‹ La SaphoChapitre 18 sur 30 · FABIEN · texte numérisé non relu

FABIEN

Quand la voiture roula, Sapho se dit à elle-même en se faisant les demandes et les réponses :

— SiLélian'y était paai si Fabien n'y allait plus I il faut pourtant que je le voie> j'ai besoin de lui. S'il ne m'aimait plus, s'il refusait de me servir I Bah( c'est impossible. Lélia ne connaît pas d'autre route. Fabien aime trop le jeu : s'il n'agit pas par amour, il agira par intérêt.

La voiture venait d'entrer dans une de ces rues de Londres, où une honnête femme ne passe jamais, même en plein jour, si elle connaît un peu la ville.

La voiture s'arrêta en face de la maison garnie

tenue par mistress Bedell. Le premier étage étaif

. éclairé et Ton entendait de la rue de bruyants éclats

de rire. Sapho entra dans l'allée sombre, monta l'ejs-

ââ4 LA SAPHO.

calier tortueux en femme qui connaissait les êtres, et s'arrétant à la porte de la pièce où étaient réunis les rieurs, elle écouta.

— Oh ! disait une voix rauque, qu'elle reconnut pour celle de Souzannah , quand madame la duchesse recevra-t-elle, que je commande ma parure ?

— Bientôt, répondit une voix douce qui fit tressaillir Sapho, voyez-moi, je suis prête, cette robe coûte cent livres, ces diamants... Ahl je ne sais pas.., qui me les a donnés.

— Nous le savons, répondit Souzannah en riant aux éclats, c'est le grand prince Colibri qui te les a ofiferls montés avec des orties.

-r Oui, fit la douce voix, n'est-ce pas qu'ils sont beaux ? Comme ils brillent I

Cette réponse causa une hilarité générale.

Sapho ouvrit brusquement la porte, s'arrêta sur le seuil, rejeta son voile en arrière ; ses lèvres étaient contractées, elle était pâle de colère ; à sa vue, chacun poussa uii cri d*étonnement : Sapho T dirent à la fois les femmes et les hommes. Les rires s'arrêtèrent et Ton se rangea pour la laisser passer.

— Entre donc, mignonne, dit enfin mistress Bedell qui semblait fière de trôner dans ce bouge. J'étais bien sûre que tu viendrais .

Sapho s'avança au milieu du salon sans lui répondre ; les douze personnes qui se trouvaient là^Ia regardaient sans oser lui parler.

L'ameublement n*ajoutait pas peu à l'étrangeté

du lieu. Çà et là quelques lambeaux de splendeur flétrie, des bouteilles de bière et de vin de Sherry sur de vieilles consoles dorées ; un portrait de la reine; en face, un buste de Shakspeare coiffe d'un chapeau de femme, ayant au cou une cravate faite d'un ruban rose ; tout cela sentait la misère, pourtant il y avait de l'or sur les tables de jeu. La feinme qui tenait cet établissement était vieille comme son mobilier. Elle avait un tablier trop court, une robe trop longue de taille, un bonnet trop petit ; il était facile de voir qu'elle s'habillait de la défroque des femmes, à qui elle louait de vilaines chambres à des prix exorbitants ; au milieu de ce salon était assise par terre, sur un tapis en loques, une jeune femme de vingt-quatre à vingt-cinc[ ans : ses cheveux étaient blond clair, ses yeux d'un bleu pâle, sa peau d'une blancheur terne, ses lèvres décolorées ; sa maigreur diaphane lui aurait donné l'air le plus intéressant du monde, si son costume, ses gestes et ses paroles n'avaient fait rire les plus sérieux ; elle portait une robe de gaze rose décolletée, agrafée de travers et à laquelle elle avait attaché des fleurs et des plumes de toutes les couleurs ; en guise de bracelets elle avait entouré ses bras de cordons dans lesquels étaient enfilés des boutons de cuivre ; ses cheveux étaient à moitié noués, ils tombaient de chaque côté de son visage. Elle s'était posé sur la tète une couronne de roses blanches fanées comme elle, elle souriait à tout. Près d'elle était un

grand olfâle à carreàui rouge el Vêrl, elle Pattifa sur ses épaules ; ses couleurs vives la firent paraître encore plus pâle.

