PRIEZ, GELA SOULAGE
Lorsque Paul annonça à lady Campbell que monsieur Pallier l'avait chargé de tous ses regrets et la suppliait d'accepter ses excuses parce qu'il était souffirant et ne pouvait se rendre à son aimable invitation, Henriette demanda avec inquiétude ce qu'il avait, pourquoi il ne l'avait pas fait prévenir UDe heure plus tôt, afin qu'ellese rendit auprèsdelui.
— Ce n'est rien, répondit Léonie, puisque nous sommes venus.
— Ce n'est rien, dit Paul, je l'espère. Mais avant de m'en aller, j'ai donné des ordres pour qu'on allât chercher le médecin. Mon oncle tremblait, il avait le sang à la tète, il semblait me regarder sans me voir, je ne l'avais jamais vu dans cet état
— Ah I mon Dieu, murmura Henriette, vous m'effrayez.
— Et moi aussi, répondit Léonie, qui cherchait
inulilement à prendre un air affecté, elle parut hésiter un instant, pois s*approcha pour dire bas à Toreille d'Henriette :
— Il ne faut pas te tourmenter. Ce n'est pas dangereux, il n'est pas malade, il a du chagrin ; je te dirai, après diner, ce qui l'afflige.
— Ce qui Tafflige ? répéta Henriette avec surprise.
— Oui, continua Léonie en posant un doigt sur sa bouche.
Henriette interrogea souvent les yeux de sa sœur, le diner lui parut horriblement long. Quand tout le monde fut levé de table, Paul sortit pour fumer, Richard raccompagna pour prendre l'air; lady Campbell regarda les journaux , Henriette emmena Léonie dans sa chambre. Celle-ci Fembrassa.en lui demandant pardon du mal qu'elle allait peut-être lui faire, mais il le fallait puisque leur père était malade, ou du moins très-affecté. Elle raconta consciencieusement tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle avait entendu. Henriette Técouta en pâlissant ; elle retenait sa respiration, elle était immobile et semblait sans vie; enfin elle s'écria avec désespoir et d'une voix coupée par les sanglots :
— Pauvre Marie ! pauvre madame Laurent ! comme elles ont dû souffrir! Puis, appuyant sa main sur sa poitrine, Henriette tomba sans mouvement ; elle était évanouie. Léonie la regarda, se mit à genoux près d'elle, murmurant avec effroi : « Si je l'avais tuée I J'ai été sans pitié, mais aussi
pourquoi raimait-elle? et moi malheureuse I moi qui devais épouser son frère. • . » Elle se leva, ouvrit la porte, voulut appeler» la voix lui manqua. Henriette ressemblait à la mort. Léonie avait peur de ce qu ello venait de faire, et tira enfin les deux cordons de sonnette à les rompre. Les domestiques déposèrent Henriette sur son lit Lady Campbell arriva de son pas mesuré, Paul et Richard accoururent en toute hite ; Paul s'approcha du lit de sa cousine, Richard resta comme cloué au seuil de la porte, r^arda Léo« nie, crut tout deviner.
Henrktte reprit ses s^os, elle retira sa main de celles de sa sœur ; puis apercevant son mari, elle détoum^a les yeux.
Richard s'approcha de sa mère et de Paul en leur disant à voix basse : « Laissez-nous seuls avec mademoiselle Léonie, je désire lui parler. »
Léonie devint d'une pâleur affreuse, elle regarda autour d'elle, comme quelqu'un qui cherche une issue pour s'échapper.
Richard, après avoir fermé les portes, revint prendre sa place auprès du lit de sa femme, il regarda Henriette, et s'adressant à Léonie d'une voix sévère, il lui demanda :
— Que lui avez*vous donc dit de la part de votre père?
— Hais, rien.... balbutia Léonie.
— Vous avez sans doute oublié, mademoiselle , cherchez, souvenez-^vous, je le veux.
— Ce n'est pas mon père, répondit Léonie tremblante.
— Qui donc? demanda impérieusement Richard. ■— J'ai entendu, et Rosalie...
Richard se mit à sourire d'une façon si étrange que la jeune fille se sentit chanceler, elle était écrasée sous le poids de sa honte.
— Et en bonne sœur, contina Richard, vous lui avez raconté ce que vous avez entendu et appris, n'est-ce pas? C'est bien, mademoiselle, laisseznous.
— Mais, monsieur, c'est ma sœur, et je ne veux pas la quitter.
— Est-ce que vous auriez de la tendresse pour elle ? demanda Richard avec ironie. Je ne le crois pas. Ah ! je comprends, vous voulez entendre ce que je vais lui dire, afin d'en instruire votre père ; mais je ne le veux pas, mademoiselle, et je vous réitère ma prière.
Léonie s'éloigna ; Thumiliation, la honte, lui rendirent ses forces, elle sortit. Quand Henriette revint à elle, Richard était à genoux, il tenait une de ses mains dans les siennes, il pleurait en lui disant : Pardonnez-moi, Henriette, je suis bien malheureux.
— Je vous pardonne et je vous plains, Richard, répondit-elle avec sa douce voix, car je ressens ce que vous éprouvez. J'aurai du courage, je vous aiderai à souffrir, en vous donnant l'exemple de la résignation. Mon père a été bien coupable 1 mon
bonheur, la vie de mes rêves est brisée à tout jamais, nous pleurerons ensemble sur le sort de la pauvre Marie; nous la chercherons, j'espère qu'elle n'est pas morte ; Dieu n'aurait pas voulu charger nos âmes d*un si grand remords I
Richard pressa sur ses lèvres la main d'Henriette. Les douces paroles de cette grande âme soulagèrent ce cœur oppressé; il n'avait ni le courage de s'accuser ni celui de se défendre.
— Aujourd'hui, reprit Henriette, je viens de sentir toutes mes espérances s'envoler ; j'ai le droit de pleurer, de vous montrer mes larmes ; demain, dans une heure, il faudra mettre un masque, sourire quand l'âme saignera ; nous ne pouvons nous séparer, que dirait le monde 1 Après avoir déchiré mon cœur, Richard, il ne faut pas me condamner à la honte ; je ne vous ai jamais fait de mal», je n'ai eu qu'un seul tort, celui de vous aimer.
— Oh ! Henriette, Henriette ! murmura Richard, TOUS êtes un ange 1
— Eh bien ! mon ami, continua la jeune femme en essuyant ses yeux, je vais vous adresser une prière, vous demander une grâce ; si vous me l'accordez, je ne me plaindrai jamais : pardonnez à mon père; il a fait mon malheur, le vôtre, par excès de tendresse pour moi. Si Marie vivait, j'irais lui demander son pardon, et elle me l'accorderait. Vous le verrez peu, il ne viendra pas si vous Texigez ; mais que pensera-t-on? Si vous ouvrez le che-
min aux conjectures, nous sommes perdus. Si ron ne peut plus, faire que des prières pour Marie^ je prierai pour elle du fond de mon âme ; mais» au nom de Dieu et de ceux qui souffrent^ pardonnez à mon père, il en mourrait; ses fautes, s'il en a com* mis, je Teux les oublier; je suis son eiifant^ Rickard* et je ne puis me souvenir Ique de sa ten-» dredsct des soins qu'il m'a prodigués ; nous n*aYÎ0Da pas de mère, il a été tout pour nous ; je Tai yu re»* ter à mon chevet des nuits entières lorsque j'étais malade y il souffrait de mes souffrances* Ahi Richard 1 laissez-moi vivre avec mon eœur brisé, mal» ne me forcez pas à repousser mon père ; si vous me privez de son amour, que me restera-t-il? Sait^on pourquoi Ton est aimé ou haï? pourquoi ma sœur ne m'aime-t-elle pas, pourquoi ?.«. Henriette se tut.
— J'ai de bien grands torts à me reprocher, Hen-
. riette ; je n'ai pas le droit de refuser ce que vous me
demandez, mais je vous fais un sacrifice, car il a
commis une lâcheté, une action des plus noires/ et
son amour pour vous ne saurait Fexcuser»
Henriette lui posa la main sur la bouche en murmurant :
•— N'ajoutez pas un mot ; je n'ai pas la force de souffrir davantage ; appelez votre mère, ma sœur, ou plutôt venez, il faut qu'on nous croie heureux; il faut me sourire comme si vous m'aimiez.
Elle essuya deux larmes et descendit appuyée sur le bras de son mari.
Henriette était d'une pâleur effrayante ; ses yeux étaient entourés d'un cercle bleuâtre , ses lèvres blanches ; l'altération de ses traits disait, malgré elle, combien elle avait souffert.
-* Jenny, dit^elle en passant auprès de la femme de chambre, préparez un lit pour mon mari dans l'ancien appartement de son frère, je suis souffrante et je désire être seule.
Bichard avait la tète brisée ; il ne répondit rien.
Us entrèrent au salon. On vint au devant d'Henriette qui souriait, en disant :
•^ Je suis bien, tout à fait bien. Ce n'était rien, un évanouissement, une légère indisposition; n'en parlez pas à mon père, Paul ; j'irai le voir demain. Quant à toi, Léonie, tu l'embrasseras pour ipoi, tu lui diras que Richard est désolé qu'il ne soit pas venu, et qu'il compte sur lui pour demain.
Henriette regarda son mari ; il comprit oet appel.
^ Oui, dit*il avec effort, faites part de tous mes regrets à monsieur Pallier, dites*lui ce qu'il sait déjà, que ma maison est la sienne.
Léonie ne comprenait plus rien à ce qui se passait; elle sortit avec Paul sans avoir trouvé un mot à répondre. Lorsqu'ils furent partis, Richard offrit le bras, i sa femme pour monter à son appartement. Arrivé au palier, Henriette s'arrêta, lui montrant du doigt le chemin de sa chambre, puis elle se dirigea du côté de la sienne.
— Henriette 1 murmura Richard.
La jeune femme se retourna, fit un pas-, lui tendit la main en disant à voix basse :
— Bonsoir, mon ami, mon frère, priez, cela soulage.
Quand Henriette fut seule, elle se laissa tomber à genoux et cacha sa figure dans le coussin de son canapé pour étouffer ses sanglots.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle en se tordant les bras I est-ce que je souffrirai toujours ainsi? Estce que ces déchirements de Tâme vont être étemels ? Mon Dieu, ayez pitié de moi ou donnez-moi la force de supporter les tourments qu'il vous plaît de m'envoyer. Puisqu'il Paime, il ne m'aimera jamais ! Je voudrais être morte. Marie, pauvre fille I comme elle a dû souffrir! Ah ! qu'il y a des êtres malheureux sur terre !
