‹ La SaphoChapitre 16 sur 30 · PAROLE · texte numérisé non relu

PAROLE

Après avoir cherché longtemps, Rosalie était rentrée désespérée.

Le lendemain , Richard vint la voir ; il ferma la porte derrière lui, comme fait une personne qui s'entoure de mystère. Puis , prenant une chaise , il vint s'asseoir près de la gouvernante.

— Où est-elle? demanda-t-il; depuis hier je n'ai pas eu un instant de repos, il faut que je sache pourquoi elle était si pâle et avait Tair si malheu* reux. Je viens de chez sa mère, mais on m'a dit.»

— On vous a dit qu'elle était morte, n'est-ce pas ? Eh hien ! à l'heure qu'il est^ sa fille est sans doute allée la rejoindre^ c'est une noble créature, allez; elle a été aussi grande dans son mouvement d'indignation qu'elle l'avait été dans ses souffrances ! J'ai été bien coupable d'obéir à M. Pallier. Les larmes lui coupèrent la parole.

— Je veux tout savoir, s'écria Richard avec autorité.

Après avoir hésité un peu , Rosalie recommença le récit qu'elle avait fait à Marie; seulement ce n'était plus l'impassible vieille fille qui parlait , sa voix était vibrante, énergique.

Richard essuya son front , frotta le creux de ses mains avec son mouchoir, une sueur froide inondait ses membres ; il se leva, se promena à grands pas, en disant :

—Ah! monsieur Pallier, c'est infâme! c'est infâme!

Richard était vraiment indigné; à la vue de Marie il s'était senti frappé au cœur; la misère , la douleur de la jeune fille avait un charme, une grandeur

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qai le frappa d'autant plus qu'il la croyait heureuse ; son premier mouvement fut de se dire :

— Elle m'aime donc toujours , comment ai-je pu douter d'elle? Son imagination s*enflamma, il au* rait donné sa vie pour la revoir. ..

— Monsieur Pallier, reprit-il avec rage, demain je vous chasserai , vous ne remettrez jamais les pieds chez moi; si votre fille n'est pas contente, qu'elle vous suive, il me semble que je la détesterai i cause de vous. Ah I Marie I pauvre Marie I murmura-t-il en cachant sa figure dans ses mains. Je suis un mal-^ heureux ; je voudrais donner tout mon sang pour un sourire, une bonne parole de toi... Il faut que vous la retrouviez , Rosalie , mettez-vous en campagne ; je vous rends responsable de tout ce qui pourra arriver, retrouvez-la, que je la revoie ici, et tout ce que je possède est à vous.

Rosalie promit de faire ce qui dépendrait d'elle. Richard sortit, sa démarche était agitée comme son cœur.

— Que faire ? se disait-il à lui-même. Il ne savait quel parti prendre, il était arrivé devant la maison de monsieur Pallier sans s'en apercevoir. Comme tout homme que sa propre faiblesse ou ses passions ont poussé à commettre unemauvaise action, il n'avait pas le courage de s'accuser ; on est toujours indulgent pour soi aux dépens des autres. Il entra, fit demander monsieur Pallier, afin de déverser sur lui le trop plein de saucière.

Monsieur Pallier, en apprenant que sir Richard le demandait, accourut.

Richard était pâle , il recula d'un pas, ne prit pas la main qu'on lui tendait et fît signe à monsieur Pallier de se tenir à dislance.

, — Qu'avez-vous donc, mon cher gendre? demanda celui-ci, vous me semblez agité.

— Vous trouvez ? Pourtant, si l'un de nous doit rètre, il est fort étonnant que ce soit moi ; quant à ce titre de gendre que vous me jetez à la tète comme une pierre tranchante , je ne veux pas l'entendre ; vous m'avez indignement trompé. Je vous savais un parvenu, un roturier, mais je vous croyais un honnête homme ; sans cela , eussé-je été fou de votre fille , eût-elle été dix fois plus riche, je ne l'aurais pas épousée.

Monsieur Pallier voulait répondre , mais il n'osa pas ; il baissa la tète sous ]e regard menaçant du jeune homme qui continua :

— Vous savez que je veux vous parler de Marie , n'est-ce pas ? Et vous rougissez de honte ; savezvous que ce que vous avez fait est une action voisine du* crime? Ah! vous êtes un maître homme, lorsque quelqu'un vous gêne ; un faux ne vous arrête pas ; si je racontais à Henriette ce que vous avez fait, croyez-vous que ce bon et loyal cœur ne vous mépriserait pas ?

