IL NE SE MÉFIERA PAS DE TOI, IL NE SE MÉFIE DE PERSONNE
Quand Saphd descendit de chez la Bedell, Fabien était déjà dans la voiture, ils arrivèrent à la petite pdrte du jardin sans avoir échangé un mot pendant le trajet. Par ici, dit Sapho qui conduisait Fabien dans l'ombre; prends garde de l'éveilla, car elle pourrait crier; ils arrivèrent au second étage, Lélia dormait toujours. Fabien la déposa sur son lit et descendit au premier étage avec Sapho qui le fit entrer dans le boudoir, alluma une bougie, ferma soigneusement les rideaux et dit à Fabien en le regardsmt en face :
— Tu as bien ton bon sens, n'est-ce pas? tu peuxm'^écouter et surtout comprendre ce que je vais te dire?
^ — Je l'espère, répondit le jeune homme en la regardant à son tour. De quoi s'agit-il?
—Tu vas le savoir, dit-elle en s'asseyant près de lai. Je ne veux pas te faire valoir un petit service, puisque je vais t'en demander un grand. Tu n'as pu être trompé, mon cher Fabien, sur la manière dont tu vis depuis deux ans, tu n'as jamais pu croire que cette vieille fée qui vendrait son âme pour un penny, te logeait, te nourrissait et te prêtait de l'argent pour Tamour de toi et de son salut dans Jkutre monde; si insouciant que tu sois, cela a dû t'étonner quelquefois. Pourtant comme tu peux être de ceux qui prennent le plaisir sans lui demander d'où il Vient, je vais te le dire. Vois-tu, l^abien, on a beau s'endormir, fermer les yeux, il y a toujours un moment dans la vie où il faut régler ses comptes; j'étais ton amie, tu n'aurais pas accepté d'argent, j'ai tout payé pour toi.
Le jeune homme redressa la tète, puis il répondit avec abattement : J'aurais dû m'en douter, nnsouciance rend ingrat; pardonne-moi de ne l'avoir pas deviné; que veux-tu I depuis le jour où tu m'as abandonné, je suis devenu un cadavre mouvant; je ne me suis plus demandé si j'avais un cœur; en te perdant j'avais tout perdu; je ne pouvais pas t'en vouloir, tu m'avais sacrifié à la richesse, au bonheur; mais je souffrais. Il y a longtemps que ma conscience roule de roc en roc sans atteindre le fond de
Tabime.
— Je ne sais, répondit Sapho avec un sourire plein d'amertume, si les hommes peuvent garder
leur honneur dans ce genre de vie; en tous cas, tu n'as pas à t*excuser, moi aussi j'ai ouvert la porte au présent sans m'inquiéter de Tayenir; j'avais raconté mon histoire à l'homme qui nous a séparas ; les femmes, tu le sais, en ont toujours une ; il s'intéressa à moi parce que j'avais vingt ans et une figure que tu trouvais jolie. Une fois la complice de ses plaisirs, je devins sa confidente. Il passait de longues soirées à me raconter ce qu'il appelait les folies de s^ jeunesse. C'était un ancien Lovelace qui se vantait d'avoir vaincu beaucoup de Clarisses ; il me disait toujours avec regret : avoir eu tant de bâtards et ne pas avoir un fils légitime ; ma femme est morte sans me laisser d'enfant, mon nom va mourir avec moi. Cette pensée attrista ses derniers moments : il faut que ceux qui ont fait souffrir soufrent un jour ou l'autre ; il avait des remords; pour les apaiser, il voulut faire une bonne action, en me laissant une partie de sa fortune.
— Yous serez riche, me disait-il un jour, car je suis homme de prévoyance, j'ai pris mes précautions à cause de mes neveux; ils exécuteraient peutitre mal mes dernières volontés. Robin, mon intendant, TOUS remettra ce que je vous destine.