Henriette ne put trouver un instant de repos ; ellç faisait peine à voir. De son côté Richard n'avait pas fermé les yeux ; il sortit de grand matin pour tâcher de découvrir quelque chose sur le compte de Marie. Toutes les recherches furent vaines, seulement il apprit qu'on avait vu une femme nutête, sans châle, courir au bord de la mer. On avait cherché à la rejoindre, mais elle avait disparu. L'esprit du jeune homme était tellement frappé, qu'il ne doutait pas que ce fût Marie qui eût accompli un nouveau suicide.
— Tout est fini! murmura-t-il en regardant avec désespQir les flots écumeux bouillonnant à ses pieds,
pauvre fille ! j'étais indigne de toi, mon cœur sera ta tombe, tu n'en sortiras jamais !
Il attendit encore quelques jours; puis comme ses souvenirs le torturaient, comme la santé d'Hennette donnait de graves inquiétudes, il résolut de voyager ; il proposa à sa femme de la conduire en Italie. Henriette accepta avec joie. On fit les préparatifs et le départ fut fixé au lendemain du mariage de Léonie.
— Allons» se disait Paul, il n'y a plus à reculer; il le faut, mais il me semble que j'aurais mieux aimé Henriette.
La cérémonie du mariage fut horriblement triste. Monsieur Pallier était abattu, Léonie était changée : 8es belles couleurs avaient disparu; elle avait dû pleurer presque autant qu'Henriette. Richard était sombre ; lady Campbell seule jouissait d'une indifférence parfaite.
Aussitôt mariée^ Léonie déclara qu'elle voulait aller demeurer à Londres ; qu'elle voulait se distraire, voir les fètes^ le monde.
P^ul Pallier l'aima une heure pour cette bonne idée, mais ce fut tout. Richard partit avec Henriette pour l'Italie, Paul et Léonie pour Londres.
Une fois seul , monsieur Pallier s*afiaissa sur lui-même; l'orgueil s'envola; il ne resta plus qu'une machine sans vie, un corps inerte : il avait rendu ses comptes à lady Campbell ; elle le voyait à peine. Il quitta presque sa maison pour vivre au milieu
des hommes du port et de ses matelots. Léonio 'ne lui avait pas dit : « Venez avec nous ; » parce qu'elle n'avait éprouvé auQun regret à quitter le vieillard. Henriette n'avait pas osé demander cela à Richard. D'ailleurs elle avait besoin qu'il oubliât ; elle était heureuse de l'éloigner de tout ce qui pouvait lui rap^ peler des souvenirs pénibles ; elle écrivait à mon^ sieur Pallier, mais, pour un père éloigné de ses en-* fants, qu'est-ce qu'une lettre? une douleur de plus. Il souffrit horriblement de cet abandon ; pourtant il n'adressa jamais un reproche à Léonie, quoiqu'elle fût la plus ingrate des filles. On le plaignait après l'avoir envié.
Cinq ans se passèrent ainsi.
Il commençait à se faire à l'idée de mourir seul» lorsque Richard revint avec sa femme et son fils. Il était aisé de voir qu'ils avaient beaucoup souffert et leurs traits g^trdaient l'empreinte du malheur passé. Henriette était vieillie de dix ans ; Richard avait un front soucieux, jamais on ne l'avait vu sourire depuis son retour ; c'est que la jeunesse, en s'éloignant de l'homme, emporte le premier amour comme le premier amour emporte la jeunesse. Mal* gré ses efforts et le temps, Richard n'avait pas pu surmonter son aversion pour le père d'Henriette ; le retour de sa fille le laissa aussi isolé ; il se résigna, se contentant du peu qu'on voulait bien lui donner. Du reste, il avait de graves préoccupations : Paul et Léônie menaient grand train à Londres ; il se gar-
dait bien de se plaindre ; il travaillait sans relâche et trouvait dans ses fatigues un peu d'oubli.
A son arrivée à Londres, Léonie s'était jetée au milieu des plaisirs avec une fièvre, une ardeur surnaturelle ; il fallait une grande force ou un grand désespoir pour résister ainsi aux nuits passées, i ce mouvement perpétuel des désœuvrés • qui fatigue mille fois plus qu'un travail régulier.
Léonie était capricieuse, changeante dans ses goûts ; die se figurait que, pour être la femme la plus distinguée, il fallait avoir les plus beaux équipages de Londres, les premières loges dans les théâtres, réunion forcée qui place la bourgeoise à c6té de la grande dame, et Toblige à regarder une toilette qu'elle envie ou qu'elle trouve de mauvais goût. Paul et Léonie n'étaient jamais seuls ; ils s'en* nuyaient trop en tète à tète ; il leur fallait de ces amis complaisants qui vous font la grâce de vous aider à vous ruiner. Ceux-là. ne manquent jamais tant qu'il vous reste quelque chose. Londres était dans toute sa splendeur ; il avait fallu mettre un prix fou pour se procurer des places au Théâtre de Drury- Une : ce soir-là il était éblouissant de lumières » de diamants et de fleurs. Léonie venait d'entrer dans sa loge avec son mari et deux de ses amis : elle jeta un ^ coup d'oeil indifférent sur tous ceux qui Tentouraient. La salle était comble, le premier acte allait finir et une des loges d'avant-scène était vide ; quelques spectateurs mal placés criaient au scandale , les eu-
rieux regardaient de temps à autre pour voir ceux qui allaient arriver ; comme le rideau tombait, la porte de la loge s'ouvrit : une dame entra, elle était suivie de deux jeunes gens qui se tinrent dans Tomhte ; la vue de cette femme produisit une vive sensation dans la salle ; elle avait une pelisse de satin blanc garnie de cygne ; ses cheveux noirs s'entrelaçaient dans des branches de coquelicots rouges et d'épis de diamants. Il y avait, dans cette riche coiffure, un certain désordre qui lui donnait une grâce parfaite. Elle ôta sa pelisse et la donna sans se retourner. Les deux jeunes gens la saisirent en même temps, ejt semblèrent se disputer un moment Thonneur de la porter dans le fond de la loge. A rentrée de la jeune femme il s'était fait un murmure d'admiration, qui redoubla quand on vit ses bras, ses épaules et son cou. Les plis de sa robe de dentelle noire, faite à la grecque, étaient retenus par des agrafes de rubis ; elle portait la tète hautes son regard avait une fierté impertinente.
— Quelle est cette dame ? demanda Léonie, qui daigna la lorgner; elle est singulièrement habillée ! cette robe noire. . . ces fleurs rouges . .. elle a l'air d'un diable.
XYI
— Quelle est celte dame? répondit en riant monsieur Lucien, ami de Paul^ vous lui faites bien de
rhonneur en lui donnant le nom de dame. Si ce n*est pas le diable en personne, c'est certainement an de ses sujets de prédilection .
— Ah I fit Léonie en dirigeant sa lorgnette d'un autre côté.
— Cette^ femme est un mystère, reprit Lucien, on ne parle que d'elle en ce moment, mais on en dit tant sur son compte qu'il est impossible de rien savoir de positif.
— Vraiment I dit Léonie en regardant la femme aux coquelicots, tandis que la lorgnette semblait se diriger de l'autre côté de la salle, et que dit-on? quel est son nom ?
— Vous voilà comme les autres, vous voulez savoir; on l'appelle la Sapho, je ne sais pas pourquoi.
— C'est étrange, dit en riant Léonie ; vous qui savez tout.
— Ce doit être parce qu'elle est belle, murmura Paul qui ne l'avait pas quitté des yeux ; voyez donc comme elle a l'air indifiérent à ce qui se passe autour d'elle.
— Savez-vous quelque chose sur son compte? —-Faux ou vrai, j'en sais beaucoup^ fit Lucien
d'un air important, mais...
— Contez-nous cela, afin de passer le temps de Tentr'acte.
— Eh bien ! reprit Lucien, après s'être préparé comme s'il allait faire un speech : un de mes amis qui allait chez elle, car vous comprenez que je ne
hante pas de semblables femmes, m'a dit qu'elle était d'une grande famille italienne et riche à millions. Cela est invraisemblable comme tout le reste ; elle ne sait pas un mot d'italien ; elle ne répond jamais aux questions qu'on lui adresse, il faut s'en rapporter à ce que disent ses domestiques, tous se prétendent bien informés* Mais elle en a. dix qui, moyennant une livre chacun , vous racontent une histoire différente. Cela coûte très-cher et Ton ne sait rien.
— Dix clomestiques, interrompit Léonie étonnée, que fait-elle de tout ce monde ?
— Elle a bien juste de quoi faire son service ; elle a un des plus beaux hôtels de Londres, on dit que les murs sont d'argent et les portes d'or.
— Ah! est-ce que vous avez vu cela?
— Dieu m'en garde I Ce doit être le chemin de l'enfer.
— La pièce commence, ce sera pour l'autre entr'acte.
— J'ai vu le roi Léar vingt fois, murmura Léonie à voix basse; votre récit m'amuse davantage. Comme elle a l'air méchant votre Sapho, son regard lance des flammes.
Pendant ce petit dialogue, la Sapho, puisque e'èst le nom qu'on lui a donné, semblait préoccupée, elle avait cherché du regard aux quatre coins de la salle, répondant à peine aux deux jeunes gens qui étltient dans sa loge. On eût dit que les paroles avaient de la
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peine à sortir de ses lèvres. Tout à coup sa figure changea d'expression, un sourire qui ressemblait aax reflets d'une joie méchante effleura ses lèvres dédaigneuses ; elle fit un petit salut, avec son éventaili à un jeune homme blond qui se trouraH dans on coin sombre de Torcbestre , salut à la fois familier et protecteur. Ce jeune homme était grand, paraissait d'une certaine force physique, tandis que les émotions qui se peignaient i chaque instant sur sonYisage^ annonçaient une grande faiblesse de ca-* nctère. Depuis une heure que la Sapho était entrée il ne Tarait pas quittée deis yeux il faisait autant de mouyements qu'elle. S'il eût été plus près, on rau-* rait pris pour son ombre. Lorsqu'elle Tavait vu et lai avait souri, il était devenu d'une pâleur livide , tout son sang était tombé en bouillonnant sur son cœur. Cette joie ressemblait à une grande douleur. Son sourire s'effaça lorsqu'elle le quitta des yeux, il glissa sa main droite dans son gilet, déchira sa chemise de ses ongles et comprima les battements de m cœur. Sapho ne le regardait plus, elle semblait l'avoir oublié, elle était gaie, se penchait avec noncbalance pour écouter de plus près ou les mots d'amour ou les compliments qu'on lui adressait.