Monsieur Pallier fit un saut comme s'il était tou* ché par rélectricité.

—Ah ! monsieur, par pitié, ne lui dites jamais un mot de cette histoire ; elle vous aimait , voilà mon excuse, elle vous aime et vous la tueriez.

— Peut-être, répondit Richard avec Taccent d'une indifférence qui déchira le cœur du père d'Henriette; mais avant elle vous connaîtra, elle sera votre juge> vous rougirez devant elle , vous qui pouviez sauver la vie à deux pauvres créatures et qui les avez laissées mourir.

Monsieur Pallier releva la tète d'un air dédaigneux qui blessa Richard, car il s'avança près de lui, les bras croisés, les yeux étinceiants, et répéta plus fort : Vous avez fait pis que cela encore, vous les avez tuées ! oui tuées ! car à l'heure qu'il est, Marie doit avoir tenté un autre suicide, elle doit être morte I

Les traits de monsieur Pallier s'étaient décomposés, ses dents claquaient comme s'il avait froid, il restait étourdi et il lui fallut faire un grand effort pour prononcer ces mots :

— Ah i il l'aime! il l'aime encore I que va devenir ma pauvre Henriette !

— Je me hais , disait Richard ^ je suis un lâche, c'est ma faute, pardon, Marie, pardon! Oh! si j'avais su que tu m'aimais à ce point, si j'avais su que mon abandon était ta mort, aujourd'hui tu serais ma femme ; mais je n'ai pas deviné la grandeur de ton âme ni la lâcheté de cet homme. Vous payerez cher votre cruauté, vous croyez qu'on peut

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tout se permettre quand on a de l'or» je vous percerai le cœur derrière votre cuirasse d'argent ; je retrouverai Marie. Tenez y quand je pense que vous avez vu ici cette pauvre fille mourante et que vous l'avez chassée comme un chien, je ne sais ce qui me retient, j'ai envie de vous tuer.

Richard marchait à grands pas » il tremblait de colère , ses lèvres étaient blanches ; il souffrait horriblement.

Monsieur Pallier était immobile, preisque effrayé ; pourtant il se croyait moins coupable que Richard ne le disait ; il avait agi dans l'intérêt de sa fille ; à ses yeux et pour ses enfants il se croyait tout permis ; ce souvenir le rappela à lui-même et lui donna la force de soutenir le regard de Richard en lui disant :

— Vous exagérez beaucoup et vous oubliez que vous êtes le mari d'Henriette; certes, s'il ne s'était pas agi de son repos, ma conduite eût été tout autre; mais, que voulez-vous? Bonne charité commence par les siens. Si le hasard n'avait pas amené mademoiselle Marie ici, les choses se seraient pas-^ sées comme elles se sont passées.

— Vous mentez ! s'écria Richard , outré , hors de lui-même, car il s'attendait à voir monsieur Pallier demander grâce; vous mentez et vous le savez bien« car, si ce que vous appelez le hasard n'avait pas écrit une lettre, le lendemain je serais allé chez madame Laurent , [nous aurions cherché Marie en-

semble , et je l'aurais bien retrouvée » fut-ee même au fond de la mer. Ah I je n'oublie pas que je mis YOti;e gendre, comme vous dites> et ce souyenir me sera d'autaut plus odieux qu'il y a entre nous une pauvre femme à laquelle je n'a| pas un reproche à flaire. Je la rendrai malheureuse malgré moi^ parce qu'elle est la fille d'un homme sans cœur l

Richard semblait avoir perdu la raison, il se lais» ^ait entraîner par la violence de son caractère ; il comprenait enfin qu'il avait aimé deux femmes à la fois, et aurait voulu briser ce cœur qui battait avec force au souvenir de Marie, et qui n'avait pas eu le courage de renoncer à Henriette.

Les dernières paroles de Richard rendirent à monsieur Pallier toute son énergie.

— Malheureuse I s'écria-t-il , malheureuse, mon Henriette» ma fille adorée, ah ! ne dites pas cela, ne dites pa« qu'elle souffrira , la pauvre enfant , parce que , voyez-vous , je deviendrais fou , et je déchirerais avec mes ongles et mes dents les entrailles de ceux qui lui feraient du mal. Rendre ma fille malr heureuse I Ah ! ça , me croyez-vous mort ou sans force ? Mais je serai là , vous me verrez à chaque instant du jour; s'il le faut, j*irai demeurer près d'elle pour la défendre, je ne la quitterai pas.