Je lui disais : Vous vivrez cent ans, quoique je n'en pensasse pas un mot, car je le voyais chaque jour s'incliner vers la tombe; dans les derniers temps, il n'avait plus peur de mourir : il regardait la terre en souriant, il était sublime de résignation
Hi LA SAPHO. ,
pareé qûll s'était toûTkié vers Diéll. Il Yioaitit tépaift en ^quelques jôUrt te tort de trteate années. — Gk'ands ou petite, Fabieti, ehacan a s^ ftiibte^ile». Un jour se passa sans ^'îl vînt rtie voir, puis deux, puis trois; je commençai àm'inquiéter qUand j^ Vis entrer Robin tout habillé de mAt^ un mouchoir mr seÀ yeiix, sans doute pour me cachelr qu'il né pleurait pas ; il tehait un ^olb-ét sous le brds. Je viens, me dit-il, remplir les dernières volbttU^ de moto 'cher màifre ; c'était le plus généreux des homhies i à moi, tm humble vMiet de chamtoe^ it m*^ laissé quatre cetols livreift dé rente ; et il ste niît à gémir d*\in ton lamentable. Je ne fus pais trè*-âttendrie, thdy)mestiqueà qui Y où laisse une parieille fortune ne pleure que de joie. Lintehdant me remit la cassette; elle n'était pas lourde et n'avait pu tenter tt cupidité. Robin me fit l'éloge du défunt pendant vingt minutes, puis il me quitta en m'imgageant à pleurer toute ina vie notr^ bienfaîtetir. La boîte n'avait pas de cîef : quand je fus afeûîe, je fis sauter la serrure ; je trouvai une lettre assei touchante de mon vieil ami, puis une grosse somme en bank-notes et un paquet cacheté ponr remettre à une femme, une Irlandaise qu'il avait séduite, aban* donnée. Ilcon^àit à mes soins, à ma délicatesse cette recherche un peu difficiÎQ, et il ajoutait que si après avoir fait tout ce qui dépendrait de moi, je né la trouvais pas, au bout de cinq ans, je pourrais ouvrir le lettre et que le contenu m'appartiendrait.
LA SAPHQ. 243
— Tu w as disposé sans avw feU 4o recb^rohest demanda Fabien en la regardant eu lac^.
— Je q'aî |^ encore eu le t^pips de cb^rcher, repiit. Sapbo avec an sQurire indifîérent ; mais j -aï quatre ans devait moi et la lettre n'est pas clécaobet tée* Sieulement j>i dépeitsé l'argent q^ll #i'avait laissé ; aujourd'hui je suis endettée, et dans quelques inois je yerrai s'écrouler mon piédestal doré, si je a'ai pas l'adresse de ramener à moi la fortune. Fabien, ajouta-t-elle en serrant la main du jeune homme, qui Técoutait du ooaur et des yeu^» j'ai^f^ rais mieqx la mort que la misère.
Fabien jeta auto^ir de lui m regard qui sop^blait 4ire : la misère au milieu de ces splendeurs, c'es.t unpossiUe.
— Tout cela^ lui répondit Sapho qui devinait sa pensée, est presque toijyours la cause d'qne ruine certaine. Tu ne saurais croire quel amour on a pour ce luxe, et ce que Ton est capable de faire pour le garder. J'ai des amis riches, mais; qui savent compi ter. Or, voici que) est mon prçijet ; ceux qui n*ont rien veulent tout donner, il y a à Londres un étudiant qui dit m'aimer à en perdre la tète. J'en veu^ des preuves.
— Je sais comment Von t*aime, murmura Fabien.
— Il n'a pas de fortune, lui, reprit Sapho, mais ses parents sont aussi ficbes qu'ils sont fiers et avares; il faut frapper la fierté pour faire tomber Tavarice et arriver à l'argent. Huit mille livres sont
24i LA SAPHO.
peu pour eux, il faut qu'ils me les donnent. Si tu yeux m*aider, nous partagerons.
— Je ferai tout pour toi, répondit Fabien en attachant sur elle un regard passiionné ; je tuerais cet homme s'il te fallait son sang ; si mon ombre te gênait,^ me tuerais moi-même; mais servir tes amours, jamais I
— Ce n'est pas mon amant, dit Sapho avec précipitation. Veux-tu m'obéir en tout point?
— Que faut-il faire? demanda Fabien, qui semblait s*en|vrër en la regardant.