— Àh I la coquette 1 la cruelle ! disait le jeune homme blond, sentant qu'il allait pleurer de rage ; elle me fera mourir de jalousie.
11 se promena dans les couloirs, se disant : -^ Je Qe veux plus rentrer, sa vue me fait mal..
Les gens faibles forment toujours de grands projets, prennent en apparence de grandes résolutions qulls ne tiennent jamais .
La Sapho ne regardait pas de son côté, pourtant elle l'avait vu quilter sa place; elle fronça les sourcils et redevint sérieuse comme à son entrée dans la loge.
L'acte finissait en ce moment.
— Les femmes, dit Lucien qui avait hâte de reprendre la parole et de se donner quelque importance aux yeux de Léonie, racontent Thistoire de la Sapho dune tout autre manière. Juliette , sa femme de chambre, assure qu'un jour, il y a de cela dix ans, la voiture d*un lord renversa la Sapho dans la rue ; il voulut qu'on la fît entrer chez lui pour lui prodiguer les soins nécessaires. Il la trouva si belle qull en devint éperdument . amoureux. On eut beau lui dire que c'était une femme de mauvaise vie, il la garda. Il voulait, si ce qu'on disait était vrai, l'arracher à la misère. Â sa mort, il lui laissa une grande fortune et l'hôtel qu'elle habite main^ tenant
— Oui, dit Léonie en riant, Thôtel aux murs d'ar-gent et aux portes d'or.
— Justement, répondit Lucien, qui se prenait au sérieux quand il racont^tit quelque chose. Elle a joué le rôle de fille repentante pendant la vie du vieillard. Pourtant elle sortait la nuit avec une lanterne sourde, sans qu'on pût jamais savoir où elle
allait; elle passait au travers des murs, elle rentrait au point du jour. Si c'eût été un homme on l'aurait pris pour un conspirateur.
— Ahl ça, fit Paul en riant, peut-être un peu trop haut pour être convenable, c'est un Méphistophèlès que votre Sapho, il doit y avoir des cornes sous cette forêt de cheveux noirs.
— Ce n'est pas grand* chose, répondit Lucien qui renchérissait sur les on dit pour plaire à Léonie , je la crois un peu sorcière, elle connut tout le monde^ elle sait tout.
— Ahl ça, dit Paul, mais vous nous faites des contés bleus ; tout ce qu'on dit sur le compte de cette dame ou deinoiselle n'a pas le sens commun. Allons prendre Tair.
—Vous n'êtes encore qu'au commencement , attendez donc 4 répliqua Lucien voyant que Léonie l'écoutait avec un intérêt mêlé de curiosité, d'autres assurent qu'elle a été mariée, que son mari a été tué en duel par un de ses amants ; tout cela, comme vous le dites , peut être plus ou moins trai, mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'il se passe chez elle des choses fort extraordinaires; si le passé laisse des doutes, le présent existe : on dirait qu'elle craint un danger : elle est toujours armée.
— Oh ! dit Paul avec impatience , vous vous grisez de paroles, mon cher; vous allez sans doute cherchera nous persuader qu'elle cache spus cette
robe de dentelles des fontes et des pistolets d'arçon ; tout cela est impossible , s'il y avait du vrai , la police s'en serait mêlée depuis longtemps.
— La police de Londres, répondit Lucien en homme qui connaissait la capitale, a bien assez à faire avec les ivrognes et les boxeurs , elle ne s'occupe pas des femmes.
— Allons , s'écria Paul en le tirant par le pan de son habit, il n*en démordra pas, Tentr'acte va finir et je n'aurai pas eu le temps d'allumer un cigare.
Quand ils furent assez éloignés de la loge , Paul dit à Lucien en s'arrêtant en face de lui :
— Vous connaissez cett€ femme que vous appelez la Sapho?
— Un peu , répondit Lucien d'un air qui voulait dire beaucoup.
— Eh bien ! mon cher ami, je désire lui être présenté le plus tôt possible, arrangez-vous pour cela. Non-seulement je la trouve d'une beauté idéale, mais encore toutes ces histoires ont piqué au vif ma curiosité. Je veux la connaître.
— Prenez garde, dit Lucien d'un ton paternel, c'est une syrène, on dit aussi que ceux qui la voient Taiment, mais que ceux qui la connaissent Tadorent
— Soyez donc tranquille, répondit Paul avec son flegme habituel , mon cœur est lourd, il ne bat pas comme celui d'une fauvette. C'est une fantaisie, je me fatigue de n'en avoir que pour des chevaux.
LA SAl^HO 483
—Après cela, ce que je T0ttsen4i« est pour la forme , vous pensez bien que je ne suis pas inquiel sur Totre compte , vous avez une des plus jolies femmes de Londres.
— Certes, mais voilà dnq ans que bous sommes mariés, et puis c'est ma femme.
— Demain à trois heures jlra^ vous prendre. Léonie était restée seule avec une vieille dame
de ses amies, qui faisait toujours l'éloge des acteurs morts aux dépens de ceux qui jouaient ; elle n'avait pas perdu un seul des mouvements de ia Sapho , elle voulut critiquer sa toilette , son maintien, elle ne put y parvenir. Un secret pressentiment lai disaiit que cette femme jouerait un r61e dans sa vie.
Le spectacle venait de finir. Les deux jeunes gens qui se trouvaient dans la loge de la Sapho s'avancèrent à la fois : elle refusa les deux bras qu'on lui offrant.
— Merci, dit-dle, je veux m^'enveîepper dans ma peUsse; elle noua son capuchon en regardant la foule qui s'écoulait en silence.
— Parti! murmura-t-elle bien bas, ou il souffrait trop, ou il ne m'aime pas assez.
Sa physionomie avait repris cet air indifférent qu'ont ces êtres que rien n'intéresse, que rien n'amuse, parce qtfils sont blasés.
— Ah 1 fit-elle en s'arrêtant tout à coup et donnant à son regard Téclat du feu, il était là !
— Qu'y a-t-il î demandèrent à la fois les deux jeunes gens.
— - Rien, répondit Sapho en souriant. Je me suis tordu le pied. Votre bras, Williams.
Elle s'appuya sur le bras du jeune homme avec un laisser-aller plein d*abandon.
— Je vous fatigue? lui demanda- t-elle en attachant sur lui un long regard qui semblait plein d*amour.
— Vous ne le croyez pas, répondit celui-ci en se redressant avec fierté.
Williams était un de ces hommes de bonne famille qui entrent dans la vie par ce mauvais côté, où il y a toujours fpule ; ils ne cherchent pas à profiter des grâces, du mérite de leur personne pour plaire; on dirait que lesu bonnes manières, l'éducation sont des choses dont il faut se défaire et s'éloigner à tout prix. Ce n'est pas le plus beau cheval qu'il leur faut ; c'est celui qui coûte le plus d'argent. Les plaisirs qui n'offrent ni danger ni chance de perte considérable sont insupportables.
Qu'est-ce qu'une femme jeune et belle si tout le monde n'en parle pas ? Il faut la renommée; qu'elle aità la main une trompette d'or ou de cuivre, pourvu qu'elle fasse du bruit Ils ne recherchent souvent la femme de qui Ton parle que pour faire parler d'eux.
Depuis trois mois que Williams faisait la cour à Sapho, il n'avait rien obtenu d'elle. Il lui avait dit une fois : Je vous aime. Elle l'avait regardé avec un
air de mépris écrasant. Soit que sa passion ne fût
pas des plus violentes, soit qu'il la cachât au fond de son cœur, il se résigna à jouer le rôle de cavalier servant. Pour certains hommes, avoir une maîtresse ignorée, c'est peu ; afScher une femme que l'on n'a pas, c'est tout. De ce côté, Williams n'avait rien à désirer, on eût dit que la Sapho cherchait les occasions de se trouver en public avec lui. Il passait pour son amant. Il payait au poids de Tor l'honneur de se compromettre publiquement ; car les Anglais jugent plus sévèrement que nous ces^ genres de liaisons. Ces deux êtres jouaient, l'un près de Tau* tre, un rôle singulier et incompréhensible : tantôt froide jusqu'au dédain, Sapho éloignait le jeune homme d'un geste impérieux ; tantôt penchée sur son bras, respirant son haleine, elle semblait s'enivrer de son regard.
Le sot orgueil de notre homme à la mode ne recherchait pas les causes de cette manière d'être. D'ailleurs les ressorts qui faisaient mouvoir laSapho étaient invisibles. Qui aurait pu deviner que, lorsqu'elle semblait écouter Williams avec plaisir, le regarder avec tendresse, elle ne le voyait pas, elle ne l'entendait pas ? Celui qu'elle suivait de la pensée, c^était le jeune homme blond, à qui elle avait fait un signe à l'orchestre. Il était à demi caché derrière une colonne. Ses lèvres étaient crispées, ses yeux hagards, il ressemblait à un furieux qui va 8'élancer sur son plus mortel ennemi. La Sapho
l'arrêta d'un regard , il resta immobile , anéanti ^ poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement sourd.
Que de fois nous passons à côté d'une grande soufifrâtiee ^ comme celle qu'éprouvait ce pauvre jeune homme, sans nous en apercevoir I quelle torture vous fait éprouver la jalousie ! Qui n'a pas ressenti ces déchirements, ce malaise général qui broyé le cœur ^ cette étreinte qui pulvérise râmci qui vous rend inerte ou fou, vous réduit à la faibiesse d'un enfant ou vous donne la force d'un lion? Geut qui vivent d'une vie paisible, honnête, ne con* naissent pas ce fléau qui fait pleurer des larmes de sang à ceux qui vivent et aiment dans le monde de rinçons tance.
Lé pauvre jeune homme était brisée haletant, il avait tant souffert durant cette soirée qu'il n'avait plus de force ; mais lorsqu'il vit Sapho faire monter Williams dans sa Voiture, il s'élança sur ses traces, en se disant :
~ Je suis un lâche. Il faut que cela finisse. Elle m'a feaentî, elle l'aime, j'en suis sûr^ Ah I qu'ils prennent garde ! qu'ils prennent garde l
Il était arrivé à la porte de Sapho, sa voiture était rentr;ée. Il s'appuya au mur, regarda la maison comme sll voulait voir à Tintérieur, il hésitait avant de sonner. Une voix mystérieuse lui disait :
-^ Va-t'en, ne franchis pas le seuil de cette porte, il y a un abîme derrière elle.