«— Demeurer près d'elle, vous , dans ma maison? vous êtes fou, si vous croyez que je le souffrirai ; je Bttis le maître. Mademoiselle Pallier porte mon nom ; je saurai me faire obéir; trouvez un moyen,

UD prétexte pour ne plus mettre les pieds chez moi ; je ne veux plus vous voir; si Ton vous demande des explications, dites ce que vous voudrez, je ne garderai le silence qu'à cette condition.

— Voyons, ce que vous me dites là n'est pas sérieux, n'est-ce pas? Vous savez bien que c'est impossible; si j'ai été coupable, c'est parce que j'adore Henriette, comment voulez-vous que je me condamne à ne plus la voir?

Richard semblait éprouver du plaisir à faire souffrir monsieur Pallier, car il lui répondit avec ironie :^

— Vous pourrez la voir en cachette, vous avez sacrifié Marie pour qu'elle n'apportât pas d'entraves à vos projets orgueilleux ; je punis votre orgueil. Vous vous trompez, si vous pensez avoir agi par amour pour Henriette; si vous l'aviez aimée, vous ne l'auriez pas jetée dans les bras d'un homme qui ne l'aimait pas ; vous ne pouviez vous faire illusion sur l'état de mon cœur ; vous me reprochiez souvent ma tristesse. Infidèle, j'aurais oublié Marie; malheureuse, je l'aime et l'aimerai toujours. Si vous aviez eu un cœur de père, vous auriez compris les tortures que devait éprouver madame Laurent, vous lui auriez rendu sa fille. Ma résolution est inébranlable ; arrangez-vous ; ce soir vous deviez diner chez mol, si vous osez venir, devant Henriette je raconterai ce que vous avez fait.

En ouvrant la porte pour sortir, Richard se trouva face à face avec Léopie, elle était pâle, im-

mobile, un sourire passa comme une ombre sur ses lèvres. Richard avait besoin d'air et sortit en courant. Léonie s'arrêta sur le seuil de la porte pour contempler son père, il semblait anéanti.

— Richard n'aime pas Henriette, murmura-t-elle en appuyant sa main sur son cœur, comme si cette triste révélation lui eût fait du bien.

Les oreilles de monsieur Pallier lui tintaient encore ; il ne *pouvait rassembler ses idées ; était-ce bien Richard qu'il avait entendu et qui avait osé lui dire : je rendrai votre fille malheureuse. Monsieur Pallier croyait être fou, ses cheveux étaient en désordre et laissaient voir son crâne chauve et luisant, ses yeux gris étaient injectés de sang, ses grosses lèvres étaient pendantes ; il était inerte, le regard fixe, on eût dit qu'il n'avait plus la force de penser; il éprouvait une grande douleur. Il tendit la main à Léonie, la jeune fille ne bougea pas, elle semblait loi demander du regard un compte terrible de tout ce qui s'était passé. Il baissa la tête, il avait peur ^ que Léonie ne devinât son secret. Lorsqu'il releva les yeux, Léonie était calme, elle avait le sourire sur les lèvres.

— N'allez-vous pas vous préparer mon père? lui demanda- t-elle d'un air indifférent, nous dînons ce soir chez lady Campbell,* il y aura beaucoup de monde, c'est le lendemain d'un beau jour; comme Henriette doit être heureuse I Son mari l'aime tant !

Monsieur Pallier se sentit frémir, la mémoire lui

revint; il se répéta les paroles de Richard, il se volta, refusa de se soumettre ; puis après quelques minutes de réflexion, il répondit en poussant un soupir qui parut lui déchirer la poitrine.

— Je ne suis pas bien portant» mon enfant, je ne pourrai pas t*accompagner chez lady Campbell ; tu m'excuseras, entends-tu?

Il ne put en dire davantage, la voix lui manquait. U renira dans sa chambre.

Léonie le regarda s'éloigner en se disant : Ah 1 c'est toi qui as choisi Richard pour Henriette, il ne l'aimait pas, il ne pensait pas à elle ; tu la lui as offerte et tu n'as reculé devant rien pour que ta volonté s'accomplisse. Il faut que je sache qui est cette Marie. Rosalie le sait; je le saurai.

