‹ La SaphoChapitre 20 sur 30 · VENEZ, DIT HENRI, JE SUIS PRÊT · texte numérisé non relu

VENEZ, DIT HENRI, JE SUIS PRÊT

Henri attendit que Sapho lui adressât la parole.

-— Je ne vous ai pas iait attendre longemps, j'espère, dit-elle enfin d'une voix sèche : je terminais une affaire.

— Ah I dit Henri en respirant, il fallait prendre votre temps ; du moment où vous n'étiez pas avec monsieur Williams, j'aurais attendu la fin du monde.

— J'ai bien peur qu'il soit fâché.

— Le beau dommage I s'écria Henri avec joie, je voudrais qu'il fût en Chine et qu'il n'en revînt jamais.

— Le dommage est plus grand que vous ne croyez, répondit Sapho avec tristesse ; je suis dans un véritable embarras : lui seul pouvait m'aider à en sortir.

— Vous me faites peur 1 s'écria Henri en pâlissant, vous le regrettez déjà ?

— Écoutez, reprit Sapho en lui prenant la maid» je vous aime trop pour vous mentir. £h bien ! tout ce luxe qui m'entoure est artificiel; cette fortune qu'on me suppose n'existe pas, je dois dés sommes énormes ; me donner tout à vous^ ce serait la gène, bientôt la misère pour nous deux. Que faire ? renoncer à tout, l'avenir me fait peur. Oh ! vous me regardez avec surprise, vous m'écoutez sans me comprendre; c'est qu'en effet, continua-t-elle en s'animant, je suis une nature étrange et qui ne peut

'] se définir elle-même ; j'ai beau regarder en moi, je

ne vois que des ombres. Qu'est-ce qui est un rêve f Est-ce le présent ou le passé? Qu'est-ce qui est la réalité de ma vie f est-ce le bien, est-ce le mal ?

Elle releva la tète et regarda Henri, comme s'il devait répondre à cette singulière question^

Il resta immobile, elle reprit en souriant :

— Voulez-vous être mon juge ? Comme je ne vôm pas que vous m'aimiez, je vais m'accuser moi*mèffle.

Le jeune homme secoua tristement la tète ; il av«t l'air de dire : vous savez bien qu*il est trop tard^

Sapho s'approcha de lui et l'enveloppa d'un regard qui le fit tressaillir.

Quelle puissance a donc sur le moral d'un homme la femme aimée? L'avare donne son or, l'orgueilleux devient humble, le faible fort ; le petit peut devenir grand, mais tous sont esclaves.

Henri» le coude appuyé sur ses genoux, la tète sur sa main, regardait Sapho» retenant sa respira^ tion pour mieux l'entendre.

Elle se pencha ; ses lèvres efBeurèrent le front du jeune homme.

-— Vous êtes brave, dit-elle en attirant son fauteuil pour s'asseoir auprès de lui ; je vous disais que mon cœur était un problème impossible à résoudre : tantôt il rêve la vie seule avec vous dans une maisonnette de bûcheron, au fond dés bois, puis il s'épouvante à l'idée de quitter ce luxe. Pour moi, l'air pur de la campagne ressemble au vin aigre des vignerons ; le parfum de ces fleurs enfermées

àtec moi M'étiit^e, me tue. Eh bien I i*ai dé la joie à iAG toir pâlir, eu tiie Regardant dans ces glaces de Veùis6, à m'étioler^ me flétrir sous ces lambris dorés, derrière ces lideaux de soie ; je me raisonUe sans me comprendre^ ma faiblesse l'emporte sur mon bon sens» Croyez-moi, Henri « je pousse trop loin les caprices dé la femme \ ce n'est pas moi qu'il faut aimer ; Vous êtes beau, vous êtes jeune, tous trouterez une maltresse aimante, un cœur pour le* quel votre amour suffira^ mats je ne peux briser mes idoles ; mes regrets seraient une véritable souffrance, votis auriez des remords^ nous serions plus malheureux.

— Vous êtes donc malheureuse f demanda Hairi qui ne se tentait pas le courage de lui en vouloir de sa franchise.

— * Oui , répondit Sapho en poussant un soupir, quand je pense que vous n'avez pas de fortune et qu'il va falloir nous séparer.

Henri fit un mouvement ; Sapho reprit aveo vivacité t

— Oh! pour peu de temps seulement, und fois tout arrangé. . .