— Rien de compromettant pour toi, dit-elle en souriant , m'aider à jouer une petite comédie de mon invention. D'abord arrêter un appartement près de celui du jeune homme en question ; te faire habiller chez le meilleur tailleur, employer tous les moyens possibles pour te lier avec Henri, cela te sera facile en lui parlant de moi. Tu ne me connsdtras que de vue, tu lui demanderas de te présenter à moi, son amour-propre sera flatté ; je consentirai à te recevoir, et nous verrons ensuite.
Elle se leva, ouvrit une boite, en tira cent livres qu'elle présenta à Fabien. Tiens, dit-elle^ voilà le premier mois. Mais il me faut ta parole que tu ne retourneras pas là-bas avant que je ne te le permette.
— Je te le jure, répondit Fabien qui hésitait à prendre l'argent, à une condition : cet Henri ne sera pas ton amant.
LA SAPHO. m
Sapho fronça les sourcils.
— Quelle valeur peut avoir le serment d'une femme telle que moi? Attache-toi à lui comme son ombre : épie ses actions, suis et devine sa pensée ; tu verras par toi-même I
— Quels que soient tes projets,- répondit le jeune homme en fixant sur elle un regard plein de tendresse, je te promets d'obéir en aveugle. Je voudrais contribuer à ton bonheur, fût-ce même aux dépens de ma liberté, je ne te demande en échange qu'un sourire.
Sapho lui tendit la main.
— \iens, dit-elle, voici le jour ; à bientôt.
En l'accompagnant, elle lui donna l'adresse d'Henri et son signalement.
— Embrasse-moi , dit-il en sortant ; j'aurai le courage d'entreprendre, à moi seul, la conquête du monde.
Juliette attendait sa maîtresse.
— Je n'ai pas besoin de vous, dit Sapho en rentrant. Dans trois heures, vous servirez le déjeuner de Lélia; moi je vais dormir jusqu'à midi.
Elle ferma la porte et sortit de ses poches les deux pistolets qu'elle emportait toujours dans ses promenades de nuit.
— Voyons, se demanda-t-elle en appuyant ses deux coudes sur la cheminée et sa tête dans ses mains. Fabien est-il bien l'homme qu'il me faut ? s'il ne m'aimait plus, il aurait des scrupules, sa
jalousie me répond de lui. Ost par ]h qu'il fen\ le preîidrc^. Beari se}aissera-t-il entraîner ? Son $^mour «^ra^Mf^lus fort que sa raisoq? §i j'allais éçbQU^rl s/U uf^pi'aimaitpas?,.. Allons I jesuisfoU», ajoutât-elle en se regardant dans la glaoe ; il me suivrait 9Q enfer.
Elle s§ CQuoItft Q\ s'endormit en souriant à §oq i4ée.
pubien était m homme i^telligenti lorsqu'il m ^
lalsfif^it pas a))ruUr p^r l^ jeu.
A Londres, comme à Paris, avec dQ l'argent on peut tout : se faire coiffer, aller chez un tailleur, se faire habiller des pieds à la tâta, ne fut que l'affaire d'une heure. Il se rendit à l'adresse d'Henri» attendit que le jeune homme, «dont i) ^vait le signale^^e^t, sortit. Fabien se mit à réfléchir sur sa propre déchéance, et quoiqu'il ne sût pfts encore ce que Sapho attendait de lui, il éprouva comme un , remords du passé, un scrupule pour l'avenir.
Ces retours à de boi^s septiments n'étaient pas r^res chez F^ien ; soit faiblesse, soit que )es occasions de biçn fair^ lui eussent maqqué, il renvoyai! tpuJQurs au lendemain une rupture avec son passé. Il avilit ain^é Sapho sans réserve, sans partage; il se serait fait aussi grand pour la mériter, qu'il s'étfiit f^t p0t|t pour descendre jusqu'à elle. Il croyait l'ayoir oubliée ; mais à sa vue, il était retombé sops le charme. Si Henri eut été un homme ordinaire, Ffibien lui aurait peutrêtre tendu la main» en lui
LA aABHO. 347
disiMit : iei iémm v^ut yous tester pw ma 'yfm*
il ep ét^U là 4e ses réfle^ioqs lorsque Qeari so^t tit PAbifoi le repoimut ayec lea instiAoU; jaloux de son âme.
