon pauvre Jacques? que me veux-tu? pourquoi as-tu quitté ton lit? Ne pouvais-tu donc me faire demander ? »

Le jeune homme ne répondit pas. Il était sans connaissance. J'aidai Georges à le porter sur 'un banc, nous lui appuyâmes la tète sur le bord du navire.

— Va chercher du vinaigre, dit Georges à un mousse qui passait.

— Fou ! reprit-il en écartant les cheveux du front

de celui qu'il avait appelé Jacques. Je vous demande un peu sll n'y a pas de quoi se tuer : il y a deux jours il est tombé du haut du mât de misaine sur l^ pont, il doit avoir quelque chose de rompu dans la poitrine, il n*apas cessé de cracher le sang. Pauvre garçon, je crois qu'il est perdu. C'est dommage, c'est un bon sujet, un excellent maître. Il allait monter en grade. Portons-le dans ma cabine, puisqu'il voulait me parler.

Il le prit par les pieds ; je passai mes deux main^ sous ses bras ; mais au premier effort que je fis pour le soulever, il poussa un gémissement qui me déchira rame.

La douleur le tii'a de son évanouissement. En revenant à lui* le malade nous pria de le laisser là, sous le ciel. J'allais m'éloigner par discrétion, il n^e fit signe .de rester. Je 'me. plaçai à ses côtés et nous attendîmes qu'il parlât ; il appuya une main sur sa poitrine, voulut parler, le sang lui dégoutta des lèvres. Georges lui mit son mouchoir sur la bouche en lui disant : <(Tais-toi, mon enfant, tais-toi, tu parleras plus tard> )> Le malade secoualristement la tête ; et après s'être essuyé il répondit en souriant : « Je n'ai pas le temps, capitaine, je n'ai pas le temps, » Nous nous regardâmes tous deux, il^vait raison ; nous ne cherchâmes pas à l'interrompre.

— Pardon, moû bon capitaine; excusez-moi, mon oi&cier, continua Jacques ^ de l'ennui que je vous cause; mais tout à Theure, j'ai entendu ce que vous

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disiez en vous pr^meo^nt : Vous aérez dans un mois à Southampton ; moi je sens que je n'y Fetournerai jamais. J'ai une mère et une sœur à qui il faudra dire cela, mais il faudra bien des priépautions parce que ma pauvre ipère est toujours souffrante et qu'une révolution peut la tuer.

Ja/îques s'arrêta pour pleurer ; il reprit avec effort :

— J'ai commencé une lettre pour elle, VQulezvous vous en charger ?

. le lui serrai la main.

r— Merci, ah ! merci, fit-il en soupirant, comme s'il eût eu un poids de moins sur le cœur. Je suis bien heureux maintenanl^; vous Tempèchere^ (}e pleurer, vous ire? lavoir souvent, n'est-ce pas? Si seulement mon frère était près d'elle ; elle nous aime tant, noire mère 1 Ah! monsieur, au nom de l'amour que vous avez pour la vôtre, consolez-la» soulagez sa peine, mettez toute la charité de votre âme dans vos paroles.

Il regardait le eiel; il semblait parcourir des yeax l'espace que son âme allait suivre.

— Faites cela, et le bon Dieu vous rendra le bien que vous me faites ; maintenant je vais fermer ma lettre si je le puis et que la volonté du Seigneur 9Qit accomplie.

Nous remportâmes. Il souffrait horribjement» le sang Fétouffa de nouveau. Il fit un effort suprême pour écrire, demanda des ciseaux, se coupa une grosse boucle de cheveux^ baisa la lettre et me la

remit ; il était si beau« si grand de résignation qu'il n'y avait rien de déchirant à ce dernier adiea à la vie; pourtant je pleurais. J'allais sortir, il étendit le bras vêts moi.

— J'ai encorQ une grâce à vous demander. Je me rapprochai ; je ne pouvais parler.

— Embrassez-moi, dit-U, vous rendrez ce baiser à ma mère.

Je Tembrassai et je sortis précipitamment, j'étouf* fais ; je Tentendis prononcer les noms de son frère, de sa sœur, de sa mère; puis il commença une prière. Quand je revins à sa porte, je crus qu'il dormait. Le lendemaih, avant de partir, je me rendis à sa cabine ; je voulais l'assurer que je n'avais rien oublié de ses recommandations, il faisait à peine jour ; ses camarades pleuraient autour de lui; Tâme avait déployé ses ailes; le corps était sans vie... Il n'était pas affreux à voir comme les autres morts ; on eût dit qu'il s'était endormi en souriant ; la maladie l'avait tué sans ravages physiques.

Georges était très-affedté lorsque je le quittai. Nous partîmes chacun de notre côté. Le lendemain de mon arrivée ici, je me rendis chez madame Laurent. Jugez de mon malheur, son second fils venait de se rendre à son bord ; on entendait encore l'écho du canon ; la pauvre mère se désespérait, elle était toute en larmes ; je ne me sentis pas le courage de lui apprendre la triste nouvelle.

Cependant voulant remplir la promesse faite au

mourant, il y a quelques jours, je retournai chei madame Laurent ; comme j'hésitais encore à entrer, j'entendis une conversation bien touchante.

Ici Richard raconta que Marie avait voulu vendre ses cheveux.

-^ Pauvre famille ! dit Henriette, est-il possible qu'il y ait au monde des créatures si malheureuses I

— Eh bien, dit Richard, comprenez-vous pourquoi j'ai manqué de courage? Et maintenant que dois-je faire ?

— Je ne sais, dit Henriette, la mission est délicate et demande réflexion; cependant cette malheureuse mère doit être prévenue. Ne pourrrait-elle pas apprendre cette triste nouvelle par d'autres? Cependant vous avez promis à son fils.

— C'est vrai, murmura Richard, j*irai demain.

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