— Encore^ dit Henri avec un sourire plein de tristesse^ Voyons, Sapho, écoutez-moi bien, et connaissez-moi mieux : si vous m'aimer un peu , je ne TOUS demande pas de sacrifice, je ne vous offre pas ' une chaumière ; je vous demande si vous m'aimez ; TOUS me répondez , oui , mais il ne faut plus nous

voir ; vous avez donc juré de me faire mourir ; vous me voyez heureux et vous me dites : il faut nous séparerpendant quelque temps. Mais les heures sont des siècles loin de vous. Ordonnez-moi de me faire sauter la cervelle, je vous obéirai; seulement, pour l'amour de Dieu , ne me parlez plus de Williams, de sa fortune, ne me dites plus : je vous aime, partez, parce que vous me rendriez fou ; mon cœur est jeune, ardent, il vous aime avec toute la passion d'un premier amour» L'homme qui aime comme je vous aime ne partage pas sa maîtresse : il faut avoir la force de la quitter ou les moyens de la garder; j'ai tenté le premier, vous savez s'il a réussi, puisque je suis là, à vos pieds ; je][ne veux même pas chercher l'oubli, j'aime jusqu'à mes douleurs ; si un jour je suis aux prises avec des ennuis d'argent , pour un de vos sourires, je remuerais le monde.

Sapho secoua la tête.

— Vous doutez, dit Henri en lui prenant les mains, moi je ne veux pas douter, j'ai l'âme crédule, je suis si heureux. Pourquoi veux-tu que je déchire mon bonheur, voyons, m'aimes-tu?

— Oui, murmura Sapho.

— Alors je suis heureux , fier, fort , puissant , je puis tout. Moïse faisait sortir de l'eau d'un rocher; moi je ferai sortir de l'or des cailloux de Londres.

Elle le regarda en face en lui disant d'une voix émue : ^

— Cet amour, Henri, sera le malheur de ta vie^

la tombe de tes illusions , on les perd bien vite, va. Je suis vraie en ce moment, parce que ton âme est grande et pure , mon souiSe va la ternir ; il y a des êtres dont les baisers déchirent le cœur ; je suis indigne de ton amour. Va, va, fuis-moi, je ne puis t'aimer. Un jour, j'ai donné mon âme comme tu viens de me donner la tienne , on Ta torturée, brisée; je hais les hommes, j'ai besoin de me venger, tu es vrai, sincère, toi, lu serais ma victime comme les autres. Pars, oublie-moi.

Henri la serra sur son cœur en lui donnant un baiser pour réponse.

— Tu partiras , n'est-ce pas ? demanda Sapho d'une Toix suppliante.

— - C'est impossible , puisque tu m'aimes. Ma mère, lady Campbell , est riche, je ne lui ai jamais rien demandé , et si elle me refusait , je m'adresserais à Richard ; mon frère est bon ; j'irai le trouver, s'il le faut.

— Il le chassera , répondit Sapho en riant avec ironie^ il te fera de la morale , lui qui a mené une vie exemplaire.

Sapho avait changé subitement de physionomie, ses lèvres s'étaient contractées, son regard assombri.

— A ce soir, nous nous reverrons au théâtre, n'est-ce pas ? dit-elle au jeune homme en lui tendant la main.

— La capricieuse I pensa Henri en s'éloignant,

Umt à rheare elle voulait me faire partir aa bout da monde*

Une fois seule » Sapho se promena à grands pas. Richard I Richard I répéta-t<elle deux fois^ Oh ! comme ce nom fait bouillonner mon sang « j'ai été sur le point de faiblir ; on a donc toujours du cœur, puisque le mien battait à se rompre. Une Toix^ celle de la conscience é sans doute > me criait : Épai^ae Henri^ il n*est pas coupable. Eh 1 moi 9 murmura-telle en se regardant dans une glace et s'adressant un reflet du miroir, est-ce que je n'étais pas innocente ? est-ce que je n'ai pas été sacrifiée au caprice, à la fantaisie ? est-ce que ce maudit n'a pas jeté dans mon âme si pure les tourments de l'enfer? est-ce que la mer n'a pas rejeté mon cadavre avec dégoût, en me refusant un asile étemel? est-ce qu'une autre n'a pas enseveli ma mère , enfin, est-ce que je ne suis pas la Sapho ?... Allons , reprit-elle avec un rire sinistre, achevods mon œuvfe, que ce soit le ciel ou l'enfer qui m'envoie ma vengeance , elle ne sortira pas de mes mains ; homme, tu seras une ombre inquiète et errante; nom des Campbell , tu seras une tache pour tous ceux qui le porteront ; d'un agneau vous avez fait un tigre, il vous dévorera le cœur, je voudrais voir TOtre sang couler goutte à goutte , je rirais comme vous riiez en voyant couler mes larmes, celles de ma pauvre mère. Ah 1 Richard, tu es heureux, il t'a fallu peu de temps pour m'oublier, moi je