— Eh bien 1 murmura-t-il comme s'il répondait à sespressentiments,dusséjem'yengloutirj'entrerai.
U sonna.
— C'est lui, dit à voix basse Sapho qui semblait attendre à la croisée du premier, va Juliette ; faistoi prier avant de le recevoir, dis-lui que tu prends cela sur toi, au risque d*étre grondée. Va ! va !
La croisée se referma en silence.
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ENriN IL M'APPARTIENt
L'hôtel habité par Sapho ne ressemblait en rien au genre de construction anglaise, le plan en avait été fait par un architecte français. Sur le côté droit il y avait une porte cochère qui allait rejoindre une cour où se trouvaient les écuries ; à gauche , au milieu, un perron où s'arrêtaient les voitures, le rexde-chaussée se composait de quatre grandes pièces, une salle à manger, un salon, un boudoir, puis un autre salon qui servait de galerie ; le premier étage était disposé de la même manière, seulement d'un côté était la chambre à coucher de la Sapho , son cabinet de toilette ; de l'autre côté, un salon et un boudoir. Ces pièces étaient meublées avec un luxe dont rien ne peut donner une idée: des tapijs' magnifiques, des tentures de soie relevées avec des glands d'or, des meubles de Boule et de bois de rose, des glaces de Venise , des tableaux de maître , des
bronzes portant des flots de lumière^ vous éblouissaient en entrant; il eût fallu huit jours à un amateur pour examiner chaque chose en détail. L'or étincelait de toutes parts en se reflétant dans les glaces: chaque potiche en porcelaine de Chine , de Sèvres ou du Japon était remplie des fleurs les plus suaves et les plus rares. Les hommes habitués au luxe avouaient eux-mêmes qu'iU n'avaient jamais rien vu de comparable à cet assemblage de merveilles.
— ParSonnez-moi , mon cher Williams, avait dit Sapho en le faisant entrer dans le grand salon, je vais ôter ma coiffure. Je suis à vous dans cinq minutes.
Les deux jeunes gens s'inclinèrent. Williams avait perdu sa gaieté , son aplomb ; c'est qu'une fois la portière de la voiture fermée , se croyant en bon chemin , il avait voulu parler de son amour à la Sapho, qui lui avait répondu avec impatience :
— Mon bon ami , vous êtes fatigant ; voilà trois fois que vous me dites la même chose ; à force de me dire que vous m'aimez, vous finirez par vous le persuader, vous m'ennuierez et je serai forcé de ne plus vous recevoir.
' Il se tut dans la crainte de lui déplaire et de ne plus accompagner cette femme, qui flattait à un si haut point sa vanité.
Quand Sapho fut sortie , il poussa un soupir et regarda son ami ; celui-ci semblait assez satisfait de voir sa disgrâce.
LA SAfHO. 489
^ Se ne puis me plaindre à lui, pensa Williams» je suis sûr qu'il en est plus amoureux que moi.
En les quittant, Sapho passa dans sa chambre, se mit à une des fenêtres donnant sur la rue.
— Va ouvrir, dit-elle à Juliette en se retournant précipitamment.
Puis venant s'asseoir devant une glace, elle commença à ôter nonchalamment une à une les fleurs de sa coiflfure.
Juliette rentra pour annoncer le jeune homme ; mais il ne lui en laissa pas le temps ; il était au milieu de la chambre avant qu'elle n*eût dit un mot.
Sapho le vit dans la glace: il avait les traits bouleversés, il était pâle , tremblant ; elle se retourna avec on calme qui faillit renverser le pauvre amoureux.
— Sapho, dit-il d'une voix étranglée, il faut que je vous parle tout de suite.
Elle le regarda en lui disant :
-* Ne pourriez-vous choisir un autre moment » mon cher Henri? J*ai du monde à souper, et si ce que vous avez à me dire est long, il faut ajourner.
— Oui, ce que j'ai à vous dire sera long, répondit le jeune homme en faisant un effort sur lui-même ; que vous ayez du monde ou non , il faut que vous m'écoutiez jusqu'au bout. Renvoyez votre femme de chambre.
Sapho fronça le sourcil sans ordonner à Juliette de sortir.
— Pardon , murmura Henri d'une voix plus
douce^ pardon , je n'ai pas le droit de commander; mais je vons en supplie, écoutez-moi, car il arriverait un malheur^ je deviendrais fou.
— Laissez-nous « Juliette, dit Sapho« Puis^ regardant la pendule, elle ajouta : •— Vous rentrerez dans dix minutes.
HenH avait affaire à trop forte partie pour lutter. Lorsque Sapho vit bien qu'il avait été vaincu sans combattre , elle lui adressa un sourire charmant , étendit le bras et de Tair le plus gracieux du monde, elle lui dit :
•^ Prenez un fauteuil^ mon cher Henri j et caùscms.
-^ b'abofd, tépondit-il en soupirant, ai-je le temps de m' asseoir?
*— Mon bon ami, vous avez juste le temps de vous dépêcher. Qu'avez-vous à me dire de si pressé?
Henrisemordit les lèvres, ses mains se crispèrent, ce ton le blessa et ranima sa colère^ son regard prit ilne expression menaçante, qui aurait fait frémir une autre femme. Mais Sapho le regarda avec ce calme, cette puissance de volonté qui le dominait, il baissa la tète malgré lui, parut réfléchir un instant, puis se rapprochant et prenant la main de Sapho^ il murmura :
— Ne me regardez pas ainsi , Sapho, Vous me faites mourir. Les dix minutes vont s'écottlei* sans que j'aie le* courage de vous du-e un mot, mon pauvre cœur batâ m'étouffer. Je suis si malheureux à cause de vous I
Sapho lui serra la main et plongea un long regard dans cette âme qu'elle semblait vouloir enivrer de bonheur.
Henri se laissa tomber à genoux devant elle comme pour la remercier de ce pressement de main qui venait de lui rendre la force de parler, mais il regarda la pendule avee inquiétude.
On eût dit que Sapho lisait la pensée de cet homme qui ne respirait que par elle.
— Voyons, enfant , dit-elle avec douceur, parjez donc,' j'ai dit dix minutes comme j'aurais dit une heure.
— Sapho i reprit Henri en la regardant en face , vous savez que je vous aime plus que ma vie» plus que ma mère, plus que Dieu I
*- Vous me l'avez dit souventj mon cher Henri, mais vous ne me l'avez jamais prouvé.
— Comment l'aurais-je pu? répondit le jeune homme en regardant autour de lui avec tristesse, je n'ai que mon amour à vous offrir, et vous l'avez repoussé.
— Non , mon ami , répondit Sapho qui semblait combattre une idée, non, je ne vous ai pas repoussé, et votre amour est la seule chose qui descende jus* qu'au fend de mon cœur, vous m'écoutez , n'est*ce pas?
— Oh J murmura Henri qui semblait en extase^ mort je vous entendrais.
— Je trouvais qu'il n'était pas raisonnable de vous
aimer, reprit Sapho après une pause, je ne le voulais pas, mais on n'est pas msutre de ses sentiments, et je vous aime...
Henri Fenlaça de ses bras , et laissa tomber sa tète sur la poitrine de Sapho ; il ne pouvait dire un mot : il pleurait de joie.
— Oui, je vous aime, reprit-elle en le serrant doucement sur son cœur, et à cause de cela je suis aussi malheureuse que vous.
Henri la regarda.
— Plus malheureuse même, reprit-elle en s'animant, car je suis enchaînée par des liens* invisibles qui gênent mes actions, entravent les battements de mon cœur ; ne me demandez pas d'explication ; je suis un mystère pour moi-même. J'aime le luxe, les diamants, les fleurs, les lumières ; hors de cette vie je ne pourrais vivre. Je ne puis vous la faire partager, vous n'avez pas de fortune.
Elle s'arrêta, Henri avait baissé la tête ; elle reprit:
— Vous connaissez mon caractère : je ne veux pas que mon amant ressemble à un laquais, et qu'il entre chez moi par l'escalier de service ; je veux que ce soit lui qui débouche le Champagne à mes soupers, qu'il essaye mes chevaux le matin et qu'il soit à mes côtés au bal, au théâtre. Un amour pastoral me tuerait au bout d'un mois, s'il n'était pas mort au bout de huit jours. Mais je vous ai déjà dit tout cela, Henri, et nous étions convenus de rester des amis.
— C'est vrai, murmura le jeune homme* c'est vrai, mais je suis si malheureux I je ne puis tenir ma parole quand il s*agit de m'éloigner de vous, et vous savoir au bras d'un autre, cela fait bouillonner mon sang, il me semble que je vais mourir* J'ai lutté huit jours, le neuvième j'ai été au théâtre. J'ai besoin de vous regarder, comme on a besoin d'air pour vivre. J'ai vingt-deux ans, ce premier amour c'est toute ma vie à moil il me semble que je puis mourir, maïs vous oublier, jamais I Quand j'ai vu près de vous ce Williams, qui ne vous quitte plus, mon cœur me faisait tant de mal que j'aurais voulu l'arracher I voyez plutôt :
Il ouvrit son habit et montra sa chemise tachée de sang.
^ C'est de la folie, mon cher Henri, dites-vous que cela est impossible, faites-vous ^ne raison.
— Que je me fasse une raison I s'écria-t-il hors de lui. Quand je vous dis que je vous aime, que tous mes désirs, toutes mes pensées sont à vous, que tous mes efforts sont inutiles, que si l'on me saignait à toutes les veines, la vie s'en irait avant votre souvenir ! Cela vous est facile à dire, à vous qui ne m'aimez pas, qui aimez ce Williams. Tenez, Sapho, ajouta-t-il en lui serrant la main avec force, nous jouons un jeu infernal, prenez garde, cela finira mal pour tous, je commencerai par tuer votre Williams.
— Là... dit Sapho sans s'émouvoir. Calmez-vous, on ne se comprend pas quand on s'emporte : je
n'aime pas M. Williams, mais vous me désobligeriez ea le tuant, parce qu'il a quatre millioos de fortune ; ensuite, si je ne vous aimais pas« rien ne m'obligerait à vous dire que je vous aime ; mais puisque j'use mon éloquence sans pouvoir vous faire entendre raison^ nous ne nous verrons plus.
