‹ La SaphoChapitre 12 sur 30 · CURIEUSE QUI VEUT VOIR · texte numérisé non relu

CURIEUSE QUI VEUT VOIR

Quand monsieur Pallier rentra , après avoir vu madame Laurent s'éloigner, il vint s'asseoir auprès de lady Campbell, et lui dit en ouvrant ses deux petits bras:

— Il n'y avait pas d'autre moyen à prendre ; cette folle aurait crié jusqu'à demain ; il fallait s'en débarrassejr à tout prix. Maintenant, avisons : je ne voudrais pour rien au monde qu'elle vît ma chère Henriette ; demain matin, je la ferai partir pour Lon-

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dres ; vous raisonnerez sérieusement votre fils ; après cela la mère et la fille crieront à leur aise... Il aurait pu chercher des amourettes plus faciles, notre cher Richard; mais que voulez-vous ? il faut que jeunesse se passe*; pour moi, je n'ai pas d'inquiétude ; je suis sûr qu'il, rendra ma fille heureuse.

Comme si madame Laurent eût deviné ce que disait en ce moment monsieur Pallier à lady Campbell, elle revint sur ses pas ; non, pensait-elle en suivant les quais pour aller chez monsieur Pallier, je veux voir mademoiselle Henriette ; je n'ai d'espoir qu'en elle.

Elle ne trouva personne et se résigna à attendre le lendemain ; mais elle s'en revint chez elle toute craintive ; elle appela Marie, puis voyant qu'il n'y avait personne, elle pensa qu'elle était montée chez madame Smith. Elle alla frapper à sa porte. Où est Marie ? se demandèrent-elïes ensemble. Je ne sais pas, répondit madame Smith.

— Pourquoi l'avez-vous quittée? demanda madame Laurent d'un ton de reproche.

— Mais, je l'ai quittée parce que monsieur Richard et elle me Font ordonné.

— 11 est venu ? demanda madame Laurent avec effroi, il a osél Ohl la malheureuse enfant 1 elle l'aura suivi ; si cela est, que le bon Dieu lui pardonne le mal qu'elle me fait ; mais elle n'a donc pas pensé à moi, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise et fondant en larmes.

lift * LÀ âAI^HO*

— Elle ta retenir^ dit atec émotion madame Smith, elle va revenir bientôt ; venez, allons l'attendre en bas, elle doit y être;

Qui n'a pas éprouvé ces quelques minutes d'espé« ranee qui {)récèdent toujours un grand malheur? Si la mort vous enlève un ami^ un être aimé, vous le regardez et Vous croyez qu'il va se dresser pour vous tendre la main et vous sourire encore une fois.

Les deux femmes descendaient lentement. Toutes deux espéraient trouver Marie assise près de la croisée: elle3 entrèrent, la chambre était vide; l'espérance s'envola. Elles attendirent sans proférer une parole. Les deux amies étalent toujours silencieuses et immobiles, la lampe allait s'éteindre ; il était mi^ nuit et Marie ne revenait pas.

Pendant que madame Laurent et madame Smith se perdaient en conjectures, un homme se promenait sur le pont d'un navire, ancré à cent pas environ du quai ; il aspirait bruyamment la fumée de sa pipe toujours prête à s'éteindre ; la nuit était si sombre. Chacun sait que le fumeur qui ne voit pas sortir le nuage gris de ses lèvres n'éprouve qu'une demi-jouissance. Jérôme, c'était le nom du'fumeur, était matelot depuis vingt-cinq ans ; il avait été embarqué à bord d'un navire de guerre français, et avait déserté à la suite d'une correction qui lui avait été appliquée injustement ; depuis seize ans il naviguait avec les Anglais, quoiqu'il ne les aîm^t pas ; cette antipathie lui venait de ce que son père avait

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Èétii tom rëlilt)ëretif ; aussi était-il bourru avM ies camarades. *

— Chieune de pipe, grogila Jérôme, elle ne ne rallumera pas I

Il fit eueore quelques eiïoti$^ et puis oédatit à un moutement dltnpatience, il la lança atec colère par dessus le bord. A peine était-elle tombée dans Teau qu'il s'approcha pour regarder en se disant :

—Ah I mou Dieu I faut-il que je sois bète I là Je suis bien arancé à présent ; je vous demande un peu si je ne pouvais pas chercher à débouchehmon tiiyau ; je ratais trop bourré^ c'est ina faute^ je suis une brute.

Il allait s'éloigtier \ lorsqu'il vit flotter quelque chdée sUr TeàU ; il se petichâ, se fit tin abat-^jour de sa main et fixa longtemps sans distinguer l'objet qui attu*ait ses regardi^.