— Quatre heures, ajouta-t-elle en regardant la pendule. J'ai le temps. Je vais faire dire à mon cousin qu'il me retrouvera chez ma sœur, et en attendant l'heure du dîner, je vais aller faire une petite visite à mon ancienne gouvernante.

Rosalie fut on ne peut plus surprise de la voir arriver chez elle ; mais ce fut bien autre chose quand Léonie lui ouvrit les bras en lui disant :

— Comment, ma bonne amie, vous ne venez pas m'embrasser?

— Mademoiselle.... balbutia la gouvernante.

— Oh I mon Dieu 1 dit Léonie en prenant un air affecté, vous m'en voulez, vous me croyez cause... et vous ne m'aimez plus... C'est encore la faute de

mon p^, il est très-méchant depuis quelque temps*

Rosalie la regarda d'un air étonné en disant :

•^ Oui, c'est un homme bien cruel, il m'a fait beaucoup de peine.

•^ Je le sais, ma chère amie, dit Léonie en prenant la main de la vieille allé. Vous nous avez toujours été si attachée ! Je n'aurais pas pu rester plus longtemps sans vous voir, et quoiqu'on m'ait défendu de venir...

— Seigneur ! s'écria Rosalie en joignant les mains, on vous a défendu de me voir et qu'ai-je fait pour cela ? C'est parce qu'on a peur de moi, qu'on veut m'éviter. Je pourrais vous en dire long, si je voulais ; mais vous êtes sa fille, je me tairai.

Léonie se pinça les lèvres, regarda ses ongles roses ; cela ne faisait pas son compte ; ces ménagem^ts étaient loin de lui être agréables. Elle chercha dans sa tète quelle était la corde sensible à attaquer, afin de faire causer Rosalie ; puis ne trouvant hen, elle dit avec son petit air dédaigneux :

^ Je ne vous demande pas vos secrets, ma bonne. Quant à ceux de mon père et à ce qui se passe dans ma famille, je sais tout

Elle appuya sur ceiout qui fitbondirla vieille fille.

— Ah I vous savez tout, répondit Rosalie en relevant la tête et regardant Léonie d'une façon qui voulait dire : Je ne le crois pas.

Le sourire moqueur de Léonie l'exaspéra* En ce moment, elle ressemblait à un muet qui retrouve la

parole, elle voulut se dédommager et parla pendant une heure sans s'arrêter.

Léonie écoutait. Quand elle sut en détail l'histoire de Marie, elle se leva en disant à Rosalie :

—Vous devez vous tromper, ma bonne, et je ne puis croire unmot de tout ce que vous venez de me dire.

— Ah ! vous ne me croyez pas I s'écria Rosalie exaspérée. Eh bien I demandez à Rémi ; allez à Thôpital, tâchez de retrouver madame Smith et vous verrez si j'invente \in seul mot?

— Si tout cela est vrai; répondit Léonie qui se préparait à sortir, mon père a de grands torts à réparer envers vous et je me charge de le lui rappeler.

En chemin, elle repassa dans sa tète tout ce que lui avait dit la gouvernante, et chose extraordinaire, elle qui n'avait pas de mémoire, elle se souvenait des moindres détails ; arrivée à Thôtel de lady Campbell, elle rencontra Paul, lui prit le bras et entra avec lui dans le salon. Henriette vint au-devaat d'elle. Léonie l'embrassa avec une apparente tendresse, elle regarda Richard, il était triste. L'indifTérence qu'il avait montrée pour elle dans les premiers temps avait d'abord blessé son amour-propre, elle avait cherché à attirer son attention ; malgré elle, son cœur s'était mis de la partie et s'était si bien engagé sans qu'elle s'en doutât, qu'un beau jour elle eut peur, sans oser se confier à personne. Pour certaines femmes l'orgueil tient lieu d'amour à s'y méprendre; il leur suffit de voir qu'on ne pense pas

à elles, de leur montrer de la froideur, d*aiiner une autre femme pour qu'elles vous remarquent et cherchent à TOUS attirer à leurs pieds. Ces genres de sentiments prennent de la force en raison des obstacles ou des luttes qu'il faut soutenir; lorsqu'une femme est vaincue, elle ne pardonne jamais.

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