Henri détint p&Ie coiiime un morti il joignit les mains en murmurant :
•- Ah I ne dites pas cela, ne dites pas que je ne Vous verrai plus ! ayez pitié de moi, j'ai eu tort, pardôn^ pardon; mais est-ce ma faute> à moi, si je vous aime comme un fou, si je suis un pauvre cadet de famille sans fortune ? Sapho, quelle femme êtes-vous donc? vous dites m'aimer; vous allez me voir partir en larmes, le cœur navré, et vous aurez la force de sourire, d'être gale à ce souper I Oh I vous me rendez méchant I Et ses yeux reflétaient une pensée sinistre. Je voudrais que le vin que vous allez boire vous empoisonnât tous trois- C'est trop d^ cruauté 1 adieu ! vous lie me reverrez jamais.
Sapho étendit, le bras pour Parrèter, haussa les épaules et dit en le regardant i
—Qui vous aditque j'aurais lecouragede toutcela?
Elle s'approcha de la cheminée, tira le cordon de sonnette, tandis que Henri, immobile, retenait sa respiration.
— Juliette, faîtes dire à ées messieurs que je n'aurai pas le plaisir de les voir ce soir ; je me sens fatiguée, allez...
LA BXPEO. 495
La fémifie de chambre sortit.
Henn s'approcha de Sapho pour lui prendre la main.
Elle le reponsisa.
— Ne me remerciez pas, dit-elle brusquement; je tic suis capable d'aucuil sacrifiée; je le regrette une minute après ; demain^ j'aurai des ennetnis à cdttse de vous.
— Ah I Sapho ! toute ma vie est à vous pour ce que vous venez de faire à cause de Inoi I
•i— Votre vie, dit Sapho en se croisant les bras, que voulez-vous que j'en fasse f croyez-vous que je ptiisse rescotiipter, et qu'elle me servirait à payer mille livres sterling à la fin du mois?
— ■ Voyons, ma belle Sapho, dit le pauvre Henri qui se trouvait trop heureux pour laisser entrer ces mauvaises paroles dans son cœur, voyons, ne lais-* sez pas la violence de votre caractère prendre le dessus ; vous venez d'avoir un bon mouvement, ne me forcez pas de l'oublier, ne l'oubliez pas vousmême ; si vous n'avez pas le courage de faire de» sacrifices, mbi, je suis trop homme du monde pour les accepter. Je n'ai malheureusement pas les quâtbe millions de M. Williams, mais je puis vous donner les inille livres sterling dont vous avez besoih à la fin du mois.
Saj)ho le regarda d'une façon étrange, en disant :
— Voilà justement ce que je ne veux pas ; je sais que vous n'avez que 600 livres de pension qui suffi-
sent à peine à payer les fleurs que vous m'envoyez. Henri releva la tète avec fierté :
— C'est vrai, dit-il, -mais ma mère est riche et j'aime mieux avoir recours à sa cassette qu'au suicide.
— Si vous croyez qu'elle va vous l'ouvrir de bon cœur 1
— Ne vous inquiétez pas des moyens, ils seront toujours dignes de moi.;
Sapho fronça les sourcils.
— Vous réfléchirez à cela, dit- elle en lui tendant ses deux mains, moi je suis fatiguée, venez ; maintenant vous êtes bien sûr que je ne souperai pas, je vais vous reconduire.
— Déjà, dit Henri pour qui l'heure s'envolait.
— Déjà, répondit Sapho en lui montrant la pendule, il est (^ux heures du matin.
— C'est vrai.
Sapho lui prit le bras et l'emmena dans l'obscurité ; comme il allait tourner du côté par où il était entré, elle Tarrèta en disant :
—Par ici; et ouvrant une petite porte qui donnait sur un jardin, si l'on peut appeler jardin une cour de deux cents pieds carrés, entourée de murs énormes où végètent quelques pauvres arbres. On était arrivé à la porte du fond qui donnait sur une rue déserte.
Sapho allait Touvrir.
— Une minute encore ! dit Henri en l'arrêtant, faisons un tour ou deux dans ce jardin.
LA SAPftO. 197
— Soit, dit en riant Sapho, puisque vous l'honorez aussi du nom de jardin; enfin si petit qu'il soit, il faut s'en contenter ; ce n'est pas chose commune à Londres. Cette maison a été construite par un Français; je crois que le parc était très-grand; on a vendu des terres de ce côté. •
Elle étendit la main dans la direction dont elle voulait parler. Henri prit cette main et la baisa.
— Fou que je suis I dit-il, je vous retiens ici, vous êtes glacée 1 Aile?: ! allez ! ma belle Sapho, je suis un égoïste.
— Non, dit-elle en se penchant sur sop épaule, je n'ai pas froid, toute la chaleur de mon corps est au cœur I
— Bien vrai I dit Henri en la prenant dans ses bras, pourtant vous me renvoyez !
— Allez, dit Sapho en se dégageant pour ouvrir la porte, vous aviez raison, j'ai froid !..• Enfin, dit-elle en l'écoutant s'éloigner, il m'appartient I
IL m'est arrivé un malheur, mademoiselle lélia
s'est sauvée
Une fois la petite porte fermée sur lui, Henri s'éloigna en marchant aussi fièrement qu'un homme qui aurait conquis le monde > sa poitrine lui semblait trop étroite pour contenir la joie de son âme » il respirait à pleins poumons ce brouillard, infect
de Londres ; il trouyait Tair embaumé, il regardait son ombre se dessiner sur les murs , se croyait grandi de six pieds; s'il voyait venir devant lui deux ou trois ivrognes, il les prenait pour des coupeurs de bourses, et allait passer près d'eux; ne doutant pas de sa força r il aurait courageusement lutté contre un hercule; Sapho lui avait dit: Je vous aime, il était heureux, et Ton sait que le bonheur qui vient de l'amour ne doute de rien. Henri habitait un pe* tit appartement qieublé dans Regent-Street. Cet appartement, qui se composait de six pièces, était divisé en df ux parties ; l'autre moitié avait été louée à an jeune Allemand qui avait à peu près l'âged'HenrL Petit à petit les deux voisins s'étaient liés d'amitié, la porte condamnée s'était ouverte et l'appartement était dévenu commun. Léo Lehmann, c'était le nom du voisin d'Henri, avait vingt-quatre ans ; il était grand, mince et semblait d'une santé délicate ; sa figure, quoique régulière^ était insignifiante et n'avait pour toute expression qu'une inefiable douceur. Léo n'avait pas de parent, son père était mort au service; sa mère avait une pension de veuve qui finissait avec elle ; la pauvre femme voyant la faiblesse de son fils comprenait bien qu'il ne pourrait jamais être soldat : elle avait peur pour lui, et à force de privations elle avait amassé quelque argent Quand elle mourut, elle laissa à son fils Léo cent livres de rentes ; cela n'était pas une grande fortune, mais elle lui avait appris l'économie^ lui avait fait toutes les
reeotnmandations que son cœur maternel lui dictait et elle quitta la yie le sourire sur les lèvres. Léo eut un si grand chagrin à la mort de sa mère qu'on craignit pour sa santé; un ami de! sa famille, un otmimerçant que ses affaires appelaient en 'Angleterre, lui proposa de l'emmener pour le distraire \ il acdepta. Une fois à Londres, il ne voulut plus le quitter, non pas qu'il se fut épris de cette ville , mais parce qu'il ne voulait plus retourner dans son pays où chaque souvenir était un regret pour lui. On lui envoya le portrait de sa mère, quelques objets de famille, et il se fixa dans le petit appartement où nous le trouvons. Le loyer était bien un peu cher pour sa modeste fortune, mais il n'avait aucun goût dispendieux, ne sortait jamais, ne fumait pas et dépensait moins qu'une femme pour sa nourriture. Léo traTaillait jusqu*à ce que ses doigts refusassent d'écrire ou ses yeux de lire^ Il traduisait de bons livres allemands en anglais ; il apportait un soin d'exaetitude remarquable à rendre la pensée de ses chers grands auteurs. U espérait un jour à venir tirer parti de de travail si dii&cile et dont beaucoup de gens ne se doutent pas. Ce qu'il faut avant tout dans une traduction, c'est l'exactitude ; quel qu'il soit, l'esprit qu'on croit y ajouter nuit à Toriginalité de l'auteur.
Depuis quelque temps Léo travaillait plus tard que de coutume ; il regardait souvent sa montre et soupirait comme une mère qui atte«d son fils :
— Deux heures du matin I dit-il en posant sa plume; décidément Henri finira par ne plus rentrer.
On venait de fermer la porte.
— Enfin, c'est lui !
Henri entra en regardant sur la figure de son ami s'il ne lui faisait pas l'effet du soleil au milieu de la nuit A son grand étonnement, Léo ne fut pas ébloui du tout, au contraire il faisait la moue en disant :
— Pourquoi rentrer si tard?
— Je sors du spectacle,
— A deux heures du matin? dit Léo d'un air grave et regardant sa montre.
— Parbleu ! et le temps de revenir chez soi:
— Il faut dix minutes en prenant le plus long, et le théâtre est fermé à onze heures.
— Ah ça, dit Henri, est-ce que tu vas sûnsi chaque soir me faire subir un interrogatoire? Pourquoi m'attends-tu ; si tu te couchais tu n'aurais pas d'impatience ?
— Vous avez raison, répondit Léo, qui devint rouge comme une cerise, je me mêle de choses qui ne me regardent pas ; cela ne m*arrivera plus.
Sur ce il prit sa bougie pour rentrer dans sa chambre.
— Eh I dit Henri en riant comme un fou, te voilà fâché 1 Qui dirait, en te voyant, que tu es nerveux?
— Je ne suis pas nerveux, je suis un ami ennuyeux et je me retire.
— Quand je tous le permettrai, répondit Henri lui barrant le passage; et imitant l'air grave de Léo, j'ai à TOUS parler d'affaires sérieuses, et je tous demande très-humblement de me prêter vos oreilles d'abord et votre cœur ensuite, car vous ne me comprendrez pas sans lui.
Henri conduisit gravement son ami en face du canapé et lui fit signe de s'asseoir.
Léo commençait à être inquiet.
— Voyons, dit-il en s'asseyant, je t'écoute et je te prêle mon cœur d'abord.
Henri lui serra la maio.
— Eh bien ! mon cher Léo, apprends, sans frémir, que je suis amoureux, amoureux fou de la 'plus belle créature du monde et qu'elle m'aime 1
— Alors, dit Léo en soupirant, tu vas te marier et nous allons nous quitter ?
— Point du tout, nous n'en sommes pas là, l'épouser ! comme tu y vas, toi, je le voudrais qu'elle ne le voudrait pas peut-être.
Léo le regarda d'un air stupéfait, il ressemblait à un Chinois à qui Ton parle français ; il se disait sans doute : une jeune fille qu'on aime et qui vous aime, que peut-on lui vouloir si ce n'est l'épouser?