— Qu'est-ce que cela? se dçmanda-t-il, en regardant avec plus d'attention, je rais bien le savoir.

En disant ces mots il se baissa, prit un croc et en jeta Textrémité à la itier ; il entendit un gémissement.

— Tonnerre!... s'écria- t-il en lâchant tout, c'est un homme ; je dois lui avoir fait un joli trou dans la peau. Il descendit l'échelle uiu bord.

Le corps s'était renfoncé dansi la mer^ Jérdme ne Tit plus que le manche de son croc qui flottait en s'éloignant. Il se jeta à la nage sans hésiter. Il lui prit un frisson à la pensée que cette branche de fer Fecourbée était peut-être entrée dftus le ccmr de ce

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malbeareiix , il Tamena à fleur d'eau avec toutes les précautioiis possibles.

— Thomas! Thomas! eria-t-il deux fois, viens m'aiden

— Eh bieo ! répondit une voix qui passait à Uravers un bâillement, est-ce que tu pèches la baleine, par hasard?

— Le diable m'emporte si je sais ce que je repèche, grogna Jérôme; mais charitablement parlant, j'aurais bien mieux fait de ne pas commencer.

U s'accrocha à l'échelle d'une main , tandis que de l'autre il saisissait le noyé. Il sentit de longs cheveux dénoués.

— Ah I murmura-t-il en se sentant pâlir, c'est une femme ; il la hissa sur son genou en criant avec impatience :

—Thomas 1 fainéant! viendras-tu m'aider à là fin? chien d'ivrogne 1 Anglais ! tu vas me laisser noyer !

La pauvre femme poussa un second gémissement.

— Tant mieux, se dit Jérôme en la serrant avec plus de force , j'avais peur de l'avoir achevée. Imbécile I brute! se dit- il à lui-même, j'ai oublié de la décrocher.

Et il tâcha de dégager le crochet entortillé dans ses vêtements. La femme ne poussa pas un cri; il la chargea sur son épaule, en disant à Thomas :

— Attrape, propre à rien.

Après ravoir déposée sur le pont, il ajouta : — Va me chercher de Teau-de-vie et la lanterne.

II écarta de son mieux les cheveux mouillés qui faisaient un masque à la pauvre femme. Thomas revint et approcha la lumière. ^

— Oh 1 dirent-ils ensemble, c'est une jeune fille, presque une enfant.

En effets Marie n'avait que dix-sept ans.

—Il faudrait un peu de chaleur, ses membres sont glacés , disait Jérôme qui venait de lui toucher le front du bout de ses doigts, car cette nature honnête n'osait découvrir la poitrine de la jeune fille pour lui porter secours.

Thomas stupéfait ne bougeait pas«

— Va dans ma cabine, prends la couverture de mon lit, va vite, nous Tenvelopperons dedans.

Le yent éteignit la lumière, la lune sortit de derrière les nuages comme une curieuse qui veut voir. Jérôme était à genoux auprès^ de Marie, il écoutait en retenant sa respiration ; c'était une de ces âmes de fer habituées aux douleurs de la vie ; pourtant il avait des larmes dans les yeux.

— Tonnerre I dit-il en les essuyant du revers de sa manche, quand je la regarderai là comme une bête que je suis, ça ne la soulagera guère.

Il posa la main sur le cœur de la jeune fille.

— Rien 1 dit-il en se penchant, comme s'il se fiait plus à son oreille qu'à ses doigts. Elle ne peut être morte, je l'ai entendue crier. J'ai la main trop rude, ses vêtements mouillés m'empêchent de sentir.

Il hésita une seconde encore; puis, prenant son

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couteau , il coupa le corsage de Marie ^ sa poitribe se trouta à nu jusqu'à la ceinture. La lune se cacha, comme pour épargner la modestie de cette paurre fille, si elle venait à s'éteiller.

— Comme cela, elle pourra respirer^ murmura Jérôme en là recouvrant de ses longs cheveut.

^ Ob I fit-il en se redressant, elle a poussé un soupir.

thomas revint } tous deux soulCTèrent Marie^ Jérôme reuvëloppa datls la couverture de laide.

— Maintenant, dit-il, nous ne pouvons la garder ici ; nous/ ne sommes que quatre à bord, les camarades ronflent comme des canons ; les éveillèri ils n'en savent pas plus que moi; démarre le canot, nous allons remporter ; les magasins de Tarmement sont à cent pas d'ici ; on nous dira ce qu'il faut en faire.