-7 C'eat lui! s'f§cnat-il eu suivant ^wn. Bopne tournure, beau visage, elle doit Taimer ; c'est aQQ cœur qu'elle attaque et non safortune ; je veux savoir.
Henri venait d'entrer dans un restaurant; il vint s'asseoir à ses côtés. A la fin du déjeuiteT» ils prirent le thé ensemble et pansaient comme s'ils sp connaissaient depuis longtemps. La jeunesse est si expansive, si confiante 1
-TTrJe suis arrivé cette nuit d'un long voyage, disait f'abien, et je ne sais où je vais aller loger.
— J'habite une maison meublée où Ton est asse« bien, répondit Henri ; il y a des appartements vacants ; si cela vqus convient, je puis vous recompiander à ma propriétaire, elle ne vous éoorchera pas trop.
Fabien accepta ; une heure plus tard ils étaient voisins.
A midi, Fabien se présentait chez Sapho ; le dor mestique répondit que q^adame ne serait visible qu'à trois heures. Il écrivit deux mots sur une fouille de son carnet, en disant :
— Remettez'Iui cela.
Le domestique hésita, mais il n'osa refuser ; il revint au bout de cinq minutes et fit entrer Fabien dans le grand salon du rez-de-chaussée. U fut comme
ébloui de cette magnificence, il commençait à comprendre que sa maîtresse l'eût abandonné pour ces lambris dorés. Tout cela était beau à vous donner le vertige.
Quand Sapho entra, laissant traîner sa longue robe de velours, et lui fit signe de s*asseoir, il hé* sita, et s'inclinant malgré lui, il se demanda si cette femme était bien la même qui avait accepté son amour, partagé sa misère.
— Qu'y a-t-il ? demanda Sapho en lui faisant de nouveau signe de s'asseoir.
— J'ai lié connaissance avec le jeune homme, je loge dans sa maison. Maintenant, que faut-il faire?
— Vous allez si vite, répondit Sapho en souriant, que je n'ai pas eu le temps de réfléchir. D'abord il faut qu'il vous confie tous ses secrets.
— Ses secrets? Sapho, je les sais. Il a un visage sur lequel il est facile de lire sa pensée, il t'aime ; c'est ton secret, à toi, qu'il me faut! l'aimes- tu?
En disant ces mots, Fabien s'était levé et était venu se placer en face d'elle, les bras croisés, le regard fixe.
— Quoique cela ne soit pas dans nos conventions, répondit Sapho après une pause, je vais répondre à ta question. Ce sera la première et la dernière fois, ainsi n'oublie pas mes paroles : Quoi que tu voies, quoi que tu entendes, je ne l'aime pas. Mais il me faut plus quef son cœur, plus que sa vie, il me faut sa fortune, son honneur.
Elle s'était levée en disant ces mots et se trouvait en face de Fabien; il recala épouvanté, le regard de Sapho avait une expression sinistre.
— Regarde, dit-elle avec plus de calme et changeant de ton, comme si elle craignait d^én avoir trop dit, ces peintures, ces bronzes, ces tentures, ces merveilles de Part ; ce sont mes trésors, à moi; pour les garder, tous les moyens seront bons. Henri porte le nom d'un des plus riches banquiers de I^ondres... tu comprends...
Fabien la regarda d'un air qui semblait dire : non.
Elle passa son bras sous le sien, le fit marcher dans le salon, et continua après l'avoir fasciné de son regard :
— Henri a la crédulité de son âge. Tout lui semble possible, il ne se méfiera pas de toi, il ne se méfie de personne.
— Nous devons dîner ensemble ; il me prend pour un nouveau débarqué. Ce soir, à minuit, j'en saurai long.
—Henri doit avoir besoin d'argent, répondit Sapho qui semblait peser sur chacune de ses paroles; quand tu seras son ami, il te le dira. Pour toi, il est le fils ou le frère du banquier, tu comprends...
— Pas positivement, répondit Fabien, qui en effet ne comprenait pas du tout.