Henri le comprit et tâcha de s'expliquer plus clairement, en lui disant quelle était la femme qu'il aimait.
Léo pâlit en se reculant ; puis après avoir réfléchi, il le regarda avec intérêt et lui dit :
SKS LA SAPHO.
— As-tu bien toute ta raison?
— Quelle drôle de question tu me fais là; dit Henri avec son intarissable gaîté qui avait repns ie dessus depuis qu'il se savait aimé. Comment veux-tu f ue j'aie toute ma raison, puisque je viens de te dire que je suis amoureux fou ; qu'il y a trois heures, j'étai$ le plus malheureux des hommes et qu'à ppés^tt je crois avoir le ciel et la terre en toute propriété.
— Voilà ce qui me désole, tu feras quelque «ottisè; je connais peu le monde, mais il me semble que tu devrais te méfier de cette femme.
— Me méfier de Sapho, s'écria Henri, la fraiichise même, la beauté en personne, un ange; je l'adore !
— Si tu donnes le*nom d'ange à cette femme, dit sérieusement Léo, comment appelleras-tu ta soeuTy une honnête fille ?
— Je n'ai pas de sœur, reprit Hem*i impatienté. — Tu peux te fâcher, continua Léo avec calme.
Ton ange ressemble fort à un démon ; quoi ! elle dit t'aimer, et ne se sent pas le courage de quitter tous les plaisirs pour toi I Elle ne veut pas que tu passes par Tescalier dérobé, cela veut dire : payez, et cette femme, Henri, t'ouvrira son boudoir, mais elle est incapable de t'ouvrir son cœur, elle n'en a pas.
— Diable, dit Henri en se promenant à grands pas ; moi qui croyais me confier à un ami qui me consolerait, me comprendrait, je suis tombé sur un moraliste. Voilà bien comme sont les gens qui ne parlent qu'en temps et mesure, et vivent comme des
saints ou des hypocrites. Et ou avez-vous appri? à ai bien connaître les IFèmmes, monsieur le philosophe? Léo désigna du doigt tous ses bouquins empilés sur son bureau.'
— Je connais tous les mondes comme si je les avais habités, les livres se font avec Tessence de Fâme des hommes et sont presque toujours plus naturels et plus vrais qu'eux; ils parlent de Pamour avant de le connaître , pendant et après ; à la fin du roman on sait Thistoire» la réalité démasque l'idole : alors voyant qu'ils ont été trompés, ils nous disent les chagrins, les déceptions qu'ils ont éprouvés ; ils ont payé assez cher l'expérience du cœur pour avoir le droit de dire à celui qui entre dans la vie : Méfiez-vous !
— Oui, dit Henri, quand ils sont vieux et qu'ils ne peuvent plus être heureux, ils veulent empêcher les autres de l'être. Je connais beaucoup de ces moralistes qui écrivent d'une main : buvez de l'eau, tandis que de l'autre ils boivent du vin. Le vrai sage est celui qui dit : Il faut que jeunesse se passe. J'ai vingt-deux ans, je suis amoureux et je donnerais ma part de paradis pour un baiser de ma Sapho ; nous n'en parlerons plus, n'est-ce pas; ta main et bonne nuit
Léo serra la main d'Henri, mais il était profondément triste.
— C'est ma faute aussi, dit Henri en ferniant sa i)orte; que diable avais-je besoin de lui raconter mot
pour mot ma conyersation avec Sapho? est-ce que les gens qui n*aiment pas comprennent quelque chose à cela?
Fuis s*approcbattt de sa table, il prit une lettre décachetée.
— Ah I fit-il, voilà cinq jours que je veux répondre à ma mère, que vais -je lui dire : que j'étudie jour et nuit, que je me conduis bien et qUe je fais des économies ; non, je ne puis pas dire cela. Il faut qu'elle m'envoie de l'argent. Voilà le difficile à écrire et à obtenir. Ah I bah I je ne veux pas faire passer un nuage sur mon bonheur ; je penserai à tout cela demainl
Il se coucha et s'endormit comme on s*endort à son âge quand on est heureux.
Après avoir refermé la porte par laquelle Henri était sorti, Sapho traversa le jardin pour rentrer chez elle; elle avait les bras pendants, la tète baissée sur sa poitrine, elle regardait sans voin
Juliette vint au-devant de sa maîtresse, en lui disant d'une voix tremblante :
— Madame n'a pas trouvé la petite porte ouverte ?
— Non, pourquoi?
— Ah I madame, c'est qu'il m'est arrivé un malheur; pendant que j'étais occupée au premier, mademoiselle Lélia s'est sauvée.
— Encore I dit Sapho avec colère, on dirait que vous le faites exprès. Je finirai par me fâcher tout à fait.
— Elle est peut-être rentrée, je vais voir.
Sapho monta an deuxième étage, elle visita les quatre pièces ; cet appartement était meublé avec une simplicité confortable; seulement, il y avait épars dans tous les coins des chiffons, de vieilles robes de bal, des fleurs fanées. Après avoir visité toutes les chambres, Sapho dit avec colère :
^ Elle n'y est pas, dans quel costume peut-elle être sortie, où est-elle allée?
— Je crois qu'elle s'est enveloppée d'un grand ehâle à carreaux; je ne savais pas ce que je voyais glisser dans l'ombre, il était à peu près neuf heures quand elle s'est sauvée. J'ai bien vu ouvrir la petite porte, je pensais que c'était madame, puisqu'elle seule a la clef, mais il parait que mademoiselle Lélia ea a une aussi. Celle que vous croyiez avoir perdue, elle vous Taura volée ; elle n'est pas si folle que vous le pensez, allez !
— Venez m'aider à me déshabiller, dit Sapho d'une voix brève.
, Sans doute, Juliette était habituée à ces sorties nocturnes^ car elle n'offrit pas à sa maîtresse de l'accompagner, d'appeler un domestique ou d'aller lui chercher une voilure.
I Sapho mit un peignoir couvert de broderie, une robe de chambre d'un si beau damas, qu'une marquise de l'ancien temps en eût fait une robe de cour, elle baissa sur son front un de ces voiles noirs qui remplacent à merveille un masque, et elle passa par > où était sorti Henri dix minutes plus tôt.
Maintenant, pour comprendre les détMrg que la Sapbo va faire dans Londres, afin de retrouver la folle, il faut remonter en arrière*
Six ans auparavant, par une nuit sombre, froide et humide, une jeuiie fille sortait avec mystèred'unedes l^es bâtardes de Peter-Str^et , eMe s'eaveloppait dans un pauvre cfaàle de laine comme la Sapbo venait de s*€Rvelopper dans sa riche pdisse de soie ; cominfi la Sapho elle rasait les murs noirs de la cité, déserte à cette heure. Son ombf-e lui faisait peur. Elle ne voyait pas en avant et n'osait pas regarder en arrière. Elle ne savait où idler. Seule, sans amis, sans parents, sans appui ; mais enfin la rue c'était l'espace , la liberté ; elle venait de se soustraire à un si hideux spectacle , d'échapper à ua si graud dau'^ ger, que son pauvre cœur battait de joie.
Pourtant elle se disait :
— Je suis sans asile... quand je ne pourrai plus marcher je me blottirai sous un portique et j'attendrai le jour en priant.
Comme elle avait dû souffrir avant de se résigner ainsi ! Quelle chose horrible pour une jeune fille, que de se dire : il n'y a nulle part une poignée de paille pour moi; mes membres se raidissent> la fatigue me tue , le sommeil me gagne I Eh
tA ^APHO• 307
bien I je né puis dormir, U faut marcher^ marcher sous ce brouillard froid qui fait frissonner le corps pendant que la peur fait frissonner l'âme. La Tille res* sembleà un grand cimetière» chaque bec de gazal'air d'un feh follet, Fimaginalion fait mouvoir des ombres immenseé , les rivières viennent à vous , les ponts s'éloignent, vous entendez des pas dans vos pas^ il vous semble qti'uile main se pose sur votre épaule. Votre respiration est un bruit de voix dans le lointain. Ybtre ombre grandit f vous dépasse de plusieurs piedsi vous la prenez pour eelle d'un géant. Afin de fuir toutes ces visions, vous commence2 une course insensée i vous arrives dans un coin sombre , vous regardez en arrière : vous ne voyez^ rien ^ vous reprenez haleine; puis récommencent les hallucinations, les murs s'ébranlent, les portes s'ouvrent^ les bornée marchent, on court enbore.^. il faut être bien fdrte |fOur iie pas devenir folle en pareil cas. . La jeune fille qui fuyait ainsi Peter-Street^ était à Londres det>tiis deux jours » lorsqu'elle s'adressa à une marchande dés riles pour savoir où elle pourrait séi dgér en pd,yant]peu.
Là marchande la toisà du regard en se disant : C'est maigre, c'est jeune , ce n'est pas assez fort pour êtfé sertantè, ça n'est pas assez joh pour faire fortune; et elle répondit en détournant la tête:
— Allez dans Peter-Sir eet / il y a des lodgings qui feront Votre affaire.
La jeune fille partit et entra dans une des maisons indiquées. Le prix était si minime qu'elle paya son lit. On lui avait dit :
— Vous ne serez pas seule.
Elle pensait se trouver avec de pauvres femmes comme elle. Mais elle crut devenir folle lorsque le soir elle vit entrer, l'un après l'autre , femmes , hommes et enfants , tous couchant ensemble. Ce n'était pourtant point une même famille ; ces genslà ne se connaissaient pas. Elle crut rêver. Ils parlaient et agissaient comme s'ils eussent été chacun chez eux. Elle ne dormit point.
Le jour commençait à peine à parsdtre qu'elle sortit pour se chercher une place. Elle frappa de porte en porte , offrant son travail pour du pain et le logement; elle ne trouva rien, elle était brisée j elle n'eut pas le courage de rester dans la rue cette nuitlà. Elle rentra dans cet odieux garni dont rien de ce que nous avons à Paris ne peut donner une idée. Pères f mères , enfants, frères , sœurs couchent ensemble, pêle-mêle, se perdant entre eux et avouant comme une chose naturelle que leur fils est Tenfant de leur frère ou de leur père... La nature, le cœur, l'intelligence se refusent à croire dé pareilles choses, pourtant elles existent et dans des proportions honteuses pour un peuple civilisé.
La jeune fille rentra de bonne heure afin de se mettre la première dans son grabat et d'éviter ainsi les regards indiscrets de la chambrée. A peine était-elle
endormie, que Taffreuse maîtresse du bouge la découvrit à moitié pour la réveiller en criant :
— Eh ! la belle, recule-toi, la boiteuse va prendre la moitié de ton lit, et ces deux garçons-là, ajouta-telle en montrant deux matelots, vont prendre Tautre.