Lorsqulls'furent à terre, ils suivirent le quaî^ Tuii tenant Marie par les pieds, l'autre par-dessous les brâd. Arrivée àla porte d'un de ces magasins qui ressemblentàun entrepôt,Tbomâs frappa ayecson talon^

— Qui va là? demanda une voix de l'intérieur.

— C'est nous, Jérôme et Tbomas, deux matelots de la Syrènei nous voudrions vous parler*

— Bien ! mes enfants^ répondit monsieur Rétni en tirant les verrous à l'intérieur; vous êtes heureux t|Ue je ne sois pas couché; c'est que monsieur pallier vient de me donner des ordres en rentrant. J'avais des comptes à terminer.

La porte s'ouvrit et la lumière éclaira le cortège.

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— Que diable portex-TOus là ! fit-il en se i*ectllant avec effroi.

-^ Ça, dit Jérôme, ça doit être uflé pauvre bêle à bon Dieu que les ihisères huttiaines oilt poussée datls la fner. Je lui al peUt-êtte rendu un mauvais slettlce en la repêchant; pauvre petite, elle est si jeune I à son âge, il me semble qu'on ne doit pas désespël'er. Je vdUs ramène, parce qUe je ne savais où la etmdiiite ; il faut lui dotltiet des secours, appeler un médecin ; il faut se dépêcher. Voulez-vous que j'aille en chercher tin f

— Mes pauvres ettfautsi répoudit monsieur Bémi embarrassé, que voulez-vous que je fasse moiîbêiîie? Je he suis pas ici chez moi; je n'ai qu'une toute petite ohambte aU-desstis de mon bureau ; je ne puis lui donner moti lit.

— S'il n'était pas si tard, liit Thottias, on pourrait la porter à ThôpitaL

— Oui, mais il est près d'une heure, répondit Jérôme ; si seulement elle reprenait connaissance, elle nous dirait où elle demeure. Je lui ai fait boire une goutte d'eau-de-vie, je l'ai frottée avec du tinaigfe; rien li*a fait,

-^ Attendes, dit monsieur Hémi, qui avait regardé par la croisée donnant sur une énorme cour; je vois de la lumière dans le cabinet de monsieufi Je vais aller lui demander ce qu'il faut faire ; s'il voulait la recevoir dans l'autre bâtiment, il y a des femmes ; on pourrait lui donner des sQins.

Pea de temps après il rentrait suivi de monsieur Pallier, qui s'écria envoyant Marie étendue à terre:

— Ah ! pauvre femme 1 et vous dites qu'elle est jeune ? Il faut la conduire chez Rosalie ; toi, Jérôme, cours chez mon médecin. Je vais aider Thomas à remporter.

Au moment où monsieurPallier se baissa, monsieur Rémi approcha la lumière du visage de la jeune fille.

Monsieur Pallier recula épouvanté en reconnaissant Marie.

— Attendez, murmura-t-il d'une voix sourde; cette femme est morte ou va mourir ; ne la portez pas chez moi, cela attristerait mes filles.

— Non, répondit Jérôme, découvrant la poitrine de Marie, elle n'est pas morte ; son cœur bat. Oh ! s'écria-t-41 en pâlissant, la pauvre créature I voyez la blessure que je lui ai faite avec le croc.

Monsieur Pallier se rapprocha, regarda et dit à voix basse avec un horrible sourire :

— Elle n'en reviendra pas ; je n'ai plus rien à craindre pour Henriette.

Puis il reprit tout haut :

— Je ne puis la recevoir chez moi ; je m'y connais, elle n*en réchappera pas. Je ne veux pas même que mes domestiques la voient; gardez-la ici jusqu'au jour; vous la conduirez à Thôpital.'

Il la regarda encore de près. Il la crut déjà morte.

En ce moment Marie fit un mouvement, ouvrit les yeux et attacha son regard éteint sur monsieur Pal-

lier ; il de\iQt d'tine pâleur livide» ^lle voulut parler ; mais elle ne put articuler un mot ; ses lèvres se refermèrent avec ses yeux, et elle retomba dans un évanouissement qui ressemblait à la mort. Monsieur Pallier resta immobile.

— Tout doit être fini maintenant, pensa-t-il en s'éloignant

Et il sortit pour cacher son trouble.

— Tonnerre l dit Jérôme hors de lui, c'est-à-dire que nous allons la laisser crever comme un chien I moi qui croyais le père Pallier un brave homme, il a l'âme tendre comme mon ancre ; allons, petit, aidemoi, prends-la par les pieds, nous allons filer notre nœud jusqu'àrhospiee; je saurai bien me faire ouvrir.

