GOMME ELLE EST CHANGÉE, GOMME ELLE A DU SOUFFRIR
Marie écoutait le docteur sans avoir l'air de comprendre; elle regardait ceux qui v l'entouraient avec cet air de crainte, de surprise, qui fait mal à voir, elle chercha des yeux, réfléchit un instant.
— Où donc est ma mère ? demanda-t-elle en s'adressant à tout le monde.
Chacun se regarda sans répondre. Le docteur se rapprocha.
— Nous ne savons pas, mon enfant, mais si vous voiliez nous donner son adresse, nous renverrons chercher.
Marie le regarda comme si elle ne comprenait pas.
— Laissez-nous, dit le médecin à tous ceux qui Fentouraient, votre présence pourrait l'embarrasser.
142 ' LÀ èAPHO.
Les CTiHéui se retîrètent de iîiauvaisé humeur j une fois seul, il prit une chaise, Vihi s*asseôîr auprès du lit de sa malade, lui pairla doucement et tâcha de rappeler ses souvenirs, sans embarrasser son èspMt.
Après avoif écouté. Mairie releva là tête ; ses yeux étaient pleihs de larmes.
— Oh ! dit-elle à demi-voix, je me souviens, je me souviens, ma pauvre inère a dû souffrir plus (jtié moi ; puis elle murmura : mes frères ! Richard l
— Je vais envoyer prévenir vos parents.
— Non, rpprit-elle avec précipitation, non, je vais aller trouver ma mère moi-même, et elle fit un pdouv^ttient comme pour joindre l'action à la pensée.
— C'est impossible, répondit le docteur en souriant, vous êtes trop faible, vous tomberiez à chaque pas, vous ne pourtez pas marcher avant une quinzaine de jours, et encore pour cela faut-il ^ue vous soyez calme, raisonnable.
— Ohinze jours I répéta Marie avec ufa soupir, quinze jours I ah ! c'est impossible.
Elle partit pourtant se résigner, mais elle s'opposa à ce qu'on prévînt sa mère ; elle ne voulait pas qu'on sût qui elle était. Lorsqtle le médecin fut parti, elle se laissa glisser de sou Ht, et sei tenant h ses matelas elle en fit le tour.
— Oûinze jours ! dit-elle en souriant» je veux m'en aller deAaih.
Elle chancela et fût obligée de se ibecotiehert mais
h^ SAPHO. U3
£lle n'abandonna pas sop i(}ée. Ce fut surtout .sa volonté q^i lui dop^a )es moyens d'accomplir un miracle. Le lendemain, rétonoj5i)ient fut grand Ipri^qu'oQ la yit habillée auprès de son lit. Elle se leva à rapproche du docteur et li^i dit avec un sourire que sa pâleur rendait aqgélique :
— Monsieur, je n'ai que mes prières et mes vœ^x pour vous remercier de vos bontés et de vos soins ; s| folle que vous paraisse ma demande, je désire m'en aller ai^jourd'bui , ne me retenez pas malgré moi.
Le docteur fit un bond en arrière.
— p le faut, reprit Marie d'une voix suppliante; et comme elle sentait la force lui manquer, elle s'apr puya à ^oa lit en ajputant : Dieu qui n'a pas vquIu que je meure me laissera assez de force pour arriv.er^
— Mais p'est impossible, répondit le docteur.
— Rien n'est impossible > monsieur , quand gn veut revoir s^ mère.
Le docteur la regarda, et comprit qu'e)[Ie avait jun secret; il le respecta, et n*Qsa lui refuser sa sortie,
— Alors, dit-U, on va vous accompagner. Marie secoua la tête avec un sourire.
— Non, dit-elle, je partirai seule, mai§ je jreyiefli- 4rai vous voir dans quelque temps, je vous le promets.
Le docteur la regarda avec une Sorte d'admiration.
— Partez, dit-il, vous êtes libre, paaiç réfléchissez encore.
Marjie nyait dit i^dieu à tqi;it le mon^e ; une beur^
U4 LA SâPHO.
plus tard, elle était dehors ; pendant quelques instants elle demanda à ses muscles affaiblis la force de la soutenir, le courage ne lui suffisait pas ; mais arrivée dans la pue, le grand air la saisit, elle chancela comme une femme ivre.
Pendant que Marie sortait de l'hospice, tout était en émoi chez monsieur Pallier. Le grand jour était arrivé : tout le monde était prêt et avait Pair heureux, excepté Léonie ; aussi lui fallait-il une victime.
— Savez- vous, dit-elle à son père, que cette vieille Rosalie est intolérable ; elle radote sans cesse, elle me prend pour une petite fille; elle me fatigue, m'impatiente ; je ne veux plus la voir, il faut qu'elle parte !