Sapho s'avançfi près d^elle, prit U couronne, la jeta, rassembla ses cheveux, les fixa avec un peigne et lui dit avec sévérité :

— Lève-toi. Lélia, pourquoi es-tu sortie t Je t'en-? fermerai toujours et tu n'auras plus de fleurs.

lélia frissonna au son de cette voix, comme si elle venait de ressentir une commotion électrique ; elle se leva et resta immobile. Sapho Ten^eloppa dans son chàle comme elle eût fait d'un 'enfant et la fit asseoir dans un fauteuil ; puis s'adressant à la maitresse de la maison, elle lui dit d'un air impérieux:

— Je vous avais défendu de la recevoir ; n'est-ce pas un joli spectacle de voir une pauvre folle de qui ses pareilles se moquent et s'amusent ?

— Que veux'tu que je fasse, ma petite ? répondit la Bedell en montrant ses longues dents déchaussées. Quand elle viçnt, je ne puis la jeter à la porte comme un chien ; et puisque je sais qu'elle ne vient pas ici sans que tu viennes Ty chercher, je la garde, ça nous procure' le plaisir de te voir ; tu es si ingrate, mignonne, tu ne te gènes guères pour oublier les ca^ marades I

— Vous me faites rire, répondit Sapho, avec vos airs de bonne femme ; vous ne pouvez pas la jeter i la porte? Eh bien, qu'est-ce que vous avez donc fait, il y a deux ans, quand elle est devenue folle chez

TOUS f Vous Tavez envoyé perdre, espérant qu'elle se ferait ramasser ; mais comme les fous pnt au moins autant d*instiDCt que les chiens, elle est revenue toujours courant ; alors vous avez fait son paquet 1^ plus léger possible pour l'envoyer à l'hôpital ; je l'ai prise, je l'ai soignée, et je vous ai dit : si elle revient jamais ici où, à défaut de la raison, son cœur la ramène, renvoyez-la-moi en voiture , bien accpmpa* gnée ; je ne veux pas qu'elle serve de ri^ée à celles de qui l'on rira plus tard ; ne vous ai-je pas donné de l'argent pour cela, et si Tune de qous est ingrate, n'est-ce pas vous )

Pendant que la l^apho parlait, un jeune homme se leva conoime mu par un ressort et fixa sur elle sfea grands yeux nqirs ; on eut dit qu'il avait peuv de voir disparaître une vision. Il jeta ses certes sur la table et resta immobile. '

'— • Ne te fâche pas, ma belle Sapbo, répondit la vieille en minaudant, , ce sont ces demoiselles qui ont voulu la voir ; j'allais la faire reconduire quand tu es entrée.

Sapho haussa les épaules.

— Voilà tout ce que tu payes 7 dirent à la fois toutes^ces femmes .

Sapho ne répondit pas, elle s'approcha de Lélia et lui dit avec douceur :

— Veux-tu venir avec moi î II est tard.

— Non, répondit Lélia sans la regarder ; il m'a dit qu'il viendrait me prendre à l'heure où les oi-

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seaux commencent à chanter, et les bougies brûlent encore; tu prends cela pour les rayons du soleil» dit-elle en montrant le feu de la cheminée, tu es folle^ c'est du charbon qui brûle.

Tout le monde se mit à rire d'un rire si bruyant que Sapho hors d'elle-même s'écria :

— Taisez-vous donc« filles du diable, vous savez bien que le bruit lui fait mal et que l'on n'obtient rien d'elle par la force; le calme seul la rendrait raisonnable et vous faites un sabbat à la rendre folle, si elle ne l'était pas.

— Filles du diable ! grogna Souzannah qui venait de s'enhardir, ne diràit-on pas que mademoiselle Sapho est une sainte? Nous sommes taillées dans la même étoffe, ma chère, et tu feras joliment bien de laisser tes grands airs à la porte.