— Hé ! hé ! fit en riant l'un des deux hommes, si
celle-là veut, je prendrai la moitié de son lit et je le payerai tout entier.
Le cœur de la pauvre enfant battait à tout rompre. Elle s'enveloppa dans sa couverture, car il n'y avait pas de draps.
— Mais , murmura-t-elle en voyant arriver à son chevet une vieille femme , au chignon gris hérissé, traînant une jambe couverte de plaies mal cachées par des bandes de linge sale, ce lit est à moi, je vous Fai payé-
— A toi? fit la logeuse en ricanant, est-ce que tues folle, la petite, à ce prix-là? Je te l'ai laissé à toi seule hier, parce que je n'avais pas foule, c'est un lit de trois. On vient de te proposer une affaire superbe.
La pauvre fille détourna la tète avec horreur, tandis que la vieille mendiante , furieuse d'avoir été réveillée, se fourrait en grognant dans le grabat.
— Tu aurais mieux fait de partager avec moi, dit en riant le matelot qui venait de sortir de sa bouche un morceau de tabac gros coiùme une noix. Je ne suis pas si déjeté que cette vieille chouettelà. Ce sera pour demain, pas vrai?
Il là regarda avec un si drôle d'air qu'elle se sentit
SfO LA SAPHO.
fi^mih Elle se tint sur la lisière du lit, les yeux ouverts^ retenant sa respiration. Lorsque tout fut endormi^ elle 86 laissa glisser à terre , mit son jupon, 9a robe et passa au pied de six lits rangés en haie ÉAÛ9 quel^ersonne l'entendit. Elle gagna Tescalier, les portes étaient ouvertes > là on ne craint pas les toleùrs du dehors^ et il faut que tout le monde puisse entrer. Elle prit sa course à travers les rues comme une voleuse qti'on poursuit ; mais les forces ne secondent pas toujours lecourage. Après mille frayeurs elle regretta son lit et l'horrible inendiante.
Le jour bled commençait à paraître, elle s'appuya dans l'angle d'une porte» résignée à dormir debout : on âe combat pas le sommeil. Deux minutes après tin ntiage passa devant ses yeux , son corps s'engourdissait, elle allait se briser la tète sur le pavé en tombant^ lorsqu'un vieux monsieur qui sortait la retint avec sa canne. La jeune fille le regarda, mais elle fat quelque temps à se souvenir* Il l'interrogea. Elle répondit la vérité, il la prit pour une menteuse. Cet homme était ce qu'on appelle en France un vieux foué, ou un vieux beau ; il sortait de son club où il passait toutes les nuits à jouer. U avait soixante anâ, les cheveux blancs , l'air distingué. U regarda la pauvre fille en connaisseur, et lui dit après un court examen .
~ Venez avec moi, mon enfant, je vais vous conduire chez une de mes amies qui lient un boarding- Aoiiêe (maison meublée).
^ Je n'iï pas d'argent, monsieur.
— On vous fera travailler.
L'eilfant le suivit sans méfianeet parée qu'il avait au front cette couronne blanche qui inspire le respect à la jeunesse^ comme la jeunesse^ devrait inspirer le respect à la vieillesse. Après quelques secondes de tDàrebe^ Tétranger s'arrêta à la porte d'une maison d'assez bonne apparence» frappa doucement d*4ibofdy puis avec impatience^ comme un homme qui a l'habitude de se faire servir et qui n'aime pas attendre, ia jeune fille s'était appuyée aux parois de la pofte, elle pouvait ^à peine se soutenir et n'avait pas le courage de penser.
Ce fut une femme qui vint ouvrir : une âme crédule ne peut pas avoir peur d'une femme ; aussi la pauvre fille paussa«t-elle un profond soupir de joie» La servante retenait son jupon d'une main; sa chemise ouverte laissait voir ses grosses épaules marbrées ; une forêt de cheveux roux s'échappait d'un filet de soie noire qui pendait sur ses épaules en forme de besace ; elle faisait de vains efforts pour ouvrir ses petits yeux d'un bleu vert, et la lampe qui brûlait au fond de l'allée jetait une lueur vacillante sur tous les objets qui se trouvaient dans le passage.
— Entrez, mon enfant, dit Tétratiger-à la jeune fille qui était restée sur le seuil de la porte.
Il la regarda plus attentivement ; un sourire de satisfaction passa sur ses traits.
— Il faut bien savoir qui Ton oblige. Où est mistress Bedell ? demanda-t-il à la servante.
— Elle s'est couchée à trois heures, répondit celleci, et ce n'est pas moi qui irai la réveiller.
— Tu dis, drôlesse? s*écria le vieux monsieur en levant sa canne.
— Ah ! monsieur Georges, répondit la servante en se baissant pour éviter le coup^ et donnant les marques du plus profond respect, je n'avais pas reconnu monsieur; si monsieur veut prendre la peine de monter avec moi?
Elle décrocha la lampe et monta la première.
— Passez, mon enfant, dit celui qu'on avait appelé monsieur Georges.
La servante ouvrit une porte au premier. L'on entra dans une grande chambre. La jeune fille se laissa tomber sur un fauteuil ; la domestique posa la lampe fumeuse sur la table ef sortit pour aller avertir sa maîtresse. Monsieur Georges s'appuya sur sa canne et contempla sa protégée sans lui dire un mot; celle-ci baissa d*abord la tète ; puis ses paupières, rougies par la fatigue et les larmes, s'abaissèrent à leur tour, et le sommeil l'enveloppa avec cette puissance irrésistible qui fait succomber les plus forts.
— Si j'attendais quelqu'un à cette heure, dit en entrant la maîtresse du logis, certes cen'était pas vous.
— Comment trouvez-vous cette petite? demanda monsieur Georges.
Mistress Bedell s'approcha de Tair d'un connaisseur qui va déguster un vin vieux, regarda quelques minutes la jeune fille endormie, en disant :
— Hé I hé I ça a souffert, ça manque de tout, si ça était dégrossi, nourri quelque temps, cela pourrait peut-être passer. Où Tavez-vous donc trouvée? Vraiment, voilà bien le caprice, nous avons mieux; elle a au moins dix-huit ans. ^
— Je Tai trouvée à la porte de mon cercle. En fait d'âge, je ne me connais qu'à celui des chevaux.
— Trouvée dans la rue au milieu de la nuit, répondit mistress Bedell d'un air dédaigneux, c'est une vagabonde I
— Qu'est-ce que ça fait, si elle est jolie et sage?
. — Est-ce que la sagesse court les rues la nuit ? répondit la vieille d'un air sentencieux, vous vous êtes fait attraper.
— C'est possible, mais gardez-la jusqu'à demain, je viendrai la revoir.
Le matin à dix heures la jeune fille dormait encore ; sans le mouvement régulier de sa poitrine, on aurait pu la croire morte. Plusieurs personnes étaient entrées, l'avaient regardée sans qu'elle enteudît rien. A cet âge, si malheureux qu'on soit, le sommeil et l'appétit vous quittent rarement. Parmi les visiteurs qui étaient venus la voir, se trouvait une femme qui resta plus longtemps que les autres, non par intérêt, mais par curiosité : elle voulait voir les yeux de la dormeuse. Cette femme pouvait avoir
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trente ans ; elle était maigre, son teint était bistré, ses cheveux blonds* ses yeux à fleur de tête étaient d'un bleu turquoise; ses lèvres fortes, ses joues êailladtes et recouvertes d'une, couche de rouge ; èon costume n'était pas moins étrange que sa personne: elle portait une robe de satin bleu foncé, garni de larges blondes qui jadis avaient été blanches : elle n'avait ni col ni manches. Cette robe était attachée sur la poitrine* ouverte à la taille et tombait lourdeilient sur ses jambes faute de jupons qui la soutinssent. Elle fit deux fois le tour du fauteuil où dormait Fétrangère, examina ses cheveux* se baissa pour apercevoir ses dents :
— Elle est jolie, dit-elle d'une voix enrouée à la Serrante ; comme c'est agréable 1 ne dirait-on pas qlte nous avons trop de place dans cette maison ? c'est une injustice ; je connais mistress Bedell, elle Vk S'en enticher pendant plusieurs mois, lui donner la plus belle chambre ; s'il n'y avait pas si longteinfis que je loge ici, je m'en irais bien.
— 'Madenioiselle Souzannah» répondit la servante, fiait bien que personne ne peut lutter de chance avec elle : vou^ ave2 votre étoile^ Vous.
— Oui, répondit Souzannah, mais ça file les étoiles ; enfin oïl tâchera de tenir tête à celle-cî- Viens prendre Im verre de sherry dans ma chambre*
La jeune fille se réveilla, voulut se lever, mais fies membres étaient raides ; elle regarda ce qui l'entourait avec surprise :
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— OÙ suis-je donc? demanda-t-eile plusieurs fois.
— Vous êtes chez moi, répondit mistress Red^fi de sa voix aigre, et je erois que vous ne savez guères comment vous y êtes venue. Je tiens une maison meublée, je lie loge que de jolies femmes ; je n'^ pas de place en ce moment^ mais je vous garderai parce que monsieur [Oeorges le veut ; c'est bien pour lui plaire. D*où venez-vous ? comment voif s suf^ pelez -vous?
En ce moment deux autres femmes entrèrent en disant :
— Nous venons voir la nouvelle venue. Souzannah en est déjà jalouse. Cette fille-là boirait un lae pour ne pas laisser une goutte d'eau à un poisson.
— J'en loge vingt comme ça, dit avec fierté la Bedell, vous comprenez que je n'avais pas besoin de vous ; enfin puisque vous y êtes. . .
La pauvre enfant cacha sa figure dans ses mains, elle devinait chez qui elle était, fit un nK)uveqoiaiC pour fuir, mais elle retomba sans force en se dir sant : « Où aller ? »
— Votre nom? demanda mistress Bedell.
— Mon nom, répondit la jeune fille, je n'en n'ai pas ; d'où je viens, je Tai oublié.
— Boni vous faites du mystère, à votre aise. On vous appellera Marton, c'est un nom qui porte bonr heur : j'en ai eu deux qui sont mortes de vingt à vingt-cinq ans.
— Pourquoi ne pas l'appeler Queen (Reine), répondit en ricanant la plus petite des deux femmes qui venaient d'entrer. Je n'irai pas si loin, moi.