— Ce n'est pas de ma faute, mes enfants, dit monsieur Rémi, en les éclairant; mais je crpis qu'elle y sera mieux qu'ici.

— Bon, dit Thomas, on ne vous en veut pas ; seu-* lement on sait à quoi s'en tenir.

Une demi-heure plus tard, les portes de l'hôpital 8'ouvraient à deux battants pour les laisser passer.

On plaça Marie sur un lit; les deux matelots étaient là, immobiles à ses pieds, la casquette à la main attendant l'arrivée du docteur. Celui-ci examina la plaie.

— Mauvaise blessure, dit-il ; elle en aura pour longtemps^ si elle en revient.

Chacun s'empressa autour de la malade ; elle ouvrit les yeux. On lui fit quelques questions, elle

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semblait ne pas etitëtidre; elle i*egarâait sàùs vdif ; elle iiè répondit rien.

— Pauvre petite ! murmura Jérôme ^ui venait de bien la regarder pour la première fois ; elle est jolie comme un ange, et elle a dû souffrir comme une damnée poui* en arriver là ; nous reviendrons dans quelques jours savoir de ses nouvelles ; si elle metlrt, j'aurai des remords ; c'est moi ^ui l'aurai tuée.

LëiS deUî hdtiimcs s'éloignèrent ; on ferma les rideaux et totit rentra dâtife le silence.

Une fois dâiis sa chambre, monsieur Pallier sd promena ft gtatids pas; il était agité; il regarda^ ii avait peur.

— Si Ton allait venir me tappfelcr ? pensa-t-il aved inquiétude.

il souffla sa bougie et gagna àon lit dans Tobsciirité; mais une fois couché, il lui sembla (}u'dn de plaignait dtitourde M; il se releva^ rallùtna sa bougie.

— Je suis fou, murmura-t-il ; tout ddit être ûnu Puis, suiâ-je la cause si cette fllle s'est Jetée à Tèau?

Mais sa conscience était plus juste que lui^ elle le tourmentait. Il ne put dormir ; quand le petit jour parut, 11 descendit trouver monsieur Réttli.

— Eh bien ! lui demanda- t-il en regardant partout d'un air inqUiet.

— Eh bien ! répondit monsieur Rémi, ils l'ont conduite à l'hospice ; mâië je bmié bien sûr qu'elle n'y est pas entrée vivante< Quel malheur ! si jeune ! Si

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seiiletHent elle avait pu dire doti nom ; elle ddit àTôif des parents qui la pleurent.

— C"éûi été une jolie consolation à leur donner, répondit monsieur Pallier, que de leur porter un cadavre.

ilonsieur Rémi ne répondit rien.

Monsieur t^allieir sortit en se disant :

— Je puis ajourner le départ d'Henriette ; il faut que Richard ne sache rien ; mais comment empêcher î... Si j'étais sûr qu'il ne connût pas son écriture il y aurait un moyen. Ah bah ! qui ne risque rien n'a rien ; il revint sur ses pas et monta chez Rosalie.

— Mademoiselle Rosalie, dit-il avec un sourire amical, il faut que vous me rendiez un petit service.

— A vos ordres, monsieur, répondit la vieille fille en faisant la révérence.

— Prenez une plume, une feuille de papier et écrivez ce que je vais vous dicter.

Elle vint «'asseoir devant la table. Elle obéit

« Mon cher Richard,

» Je sais tdtit, j'ai compris que vous ne pouviez » pas m'épouser ; je n*ai jamais cru que cela fût » possible ; il y a une trop grande distance entre » tiouiS depuis la taort de votre frère. Aujourd'hui » que tout est décidé je me résigne ; je pars loin d'ici; X inâ mère tie sait même pas où je vais ; mon parti » est bien pris ; ne faites aucune recherbhe, elle se-

» rait inutile ; oubliez-moii je vais en faire autant^

» Adieu.

» Marie, n

Au moment de signer, Rosailie hésita.

— De quoi avez-vous peur? lui demanda monsielir Pallier; est-ce que c'est un nom, Marie? Et puis, êtes-vous bien sûre de ne pas vous appeler Marie vous-même ?

Elle signa sansimot dire.

— Maintenant, l'adresse ?

Elle récrivit et remit la lettre à monsieur Pallier, qui la relut.

— Bien, dit-il, je vais la faire porter, et surtout pas un mot à personne.

La gouvernante s'inclina. Il regarda sa montre. — Neuf heures, se dit-il en descendant. N'importe, il faut que je voie lady Campbell de suite.

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