— Oui, dit en riant Sapho qui le prit sur le même ton, mais l'étoffe a sa lisière. Tiens, dit-elle en jetant quelques pièces d'or à la vieille, ici voilà ma supériorité, donne-leur du Champagne, de l'eau-devie, du gin; pendant qu'elles boiront, elles se tairont.

— J'en veux aussi, moi, s'écria Lélia.

— Si elle est folle, elle n'est pas sourde, dit Souzannah d'une voix radoucie. «

On apporta du vin ; à sa vue tous les visages prirent une autre expression. Rien ne peut donner une idée de cet amour pour les alcools.

On entoura la table et ehacun cria avec joie : A la santé de Sapho I

— J'en veux, moi, répétait Lélia.

— Non, dit Sapho en lui enlevant des mains le verre qu'on lui avait donné, non, je ne veux pas qu'elle boive.

— Ahl murmura Lélia, tu es méchante, je ne veux plus te parler. Je t'aurais emmenée avec nous, nous aurions couru les champs et les blés ensemble ; tu resteras à la maison enfermée, tu n'enten* dras chanter que le coucou et la chouette, tandis que nous écouterons le rossignol etjla fauvette. Adieu, je vais au-devant de lui. Elle se leva et fit quelques pas, puis elle s'arrêta. Juliette, dit-elle en s*adressântà Tune des femmes et désignant Sapho, vous me répondez de cette folle ; si elle sort, je vous chasse. On se mit à rire, mais avec plus de modération.

— Tiens, ingrate, dit Sapho en lui présentant le verre avec impatience, bois, et quand tu seras ivre je t'emporterai endormie. Fabien, ajouta-t-elle en frappant sur Tépaule du jeune homme qui ne l'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée, mais qui semblait regarder sans voir, il faut que je te parle, j'ai besoin de toi.

II passa sa main sur son front comme s'il s'éveil* lait, il écouta sans répondre.

C'était un homme de vingt-cinq à trente ans, il était grand, mince, mais ses bras étaient nerveux, ses épaules larges, son front élevé; ses cheveux noirs jetés en arrière lui donnaient malgré le dé*

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sordre de son costume un air de distinction qui contrastait singulièrement avec les manières et le maintien de ceux qui l'entouraient. Ses yeux étaient d'un noir velouté ; son teint un peu basané faisait ressortir la blancheur de ses dents; ses favoris d'un noir d*ébène étaient fins et frisés. C'eût été un des plus beaux types qu'on pût voir, si tout cela eût été animé par un sentiment d'intelligence.

Lorsque Sapho lui toucha l'épaule, ses yeux prirent de l'expression, mais ce fut un éclair qui disparut aussitôt. C'était un de ces êtres en apparence créés pour être beaux, honnêtes, généreux, mais qui un jour» poussés hors du bon chemin par le souffle de la destinée, sacrifient tout à une passion ; si elle est grande, ils s'élèvent; si elle est avilissante^ ils se laissent rouler dans l'abîme sans faire le moindre effort pour se retenir. Fabien avait aimé Sapho ; il avait mis tout son cœur dans cet amour, depuis longtemps il n'en avait plus. Le jeune homme avait appuyé son coude sur la table, et soutenait sa tête dans Tune de ses mains comme si elle eût été trop lourde à porter pour lés muscles détendus de son cou. Il regardait Sapho, puis Lélia, et il se comparait à cette der^ nière; lui avait perdu son cœur, elle sa raison. La même cause avait produit deux effets différents :'il se demandait qui était le plus malheureux de lui ou de cette folle. Fabien connaissait l'histoire de cette pauvre fille; elle avait été séduite par un homme qui lui avait promis, comme cela se fait

toojours, un amour éternel ; au bout de 8ix mois de possession absolue, il s'en était fatigué et Tavait quittée, sans se demander ce qu'elle allait devenir. Elle le pleura beaucoup, promena longtemps son désespoir dans les rues de Londres. Elle n'était pas seule pour mal faire, la faim l'accompagnait. Elle voulut se tuer. Arrivée au bord de la Tamise, elle s'y regarda comme dans un miroir. Un homme la suivait :

r— Vpus avez jaison de vous mirer, lui dit-il; vous êtes jolie comme un apge.