En effet, celle qui venait de prendre la parole semblait avoir à peine le souiQe; ses yeux étaient grands et noirs. Elle était si maigre qu'on aurait pu coippter ses dents blanches au travers de sa peau transparente bomme la cire; sa poitrine étroite, son dos presque voûté» une toux sèche et opiniâtre ne pouvaient laisser aucun doute sur Tétat de sa santé.
Histress Bedell répondit en la regardant sans le moindre intérêt.
— Je n'en veux pas deux du même nom, et loi, tu en as encore pour un an au moins.
— Comme c'est amusant, répondit Reine en sortant appuyée sur le bras de sa compagne, moi qui croyais en avoir fini dans quelques mois.
— Eh bien ! mademoiselle Marton, demanda la Bedell, est-ce que tu n'as pas envie de te peigner un peu? Diable I tu ne tombes pas si mal, nevieilt pas chez moi qui veut.
Marton, nous lui laissons ce nom puiisque nous ne lui en connaissons pas d'autre, ne leva pas même Ja tête ; elle semblait ^écrasée sous le poids de ses réflexions.
— Suivez-moi, reprit la maîtresse de la maison, cette chambre n'est pas celle que vous devez habiter.
Marton se leva machinalement et la suivit muette comme une ombre ; une fois seule, elle déroula et
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dénatta ses longs cheveux qui tombèrent sur ses épaules comme un manteau lûoiré.
— Je n*ai rien à craindre avec des femmes» se disait-elle; quand j*^urai retrouvé mes forces, je me sauverai.
Hais le souvenir de la nuit qu'elle avait passée dans les rues de Londres lui revint à Tesprit et la fit frissonner.
— Qui sait, murmura-t-elle, si un autre passant me ramassera demain ?
Il dut se faire en son âme une révolution étrange. . Elle se regarda avec tristesse dans un miroir, un sourire dédaigneux passa sur ses lèvres pâles, elle ëait prête à subir son suicide moraL
Huit jours après elle était attablée dans un des gin palaces aux environs de Leicester-square. On rentouraît, on lui offrait ce qu'on refusait aux autres. Le gin et le sherry étincelaient pour elle dans des verres de cristal comme des saphirs et des diamants. Les lumières se miraient dans le liquide tentateur, et ses compagnes se tenaient à ses côtés, dans l'attitude des pauvres qui tendent la main, pour qu'elle leur donnât à boire. Inutile de chercher à dépeindre ces succursales de la débauche en Angleterre ; il faut les avoir vues pour y croire, et encore, lorsqu'on s*en est éloigné, on se dit : l'ai rêvé. On appelle cela de la liberté. Lorsqu'un homme va se pendre ou se brûler la cervelle, le premier mouvement de l'humanité ne doit-il pa^
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VOUS pousser à couper la corde ou à lui arrêter le bras ? Comment laisse-t-on s'accomplir par an vingt mille suicides de la même manière ? La police de Londres passe silencieuse comme nos anciennes patrouilles gnses, sans avoir le droit de regarder à rintérieur de ces maisons où le crime moral et physique s'accomplit presque chaque jour impunément Des femmes, presque des enfants, ivres d*eau-de-vie, s'en vont en trébuchant dans les rues et laissent» en souriant, tomber leur âme dans la fange. Vous a'avez pas le courage de les plaindre, elles ont l'air heureux, elles n'inspirent que du mépris aux débau-* chés qui les hantent et les poussent en riant dans la tombe ouverte devant elles.
Marton devint aussi impudente que ses compa^ gnes ; Teau pure, limpide, qui tombe dans les égoutd , ' se mêle instantanément. Son scepticisme tenait tête aux plus hardies. Ses paroles faisaient froid à l'âme. Six mois plus tard, il aurait été impossible de reconnaître en elle la jeune fille qui sortait furtivement la nuit du Lodging de Peter-street. Ses formes s'étaient développées ; elle était gtandie et parais* sait avoir dix ails de plus ; comme les autres* elle avait demandé aux fumées du vin l'oubli d'ellemême.
On la voyait au nlilieu de cette foule qui encombre les tavernes, dominer ses pareilles d'un regard, d'un geste, d'uh mot, bruyante ou calme à l'excès ; quand elle avait le vin triste, elle restait assise des
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fceures entièt'eâ, tin coude appuyé bMt là table de marbre blanc, Toeil fixe ; on eût dit qu'elle pesait dé la pen&'éé le^ événements du monde. On se dis|pTktait Thonneur de boire avec elle. Les petits ùtkt lieur grandeur, et l'infamie sa fierté.
Uh st)ir deux hommes leûtrèreUt.
— La voilà! dit Tun d'éUx eh désignant HartM qui 'était assise les jambes croisées et tenait MU genoé droit de isès deui mains enlacéeni.
— Elle est vraiment belïe 1 répondit Taùtiie eii faisant de la main le mouvement d'ub artiste qui dessine à grands traits, quels beaux contours; ainsi * pto^ée, elle ^essetaible à la Sapbo rêveuse de Praditer ; uh teh^f-d'œuvre tout simpletaettt î
Son Compagnon l'entraîna aupt'ès deMartcm.
— Viens lui dire cela toi-même.
Us vinrent s'asseoir à côté d'elle sahs cju'elle parût les apercevoir.
— Encore un âmotit^tix, dit celui des de\ax Jeu- Aes getis qui avait parlé le premier. M^is celui-là, c'est un artiste, tth connaisseur. Voyons, taontreluîtes dents blanches, tes grands yeux noirs; c'est la première fois qu'H vient ici, c'est pour te voir. H dît que tu Ressembles à!a Sapho. C^est getitil cela; voyons, prends un vettede gin avec lui, tends-lui la ttiaih.
Martx)ii ne répondit pas, mais Reine se pencha sur là table; un Bifflemént sourd sortait de sa ^6U trine maigre.
— Laissez apporter le gin, murmura-t-elle^ je le boirai, moi.
Marton la regarda; il y eut comme un éclair de pitié dans ses yeux.
— Non, dit-elle, je neveux plus que tu boives. Tu ne sens donc pas que la mort appuie sa main décharnée sur ton épaule? tu râles ; laisse-la donc faire en paix, ne Texcite pas, elle t'emportera assez vite.
— Tu es une mauvaise camarade, s'écria Reine en cherchant à quitter sa place. Il a raison le jeune homme, tu ressembles à Sapho ; ce doit être une chienne.
Toutes les femmes se mirent à rire. Reine s'approcha de l'étranger, se cramponna de ses mains maigres aux vêtements du jeune artiste, en lui disant :
— J'ai soif ! moi, paye-moi à boire. Ta Sapho est une pierre.
Le jeune homme la repoussa ; elle roula sous la table sans que personne prît garde à sa chute : elle toussa plusieurs fois et s'endormit sous les pieds des buveurs. Souzannah avait entendu. Elle détestait Marton comme une rivale dangereuse, et croyant lui 'dire une injure, l'appela Sapho. ToiU le monde fit comme elle et ce nom lui resta.
Dans le nombre des curieux, que la beauté de Sapho attirait chaque jour, s'en trouvait un, nonmié Fabien, qui en devint éperdument amoureux ; il la suivait dans les bals, les tavernes ; il Taima et il fut
perdu. Mistress Bedell Tattirait chez elle afin qu'il y retint Sapho. Autant ces hideuses femmes sont dures, cruelles pour celles de leurs victin^es qui rapportent peu, autant elles sont lâches et serviles ponr celles qui leur font gagner de Targent. Rien n'était trop beau pour la Sapho ; elle traînait, sur le sable des promenades ou de Cremom-Garden^ ses soieries et ses dentelles avec Tinsouciance d'une grande dame qui marche sur des tapis.
Depuis deux ans que Sapho menait ce genre de vie, elle avait eu assez d'or pour amasser une fortune; mais elle voulait dominer tout ce qui l'entourait. Sa force, c'était l'argent : elle le jetait à poignées. Son cœur, si elle en avait encore un, s'était endurci au point qu'elle n'avait pitié de personne : la mort de Reine l'avait fait sourire. Ses compagnes semblaient lui inspirer un profond mépris, une exceptée, Lélia; on eût dit même qu'il y avait un secret entre elles. C'était une fille blonde, pleurant pand on la maltraitait, demandant pardon quand on l'avait battue, ce qui arrivait souvent ; car elle aimait un de ces hommes, qui vivent de la honte de ^ malheureuses, tant qu'ils sont jeunes, et du crime, quand ils sont vieux.
lin jour, il tomba un brouillard si épais qu'on ^ pouvait distinguer personne à cinq pas ; Sapho ht renversée dans une rue par un équipage, elle perdit connaissance. On la transporta chez le vieux monsieur qui se trouvait dans la voiture. Il voulut
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qu'on prodiguât i la jeone femme tousles aoî«$queM position devait exiger. Elle en fut quittepour la p^ur; pourtant elle resta trois mois chez lui sans doni^ de ses nouvelles.
Fabien devint presque fou ; Lélia devint folle tout à fait, son amant l'avait quittée.
Un soir, Sapho entra chez mistress Be^ell ei^ lui disant :
— Je viens chercher Lélia, je la ferai soigner. La vieille la regarda sans rien comprendre ; cependant elle lui demanda :
— Ne veux-tu pas voir Fabien T II est si malheureux 1
— Tenez, répondit Sapho en lui jetant une bourse pleine de guinées, ne lui refusez rien, mais je ne veux pas le voir.
Une heure i^près, Sapho enfermait Lélia dans \^ chambre d'où nous l'avons vue s'évador. Gela ét^t arrivé souvent et chaque fois Sapho se mettait à sa recherche, entrant dans les tavernes, les ginpahces^ où elles avaient été ensemble et où la folle retQu^ nait, guidée par son cœur.
Après avoir visité quelques«uns de ces publiohouses, Sapho prit un fiacre et donna une ^idresse.
— Oh I oh I dit le cocher en la regardant avec défiance, si vous voulez rouler dans mon carrosse jusqu'à votre domicile, la belle, il faut me payer d'avance. Je ne vais dans ce quartier-là qu'après avoir vu la couleur de l'argent.
— Tiens, dit Sapho en lui donnant une livre sterling, tu vas me conduire, et tu me ramèneras ici.
^ A vos ordres, milady, répondit le cocher qui avait vu Por à la lumière de sa lanterne, c*est que, Toyez-vous, à pareille heure... et puis on nous fait aller si souvent !
Le cocher pensa qu'il était inutile de s'excuser davantage, il mit la pièce dans sa poche et fouetta ses chevaux.