— Eh bien ! reprit Sapho en appuyant sur chaque mot, quand il te fera cette confidence, tu lui diras que tu connais un juif de la cité qui lui prêtera
autant d'argent qu'il en voudra. S'U aoeepte
Elle s'arrêta, un sourire passa sur ses lèvres^
— S'il accepte? demanda timidement Fabien*
-^ S'il accepte..., on lui prêtera 2,000, 4,W0 livres s'il 1^ faut ; sa famille a des millions. Ne brusque pas les choses, rien ne presse, laisse-le v^nir de lui-même. Le juif s'appelle Hoses ; je le préviendrai, il est fort adroit : c'est le roi des usuriers. Tâche d'amener Henri, ce soir, au Théâtre-Français, j'y serai. Il te parlera sans doute de moi, tu lui demanderas de te présenter. Gela nous mettra plus à notre aise. Maintenant, pars ; en cas de rencontre, je vais te faire passer par la petite porte ; ne ménage ni l'argent ni les mauvais conseils, mon cher Fabien, il s'agit de ma fortune et presque de la tienne.
— tUen pour de l'argent, répondit Fabien en Fattirant à lui et la serrant dans ses bras. Tout pour toi, pour un regard, pour un baiser.
I T*T Va I ditrelle en fermant la porte sur lui.
En ce moment, un bruit étrange se fit entendre; Sapho s'élança dans la maison ; elle avait reconnu la voix de Lélia.
xxn
vous ÊTES NEUF, MON CnBR, AVEC CES PASSES.
Sapho avait fait poser un grillage à toutes les croisées; elle avait eu peur que dans un accès, en cherchant à se sauver, Lélia ne se jetât par la fe-
LA SAPHO. SftI
ftètre. C'était elle qai venait de pousser des cris de rage; elle avait la figure appuyée cootrela grille ; ses dix doigts passés au travers» elle feisâit des efforts pour Tébranler.
— Attends, attends, je monte, disait Sapho d'un ton de menace. Et elle était dans la chami^e avant ^ Lélia n'eut liché prise. On eCà dit une lionne dierc^ant à dévorer les Carreaux de sa caga Lélîii ne bougea pas. Sapho rappela deux f(H8;
— Viendras-tu quand je t'appelle» mauvaise tèté? je vais mie fâcher.
— V^vaii I dit la folle en se retournant tout i oodp. Ta sens le sôufbe, aujourd'hui ; tes cheveui tottt nougieS) le son de ta voix me pique les oreilles.
— Bien, je m'en vais, puisque tu ne veux pas tut voir. Je t'apportais quelque chose, je le remporte.
— Oh I fit Léiia en quittant sa place avec dé* Sance-, donne-le moi et va-t'en.
~ Gettesv non, tu ne l'as pas mérité.
— Donne toujours, Je le mériterai plus tard. C'est une lettre que tu m'apportes, n'est-ce t)as? Je sais de qui elle est; je l'attendais. Viens là sous les arbres de mon jardin , ajouta-t-^Ue ^n attirant Sapho dans un coinde la chambre. Asseyons-nous sur l'herbe, attends, je vais mettre mon châie, les soirées sont froides. Puis s'étant assise à terrci elle voulut prendre les fleurs du tapis.
Sapho s'était placée sur le canapé. Lélia était à ses pieds. Eh bien, s'écria-t-eiie en riant aux éclats,
Toilà qui est drôle; je ne m'étais pas aperçue que tu avais coupé ta barbe.
Sapho ne put s'empêcher de rire.
— C'est dommage, reprit la folle d'un air sérieux* que tu ne sois pas venue te promener avec nous sur la mer. Nous étions dans une gondole toute blanche, cerclée d'or ; les voiles étaient faites avec des plumes d'oiseaux de toutes couleurs ; nous nous mirions dans le lac d'argent, tandis que la lune enchâssée dans son ciel bleu pavé de diamants nous regardait pâle de jalousie. L'air qui soufiQait dans nos voiles était parfumé. Les mâts étaient entourés de fleurs ; celui que j'aime chantait, et moi je pleurais.
— Pauvre fille, murmura Sapho; cette course d'hier lui a fait mal Désormais, je veillerai moimême à ce qu'elle ne s'échappe pas. Voyons, ma bonne Lélia, si tu veux faire encore de beaux voyages comme celui-là, il faut être sage, ne plus ouvrir cette fenêtre, ne pas crier ni chercher à te sauver, je suis ton amie, je t'aime, il ne faut pas me faire de la peine.