— A quoi cela me servira-t-il au fond de cette eau trouble ? répondit la jeune fille en pleurant.

Le démon lui ouvrait les bras, la mort lui faisait peur, elle se jeta dans cet égout social avec l'abandon de son faible caractère. Au bout d'un an elle avait oublié son premier amant, elle avait au cœur un autre amour. Cet amour était hideux comme sa situation; elle se livrait à cette triste existence sans luite, sans regret, sans honte. Nous l'avons dit, elle était devenue la proie d'un de ces infâmes, qui vivent aux dépens de ces pauvres créatures et qui savent 81 bien, enlacer Tâme de ces malheureuses, qu'elles voleraient plutôt que de laisser aller ceux qu'elles appellent les amants de leur cœur vendre un de leurs baisers à une autre femme.

Le misérable qu'elle aimait la faisait boire pour la lancer dans cette vie de ruse et d'intrigue ; quand elle rentrait les mains pleines d'argent, il l'adorait ; si elle n^avait rien il la maltraitait; elle pleurait et

lui demandait pardon du mal qu'il lui faisait. Quelle chose hideuse que ces faiblesses de rhui&anitél Peut-il y avoir des âm^s assez lâches pour aimer ce qu'elles méprisent ! Pourtant si une femme peut être excusée» ce doit être Lélia. Elle cédait à une cause maladive. Au bout de quelques années de cet horrible genre de vie, sa raison s'altéra, elle devii^t folle; son amant Tavait quittée pour une autre ; elle en parlait toujours et quand elle pouvait s'échapper elle venait revoir tous les endroits qu'ils avaient parcourus ensemble. Elle faisait le tour des tables dans les tavernes, regardant chacun, écoutant le son des voix; puis elle sortait comme elle était entrée sans que personne la remarquât, ou au moins lui donnât la moindre attention. Quand elle avait ainsi erré des heures entières, elle prenait sans se tromper le chemin qui conduisait à la maison qu'ils avaient habitée. Elle marchait avec légèreté, le sourire aux lèvres, passait ses mains sur ses cheveux pour les lisser, se drapait dans son châle qui traînait sur le pavé , regardant autour d'elle. Dans son idée l'homme qu'elle aimait était un grand seigneur, un génie qui était visible pour elle seule; n'aurait-elle pas été très-malheureuse de retrouver sa raison ?

L'histoire de Fabien, nous le savons déjà, avait un grand rapport avec celle de Lélia, par son c6té malheureux en amour. Il avait reçu une bonne éducation ; il était sans nom, sans fortune, mais il était

beau, jeune, il avait du courage; un protecteur inconnu l'avait fait élever avec soin jusqu'à Tâge de dix-huit ans. Le mystérieux bienfaiteur l'abandonna tout à coup ; on ne paya plus la pension de Fabien ; il ne se désola pas, et ne regretta que l'ami inconnu qu'il avait perdu. Il avait du cœur, se mit à travailler, parvint à se placer chez un changeur, ensuite chez un banquier; il vivait heureux, insouciant du lendemain lorsqu'il rencontra Sapho, en devint amoureux fou, se donna à elle corps et âme ; petit à petit il cessa de travailler. Il avait du bonheur au jeu, et jouait. La vie de labeur fut remplacée par la vie d'aventure. Fabien avait perdu le goût du travail, on Pavait renvoyé et il lui eût été impossible de se placer ailleurs : cela ne l'inquiéta pas. Est-ce que l'on pense au lendemain quand on est amoureux ? Il y a des êtres chez qui les désillusions font fleurir des roses. Chaque jour sa passion grftidissait au contact de cette nature froide, réservée, qui lui jetait à chaque instant un doute dans l'âme ; il se sentait entraîné par un pouvoir invisible; il voulait dominer Sapho et devint son esclave; mais il la voyait, l'entendait; il était heureux de souffrir. Geladura jusqu'au jour où elledisparut.S'il eût été moins fort le désespoir l'eût tué. Il chercha l'oubli dans l'ivresse, mais l'ivresse ne tient pas toujours ce qu'elle promet; il ne fit rien pour retrouver Sapho, il la savait heureuse ; par son sacrifice, son silence, il crut encore lui donner une preuve d'amour.