Monsieur Pallier, qui avait vingt fois arrangé sa cravate de batiste, frotté les diamants de ses bagues du revers de sa manche, et qui ne savait comment tromper son impatience, avait encore le temps de faire justice à sa chère Léonie ; et puis quand on est heureux, on veut faire plaisir à tout le monde. II sonna et ordonna qu'on fît monter maclemoiselle Rosajie. Elle arriva le sourire sur les lèvres , elle était parée de ses plus beaux atours, auxquels on ne pouvait reprocher que Ja vétusté des modes.
— Mademoiselle Rosalie , lui dit M. Pallier en cherchant à se donner un air de grandeur que sa rondeur de silène rendait ridicule, il parait que vous vous êtes permis envers ma cadette des reproches \ et des procédés inqualifiables. Je ne veux pas me
fâcher un jour comme aujourd'hui, mais vous comprenez qu'une fois mes filles mariées , vos services me deviennent inutiles; je vous ferai une petite rente viagère, vous vous chercherez une place. .. et...
La tète de Méduse voulant embrasser Rosalie lui aurait causé moins d*effroi que ces paroles. Elle se réjouissait depuis longtemps à Tidée de ces mariages, dans Tespoir de rester gouvernante de monsieur Pallier et d'exercer à son tour le despotisme qu'on avait fait peser sur elle, et voilà qu'yen deux mots monsieur Pallier renversait toutes ses espérances.
Rosalie voulut parler ; sa gorge était sèche, sa langue était collée à son palais. Cette nature soumise/docile, rompue depuis longtemps, se révolta tout à coup ; ses dents grincèrent les unes contre les autres ; ses mains nerveuses se crispèrent ; elle trembla pendant quelques secondes, puis se redressa, en disant :
— Ah ! vous me chassez I parce que j'ai défendu à Léonie d'écouter à votre porte. Voilà la récompense de mon dévouement, et il en a fallu pour rester auprès de vous I Vous choisissez un joli moment ! Un homme de cœur aurait attendu quelque temps, mais vous êtes si pressé quand il s'agit de faire du ma| I Savez-vous que si j'étais aussi méchante que vous, je pourrais me venger en envoyant monsieur Richard à l'hôpital ?
Monsieur Pallier devint d'une pâleur affreuse.
•— Ah I vous avez peur 1 vous vous êtes trop pressé
de sacrifier votre complice ; voilà ce que c'est que de manquer de patience. Si vous aviez attendu à demain, vous auriez été sûr de l'impunité. Vous ne commandez plus à présent, vous baissez la tète ; vous me craignez I Rassurez-vous, allez, j'aime plus Henriette que je ne vous déteste 1 Vous m'avez dit de partir sans vous inquiéter de la peine que cette séparation pouvait me causer ; vous êtes un mauvais cœur, et moi j'étais une sotte de m'être attachée à vous et aux vôtres. Malgré tout ce que je voyais, je ne pouvais vous croire aussi ingrat et aussi dur pour les pauvres gens. C'est le cadeau de noces que je devais attendre de vous, je l'accepte; mais il vous portera malheur. Je pars de suite; je ne veux pas rester une heure de plus dans cette maison ; je ne veux pîts de vos générosités. Demain j,*enverrai chercher ce que vous, me devez avec mes effets. Oh l le méchant homme I se dit-elle en descendant aussi vite qu'elle était montée, il n'aime rien au monde que son orgueil, c'est par là qu'il sera puni. Rosalie sortit sans parler à personne, et se rendit chez une vieille amie à qui elle conta en peu de mots ce qui s*était passé.
— J'allais voir célébrer le mariage de mademoiselle Henriette, mais je n'irai pas.
— Si, allons-y, répondit Rosalie, dont la colère était passée, nous nous cacherons dans un coin ; je l'aime : elle n'a jamais été méchante comme sa sœur; elle me défendait toujours, elle. Savez-vous pour-
quoi Léonie m'a fait renvoyer? Parce que je Tai surprise écoutant à la porte de son père; je l'ai tirée par sa robe^ en lui reprochant sa curiosité ; elle est si vindicative I elle m'a bien punie t Qui m'aurait dit que je serais chassée de cette maison où je croyais mourir t
Les yeux de Rosalie se remplirent de larmes. La première qui tomba fut ;ie signal d'un déluge de pleurs» cela soulagea son cœur; elle sentit la bonté revenir en son âme, car elle n'était pas méchante au fond. Lorsqu'on est obligé pourvirre de se plier sous la volonté d'autrui,.on n'a plus le droit d'avoir une idée* Elle était devenue ce que deviennent beaucoup de serviteurs à la longue : l'exécuteur de la pensée des>utres. On n'a rien à soi, pa^une heure, pas un mouvement ; on ne J9(eut ni rire ni pleurer sans qu'on vous Je permette. Il faut tout faire et ne se mêler de rien. Quand monsieur Remy lui avait raconté ce qu'il savait de l'histoire de Marie, lors* que madame Smith lui avait appris ce que la pau^ vre mère souffrait, elle s'était sentie émue^ mais le métier le plus dégradant est celui de valet confia» dent : il comprime tous les sentiments à la fois. Le valet est ce qu'est le madtre ; tant mieux s'il est bon.