— Mon amie? s'écria Lélia en se levant, mon amie, qui ça, toi? tu es mon geôlier, tu me retiens ici pour me voler mon amant; mais je veux le voir, entends-tu, je veux sortir; il ne t'aime pas. Allons, donne-moi les clefs.
Elle s'avança vers Sapho d'un air menaçant. «
— Tu n'as donc pas peur de la justice, monstre de renfer, enfant d'un serpent et d'une couleuvre;
le diable prendra ta peau, il la fera sécher au feu pour faire un parchemin. Je veux sortir» te dis-je, ouvre toutes les portes ou je te poignarde. Elle s'élança sur elle comme une furie, chercha à la saisir à la gorge. Sapho recula d'un pas, lui prit les 'deux poignets et retendit sur le canapé, tandis que Lélia, écumante de rage, mordait les mains qui la retenaient.
— Ah I murmura Sapho en la regardant avec pitié, la malheureuse a bu hier avec excès, ses nerfs sont irrités ; heureusement, elle n'est pas forte.
Lélia se tordait comme une couleuvre; Sapho suivait avec souplesse les mouvements de son corpSi sans oser la lâcher.
— Reste tranquille, disait-elle, ou je vais t'enfermer dans le cabinet noir ; je te ferai attacher.
La pauvre fille se mit à rire : elle pensait déjà* à autre chose. Sapho lui lâcha les mains.
— Pourquoi ne m'apportes-tu pas des fleurs? demanda Lélia; je vais au bal ce soir, viens natter mes cheveux ; donne-moi du rouge, parce que mes joues sont pâles comme mon cœur. Je n'ai plus de sang, murmura- t-elle avec mystère, mon corps est mort de chagrin parce que mon âme Ta quitté pour aller courir après celui que j'aime. J'avais pris la forme d'un oiseau pour arriver près de lui, il a tué la colombe blanche : la neige, ce sont ses plumes qui tombent. Veux-tu que je te raconte mon histoire? assieds-toi là.
S54 i<A a^PHQ.
Sapbo ymi s'asseoir à c6ié d'elle ] allô $i^?iitt qu'après ces longues couVerg^tious nfins ^uitQ, Lé}|a retrouvait un éclair de raison,
-^ Les llQurs Tivent, reprit LéUa ep regardant la terre» elles s'aiment et sont capables dç grands dévouements. Elles inspirent de petites ou de grandes passions; un jour de printemps, je ne sais plua lequel, je vins au monde sur un rosier blanc, uu fou passa, il brisa ma tige, me respira quelques heures et me jeta loin de lui. J'allais mourir lorsqu'un autrQ me ramassa. Quand je fus fanée, il m'abandonna pour une grosse m&rgnerite sans parfum* Je pleur ,rais< Lea fleurs ont leurs larmes, vois-tu; les gouttes de rosée que le bon Dieu jette dans leur calicQ sont les pleurs tombées du ciel, et qu'elles rendent à la terre quand elles sont trop malheureusea.
Deux, grosses larmes roulèrent sur les joues creuses de la folle, Sapbo les essuya avec $;on mouchoir en lui disant :
— Calme-toi, pauvre amie, ne cherche pas à vivre de tes visions, reviens à toi, à la réali(é ; fais un appel à ta raison; oublie les mauvais jours, pense à ton pays, à ta mère, à tous ceux qui t'aiment et qui te recevront dans leurs bras sans te demander d'où tu viens,.,
— Il n'y a plus de fleurs dans les cbampsi répon^ dit Lélia en soupirant; il n'y a plus de ciel bl^u. Les oiseaux ont fui; les bords de la Tamise sont déserts. J'irai cette nuit chercher le calme ^^n& json
sein ; ne le dis pas, ajouta-t-elle en posant un doigt sur sa bouche ; je ne veux pas que mon ombre me suive.
Sapho ne Fécoutait plus, une voiture s'était arrêtée à la porte.
-^ Sois bonne, sage, dit Sapbo en se levant pour sortir : je vais Renvoyer des fruits et des fleurs.
-^ Madame, dil un domestique en lui remettant denx cartes, ces messieurs demandent à vous voir. BUe hit : monsieur Lucien de... Je n*y suis pas.
le domestique s'éloigna.