Sapbû n'avait pas revu Fabien depuis deux ans. Ce n'était plus le même homme; son front était ridé, ses traits avaient pris l'empreinte d'un profond dégoût. L'orgie, les veilles l'avaient pâli, rendu méconnaissable. II ne lui fit pas un- reproche, seulement comme il vit l'efTet qu'il produisait sur elle, il lui dit en souriant : *

-^ Je suis bien chaqgé, n'est-ce pas? Hire-toi dans mes yeux ternes, ma belle Sapho; c'est ton ouvrage, c'est un beau triomphe que d'avoir brisé un cœur, anéanti une nature loyale, honnête ; si tu m'avais aimé, je ne regretterais rien. Allons, ajoutat-il en riant, voilà que je vais devenir plus fou que Lélia. A ta santé, à tes amours, à tes' victimes 1 II vida son verre et laissa tomber sa tâte appuyée sur la table.

Une ombre, comme un remords, passa sur le front de Sapho, mais disparut aussitôt derrière un sourire de triomphe. Il est toujours ,à moi, mdrmura-t-elle. La vieille fen^me s'approcha de Sapho qui semblait en extase.

— Regarde-le bien, lui dit-elle à voix basse ; tu ne le verras probablement plus ; il me doit de l'argent. Je ne puis m'en débarrasser, je finirai par le faire arrêter.

— Je vous le défends, répondit Sapho avec colère, est-ce que je ne vous ai pas déjà payé deux fois ce qu'il vous devait? Donnez-lui tout ce qu'il désire, il aime cette maison parce qu'il y a enterré nos

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mours : je payerai toujours, mais je veux qu'i} l'ignore, ajouta-t-elle plus bas.

— Tu es donc bieu riche ? demanda la Bedell d'un air de convoitise.

— Peu vous importe, répondit Sapho en lui donnant une poignée d'or. Faites ce que Je vous dis.

La vieille s'inclina ; le mystère lui allait à merveille, car Fabien se croyait toujours son débiteur, et lorsqu'il gagnait quelques guinées, elle s'en emparait.

— Fabien I dit Sapho en frappant de nouveau sur Tépaule du jeune homme qui n'avait pas fait un mouvement ; si \\i m'as aimée et si tu m'aiines encore, le moment est venu de me le prouver. Il faut m'obéir sans me demander la cause qui me fait agir.

Fabien releva la tftte ; un éclair d'intelligence, de fierté^ vint illuminer son regardr, mais il ne dura qu'un moment ; il retomba dans son abattement en disant :

— Que me veux-tu? Tu sais bien que je n*ai plufi, de cœur, le corps n'est plus qu'une machine prête à se mouvoir à ta volonté. Pour toi j'ai donné mon âme au diable, ne t'ai-je pa$ déjà dit que tu pouvais envoyer mon corps à la potence quand tu le voudrais ?

Sapho le regarda, elle était troublée : se sentant incapable de parler, elle écouta ce que disait Lélia qui se trouvait assise auprès des autres femmes ; elle buvait^ à toutes les santés qu'on lui proposait,

Cette blonde et pâle créature ne s'animait pas comme les autres ; ses yeux brillaient un peu sans lui donner d'éclat ; on eût dit deux gouttes d'eau dans le cœur d*une rose fanée. Il y avait quelquefois dans ses paroles un souvenir vague du passé; mais dang ces mille détours d'une pensée incertaine, on retrouvait toujours une idée fixe. Lélia avait un xumAe appuyé sur la table; à chaque instant elle passait ses doigts dans ses cheveux en désordre qu'elle rejetait en arrière ; elle parlait avec une telle conviction que ceux qui l'entouraient suivaient la direction de son regard, pour voir à qui elle s'adressait.

— Viens, disait-elle en se balançant, je te donnerai tous les diamants qui sont au fond de mon verre, la pluie d'eau se changera en perles, nous coucherons sur des roses. Le paradis, c'est la vie avec toi. Oh ! vois-tu, srtu me quiltais je deviendrais folle ; tiens, bois...