•— Venez, dit-elle à son amie, je viûs aller de* mander pardon à Dieu, c'est lui qui me punit.
Nous avons laissé Marie au moment où elle sortait de rhôpital. Un homme aux allures grossières l'avait abordée en lui disant : •
— Tu en as trop pris, la belle; vejux-tu que je t'accompagne ?
Marie s'était appuyée au mur, en jetant autour d'elle un regard désespéré. Pour comprendre cela, il faut dire une chose très-connue : c'est qu'à Londres et dans toutes les villes anglaises, on rencon* tre toujours quelques hommes ivres et souvent des femmes. Aussi arrive-t-il que les honnêtes gens passent sans s'arrêter devant une personne qui tombe en faiblesse.
Marie vit un temple à cent pas ; elle fit un effort suprême, en disant :
— Mon Dieu 1 donnez-moi la force d'arriver en
votre sainte demeure I
Et, se traînant avec peine, elle entra dans l'église ; il était temps. Ses fofces l'abandonnèrent tout à fait; Marie tomba sur ses genoux, et n'entendit pas le bruit qui ^e faisait autour d'elle. Rosalie la toucha presque du pied sans la reconnaître. Henriette et Richard entrèrent dans l'église ; la foule se rangea; lady Campbell s'avança à son tour avec la raideur de mouvement, l'impassibilité qui ne la quittait jamais.
— Priez cette femme de se retirer un peu^ ditelle à monsieur Pallier, en désignant Marie qui la gênait pour s'asseoir à la place qui lui était réservée.
Monsieur Pallier se pencha, posa sa main sur l'épaule de la jeune fille, et lui dit à voix basse :
— Reculez-vous un peu, je vous prie, vous gênez milady.
Marie se retourna et reconnut monsieur Pallier , regarda autour d'elle et vit le profil de Richard, celui d'Henriette. Ils étaient agenouillés devant
Tautel. La cérémonie touchait à sa fin ; elle se sou-
leva d'une main, s'accrocha à une chaise et parvint à se tenir droite.
Monsieur Pallier la reconnut ; il la prit pour un spectre, jeta un grand cri en la montrant du doigt. Richard et Henriette se retournèrent ; tout le monde regarda Marie, qui resta immobile^ [la bouche ouverte, comme pour pousser un gémissement qui ne VQulait pas sortir.
— Ah ! fit Richard en baissant les yftx, comme elle est changée 1 comme eUe a dû souffrir !
Henriette ne la reconnut pas.
— Qu'avez-vous ? demanda-t-elle à Richard.
— Moi?... murmura- t-il d'une voix tremblante et en essayant de sourire, moi, rien, je vous assure.
— Quelle est donc cette femme que tout le monde regarde et qui vient de tomber?
— Je ne sais, dit-il, plus troublé, sans doute une malheureuse ivre ou folle, que sais-je, moi!
— Ah ! monsieur ! dit Rosalie, qui se trouvait près de lui et qui avait entendu ses dernières paroles, vous savez bien que c'est sous le poids de la douleur et delà maladie que cette pauvre fille succombe et que c'est votre ouvrage, au moins ne l'in-
sultez pas, c'est une méchante action qai vous porterait malheur, car vous la commettez en présence de Dieu!
Richard la regarda avec stupeur ; il aurait donné tout au monde pour être seul avec elle, pour avoir Texplication de ces paroles; mais au milieu de cette foule cela était impossible; il entraîna Henriette hors du temple, sans regarder du côté où Marie était tombée. Les invités sortirent lentement ; il ne resta que quelques personnes autour de la jeune fille qui avait perdu connaissance.
— Je vais l'emmener chez vous, n'est-ce pas ? disait Rosalie à sa compagne.
— Certainement; mais comment la transporter? En ce mdiient deux hommes s'étaient approchés :
— Je vais vous la porter, moi, si vous le permettez ; je sais ce qu*elle pèse, la pauvre fille ! Je ferais bien dix lieues avec elle sur les bras. Elle est sortie trop tôt de l'hôpital ; si vous m'en croyez on Ty reconduira.