— Monsieur Paul Pallier ! Déjà. . . ajouta-t^elle en rappelant le domestique ; j*ai réfléehi; je vais reoe* voir.
€e n'est pas sans inquiétude que Lucien s'était vu oUigé de tenir la promesse qu'il avait faite à Paul. Il était mal reçu chez Sapho quand par hasard on le recevait : aussi fit-il un mouvement de surprise et de joie lorsqu'il vit entrer Sapho.
^ Vous êtes bien, lui dit«il en courant au<-devant d'elle, la plus adorée et la plus adorable des femmes. Permettez-moi de vous présenter monsieur Paul Pallier, un de vos plus grands admirateurs.
^ Et adorateurs, si vous le permettez, dit Paul en s'indinant.
Sâpho l'examina d'un coup d'œil rapide et répondit en souriant :
— Présenté par monsieur Lucien^ soyez le bienvenu ; asseyez-Tous,. messieurs»
Jamais Sapho n*âvait eu Fair plus gracieux, plus aimable ; Lucien fut étonné, ravi, il se regarda complaisamment dans une glace. Il était satisfait de lui-même.
— Maintenant, causons à notre aise. Je dis cela, reprit Sapho, parce que ceux que la curiosité amène chez moi se croient obligés de me faire la cour. Le temps se passe en compliments frivoles ; cela les ennuie souvent et me fatigue toujours ; ils ne pensent pas ce qu'ils me disent, je n'en crois pas un mot; vous voyez que c'est du temps perdu. L'amour a des ailes, il y a longtemps qu'il s'est envolé de cette maison pour n'y pjus rentrer. Ce que je veux à présent, ce sont des amis. Votre position d'homme marié, monsieur Paul, ne vous empêche pas de prétendre à ce titre, que je vous accorde de grand cœur.
Paul regarda Sapho d'un air stupéfait.
— Vous me connaissez, mademoiselle ?
— Oui, comme on connaît toutes les personnes élégantes de Londres. Je vous ai vu quelquefois au théâtre avec madame Pallier, elle est assez jolie, petite, blonde, n'est-ce pas? J'ai demandé qui vous étiez ; les femmes sont si curieuses et les hommes si bavards I On m'a décliné vos noms et qualités. Vos parents sont armateurs : votre père ou votre oncle habite Southampton.
— En effet, dit Paul en riant, rien n'y manque, mon oncle est mon beau-père.
— Alors, interrompit Lucien trouvant qu'on s'oc-
cupait beaucoup de Paul, vous savez aussi qu'il est immensément riche. Je ne m'étonne plus, pensa-t-il en lui-même, qu'on nous ait si bien reçus.. Sapho eut Tair de ne pas entendre.
— J'ai, dit-elle, une grande fortune ; je suis arrivée à ce moment de la vie, après lequel j'ai longtemps soupiré : être la maîtresse de son cœur et de ses actions, avoir des amis de son choix, n'est-ce pas le bonheur ?
En disant ces mots, elle jeta à Paul un si tendre regard qu'il se sentit frissonner.
— Ce Paul a du bonheur, pensa Lucien, qui serrait, à l'écraser, son chapeau sous son bras, elle va lui tourner l'esprit.
— Êtes- vous amateur de tableaux, monsieur Paul ? demanda Sapho, car nous ne vous appellerons que par ce nom, afin de ne pas vous compromettre.
— Je les aimais avant de vous connaître, répondit Paul, mais à présent je n'aime plus que vous.
— Moi, j'en raffole, dit Sapho en se levant. Voyez, j'en ai de bien beaux, c'est un goût fort cher ; je n'en désire plus qu'un pour achever ma collection, il est en vente chez Tompson, mais il en demande un prix fabuleux.
Elle cambra sa taille, poussa un soupir en disant 1 — U n'y faut plus penser.
— Votre appartement est admirable, dit Pallier. — Vous ne voyez rien, répondit Lucien qui n'était pas
fâché de prouver qu'il connaissaitla maison en détail.
— Ah I dit Sapho, tout cela doit être bien tnodeste comparé à l'hôtel de lûadame Pallier.
Paul ne répondit rien^ Lucien se mordit les lèvres pour ne pas rire.