Lélia tendit son verre et resta longtemps immobile.

— Joues4u, Fabien ? demanda un homme attablé près de lui.

— Non, répondit vivement Sapho ; Lélia va s'endormir^ tu m'aideras à l'emporter.

— De quoi te mèles-tu donc, toi? s'écria le joueur qui venait de perdre quelques schillings et qui avait sans doute envie de se quereller avec quelqu'un ; €|st-ce qu'il n'est pas assez grand pour répondre ? Fais-moi donc le plaisir d'.aller faire tes embarras ailleurs.

LA SIAPHO. 237

Sapho devint pâle.

Fabien se leva comme un furieux en disant :

— Et si je veux qu'elle réponde pour moi 1 Si je veux qu'elle restç là» elle y restera, dussé-je faire passer par la fenêtre tous ceux qui y trouveraient à redire.

— Toi ! repondit le joueur en relevant les bouts de ses manches et laissant entrevoir la naissance de deux bras taillés en hercule ; viens-y et ça va être drôle !

Les femmes se levèrent pour voir la lutte. En Angleterre, la boxe est toujours un divertissement*

Lélia avait succombé à la fatigue : elle s'était endormie. ,

— Demande pardoil à Sapho, disait Fabien qui se préparait à attaquer son adversaire, ou je vais te casser toutes les dents.

— Laisse cet ivrogne en paix, dit Sapho, il n'a pas môme la reconnaissance du vin qu'on lui donne à boire ; sa rage se passera avec son ivresse. Lélia est endormie, prends-la dans tes bras et porte-la chez moi.

— Quand je lui aurai administré une volée, répondit Fabien en cherchant à la repousser; j'ai un vieux compte à régler avec lui justement, et à cause de toi.

— Je te le défends, répondit Sapho avec autorité ; porte Lélia dans la voiture qui est en bas. Le jour va paraître, il ne faut pas qu'on nous voie rentrer ; va, il ne te suivra pas.

Fabien fit un mouvemeot pour obéir, mais son antagoniste fil iiil pas en avant pour l'arrêter. Sapho se plaça devant lui.

— SI lu sors, s'écria le joueur^tu eà un lâche. Fabi^h fil un mouveihent, Sapho lui montra Léliâ

du geste.

— Ah I c'edt un défi, ^h bien il ne sortira pas 1

— Tû crois, cela, répondit Sapho en riant, et XffA Tett empêchiera ?

— Moi I s'écria le joueur qui faisait mine deB'oppiôser de force à la sortie' de Fabien.

— Allons I dit Sapha, prends cette^feftame et sors, je le veux.

Elle se mit au milieu du salon , pendant que Fabien enlevait dans ses bras Lélia endormie et ise diri'geait vers là porte. Elle arma avec calme un petit pistolet qu'elle venait de tirer de sa poche, et fixa ses deux gtands yeux noirs sur le j boxeur qui n'osa plus faire un pas. Il y eut un moment de àtupeur géi^érale qui leur permit de s'éloigner tous trois sans obstacle. Mais à pein^ avaient-ils refermé la porte que chacun redevint brave en di* sant :

— Nous aurions dû leur donner une leçon, ils ne valent pas mieux Tun que Tanlre.

— Bien vous a pris de n'en rien faïfe, Irépoiidit la vieille, Sapho vous aurait fait âauter la cerv^e comme à un chien, et ma maison aurait été compromise. Vous ne la connaissez pas> ajouta-t-elie

avec mystère, moi je sais ce dont elle est capable, et puis Fabien est très-fort.

— Ah 1 dit le joueur qui avait pâli, en entendant crieîp le chien du pistolet ; est-ce que vous croyez que j'ai eu peur de son joujou 7 Si je Tai laissée partir, c'est que j'étais sûr de le rattraper demain. Il fandt^a qu'il me demande pardon ; si la Sapho revient||^mais ici, foi de Blàck, je lui rase la tète devant lui, vous verrez I

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