— Non I noni répondit Rosalie avec précipitation, je veux la soigner moi-même; j'ai des comptes à lui rendre.
— Bien I répondit Jérôme, car c'était lui ; il était venu voir le mariage de la fille de son armateur. Thomas, aide-moi.
Ils l'emportèrent guidés par Rosalie.
— Tonnerre I dit Jérôme en déposant Marie sur un lit que la gouvernante venait de lui indiquer,
qni doDO peut ainsi faire souffrir cette pauvre créature? La pousser au désespoir, mille sabords 1 si je les connaissais j'irais leur tordre le cou»
Rosalie devint pâle ; elle prit ces paroles pour un reproche, et éprouva des remords. Elle prodigua des soins très-tendres à Marie, et, pendant ce temps, elle ^envoya prévenir le docteur. Il arriva, c'était le médecin qui avait soigné madame Laurent.
— Oh ! la malheureuse enfant I s'écria-t-ii en reconnaissant Marie; elle a fait mourir sa mère de chagrin. Dans quel état la voilà I
Rosalie joignit les ^lains d'un air suppliant, mais elle n'osa rien avouer. C'est plus difficile qu'on ne croit de s'accuser soi-même.
Ce ne fut que le second jour que Marie put écouter et comprendre ce que Rosalie avait à lui dire. Celle-ci chercha vainement à atténuer les faits pour s'excuser un peu. Les yeux de Marie brillaient comme des éclairs ; sa respiration était rauque, son haleine brûlante. Rosalie ne lui cacha rien : la fausse lettre, la mort de sa mère, la disparution de madame Smith», Marie ne versa pas une larme ; elle se redressa; Tindignation lui rendit le courage ; elle avait l'air menaçant : elle était forte de sa volonté, de sa douleur, de son amour et de sa haine.
— Lâche I murmura-t-elle, lâche ! faussaire l misérable ! j'ai trouvé assez de force pour souffrir, mon Dieu I mais vous ne m'avez pas mis au^cœur assez de mépris pour ces gens-lâl Ne punirez- vous pas un
jour ou l'autre cot homme qui, pour une heure de plaisir, m'a volé Tavenir ! Il a pris mon cœur de force pour le déchirer et y verser toutes les douleurs de la vie. Ma mère est morte de chagrin ! s'est-il seulement informé de ses victimes ? a-t-îl montré une étincelle de générosité? Non, rien ! Il a fait semblant de croire un mensonge, et quand il m'a vue, il a détourné les yeux ; mais si les juges punissent les malheureux qui volent pour manger, qu'est-ce que la justice fera donc subir à de pareils misérables et à leurs complices ?
Rosalie baissait la tète.
— Oh I dit-elle à demi-voix, il faut pardonner, mademoiselle^ il faut oublier.
— Oublier! pardonner! s*écria Marie, dont la figure avait pris une expression farouche ; pardonner, oublier, mais regardez ma poitrine, dit-elle en ouvrant sa robe et montrant une large plaie à peine fermée, regardez au travers de ma peau collée sur mes os ; voyez mon cœur, il est déchiré, il saigne de tous les côtés ; regardez devant moi, que vais-je devenir? Que je pardonne, quand d'un mot, si vous n'aviez pas eu un cœur de hyène, vous pouviez me rapprocher de ma mère, peut-être Pempêcher de descendre au tombeau ou nous laisser mourir ensemble ! que j'oublie, mais vous êtes folle ! est-ce qu'on oublie une brûlure qui vous a dévoré la chair? On n'en souffre plus, mais on ne l'oublie pas ; les cicatrices sont là pour la vie ; que Dieu vous par-
donne s'il le veut ; moi, je vous méprise ! je vous maudirai toute ma vie, vous et les vôtres ! Ma mère ! ma pauvre mère ! toi, pour qui je travaillais avec tant de courage et d'aMeur, tu n'as pu croire que Marie t'avait abandonnée ! C'est parce que tu m'as crue morte que tu as pleuré et souffert, Dieu te vengera, et moi... ahr moi, je ne sais pas ce que je ferai. Pauvre créature, misérable, abandonnée! mais il me semble que je sortirai de mon néant pour rendre un peu du mal que l'on nous a fait !
Marie avait la voix sonore, le regard fixe ; elle ressemblait à ces êtres illuminés qui sont en rapport avec des esprits invisibles.
— Dites à Richard, à monsieur Pallier qu'ils me reverront un jour.
En finissant ces mots , elle s'élança hors de la chambre et disparut avant que Rosalie, tout effrayée qu'elle était, eût pu trouver un mot à répondre. Une minute lui avait cependant suffi pour se remettre ; elle sortit, espérant rejoindre Marie; mais la jeune fille semblait s'être envolée.