Un domestique entra» apportant une carte sur un plateau d*or merveilleusement ciselé.
— Bien, dit-elle après avoir lu, faites entrer d«D8 mon boudoir; j'y vais. Vous permettez, messieurs? et maintenant que vous connaissez le chemin, j'es^ père» monsieur Paul» que vous le retrouverez ô&ns guide.
— Comme c'est gracieux pour moi! murmura Lucien.
Elle tendit la main à ses deux visiteurs ; puis s'a*^ dressant au domestique resté à la porte :
— Reconduisez ces messieurs. A bientôt, n'est-oe pas ? ajouta-t^elle en jetant un dernier regard à Paid.
Il n'en fallait pas plus pour bouleverser son o^ gueil ; il serrait avec effusion les mains de Lucien» en lui disant : ,
— Mon ami, mon cher ami, je n'oublierai jamais le service que vous venei; de me rendre* Cette femme est parfaite : elle est bellei gracieuse, elle a de Tes* prit, j'en suis fou.
— Il est joli le service I répondit Lucien en s'arrêtant au milieu de la rue. Qu'est-ce que je vous disais : je suis fâché de vous avoir conduit chez elle ; son esprit c'est de la rouerie; vous êtes neuf» mon cher, avec ces dames et leurs moyens ; moi» je les cotmus
et je ne vous liûsserai pas prendre ato piège. Saves*- TOttB pourquoi elle vous a parlé de ce tableau de prix, ayant soin de vous dire où il se trouvait?
— Non, pourquoi?
— Mais pour que vous le lui envoyiez^ mon cher, cela ne pouvait pas s'adresser à moi ; elle me con* Aait aussi bien qu'elle vous connaît, et s'il faut vous parler franchement, je ne serais pas assez riche pour être Un ami de son choix.
— Vraiment, dit Paul qui réfléchissait en sou* riant, vous pensez que c'est...
— J'en suis sûr, répondit Lucien qui croyait avoir -produit beaucoup d'effet.
— Adieu, mon bon, je voUs quitte ; j'ai quelques courses à faire. Vous dînerez avec nous, n'est-ce pas? Ah ! n'allez pas dire un mot, diable 1 Je ne sais pas si ma femme est jalouse 1
Il est jaloux, pensa Paul en le regardant s'éloi«gner, parce qu'elle a refusé son amour et qu'elle semble disposée à accepter le mien. Je suis sûr qu'elle ne pensait pas un mot de ce qu'il vient de dire au sujet du tableau, mais il m'a donné une bonne idée^ Elle l'aura dans une heure, coûte que coûte.
Il prit sa course, cinq minutes après il était chez Tompson»
Sapho avait eu raison de dire que le prix était exorbitant. Paul soupira en pensant aux magnifiques chevaux qu'il aurait pu avoir pour le même
260 hk SAPHO. I
prix ; pourtant il n'hésita pas, et rentra chez lui tout joyeux en songeant à Teffet qu'allait produire son riche présent et au doux sourire qui en serait la récompense.
Pour la première fois de sa vie il fut aimable avec sa femme. Léonie, qui n'avait pas de raisons pour être plus tendre qu'à Tordinaire, le reçut fort mal.
Elle lui avait fait sentir bien souvent qu'il n'avait rien^ qu'il lui devait tout; mais. Paul n'était pas susceptible. •
C'était la carte d'Henri qu'on avait remise à Sapho. Celui-ci attendait dans le boudoir ; il avait déployé toutes les ressources de la coquetterie : ses, cheveux blonds, qui frisaient naturellement, étaient brillants et parfumés; ses favoris encadraient sa figure comme une vapeur ; ses yeux étaient pleins d'amour ; il souriait à sa pensée , et ce sourire laissait voir ses dents fines et blanches ; il regardait tout ce qui l'entourait sans le voir, Sapho n'était pas là ; il se promenait avec impatience, s'arrêtait pour tirer ses manchettes, arranger sa cravate ; puis il simpatientait et souffrait à l'idée que Williams était peut-être auprès de Sapho.
— Si j'en étais sûr, disait-il, j'enfoncerais toutes les portes.
Il en était là de ses réflexions, lorsque Sapho entra, la figure contractée et l'air inquiet. Henri recula de deux pas.