t'afak biea dit que je ne t'oublierais pas»«. Tu te traîneras à mes genoux, tu demanderas grâce » je le repoui^serai du pied après t'ayoir itisultéi Orgueilleuse lady Campbell I je saurai bien tous rendre un peu du mal que vous m'avez fait* Gomme oe nom réreille bien ma haine , il me semble que mon malheur date d'hier. Voyons si Juliette a eiécuté mes ordres , ajouta-t-elle après aroir frappé sur Un timbre»

Juliette entra.

— - Avez-Yous vu Moses î Que vous a-t-il dit ?

— Il fait dire à madame qu'il viendra ce soir, à la tombée de la nuiti

•^ Bien, répondit-ellô distraite, venez m'habiller, je vais au théâtre.

Sapho mit une robe de crêpe blanc à petite volants tuyautés, plaça dans ses cheveux et à son corsage une branche de laurier^rose. Cette toilette était simple et lui allait à ravir ; en cherchant bien, Ton retrouvait dans les traits caractérisés de son visage le doux regard^ l'innocent sourire de Marie Laurent Pauvre femme battue par les misères et les passions de la vie, comme les fleurs par l'ouragan, elle s'était abattue vingt fois sans se briser ; elle avait perdu ses illusions, comme les roses perdent leurs parfums ; que lui restait-il ? Un cœur blasé, une âme sans ressort ; en la voyant ainsi parée, on pouvait se dire ce qu'on se dit souvent en pareil cas : elle est moina à plaindre que si elle était restée otivrière

toute sa vie; ouvrière, elle était respectée, heureuse ; sa robe de toiie Msait sa dignité ; cette couronne de fleurs, c'est le cachet de la honte, son front rougit en la portant ; si elle a du cœur, [c'est sa couronne d'épines ; si elle n'en a pas, c'est la couronne de deuil mise sur la tète d'un mort qui, marchant à grands pas, arrivera avant l'âge au cimetière; le caprice, le luxe, l'arrêtent d* abord sur le chemin ; puis après, la misère, l'abandon. Oh ! laissez-les passer, laissez-les passer, ne les enviez pas ; ne dites pas à vos enfants de tpurner les yeux ; au contraire, prenez-les par la main, et faites-les assister au dénoûment du drame de ces existences. Leurs jours de fêtes ont de terribles lendemains. Sapho était redevenue sombre, elle semblait avoir perdu tout sentiment de raison ; elle rêvait, les yeux ouverts, lorsque Juliette vint annoncer que monsieur Moses l'attendait. Elle répondit sans se retourner :

— Faites-le monter.

Monsieur Moses entra : c'était un homme d'une cinquantaine d'années, il ressemblait à tous les juifs qui font de l'usure ; il savait cacher sa ruse derrière un air de bonhomie qui aurait trompé les plus fins.

— Monsieur Moses, dit Sapho en lui montrant une boite, il y a dans ce coffre deux mille livres que vous allez prendre.

Moses étendit la main.

— Attendez, reprit Sapho en riant, il y a des con-

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ditions; Monsieur Fabien ira sans doute vous proposer une aSàire pour un de ses amis, vous accepterez à des conditions raisonnables, vous m'entendez ?

— A merveille, madame.

— Quand ce jeune homme qui veut faire l'emprunt ira vous trouver, vous lui montrerez l'argent que vous tenez à sa disposition s'il veut vous souscrire des lettres de' change ; il consentira ; écoutez bien, fit-elle en rapprochant sa chaise et parlant si bas que le juif seul put entendre.

Sa figure donna les marques d'un grand étonnement, il ouvrit les yeux, la bouche, les oreilles, et regarda Sapho avec surprise.

— Bien, bien, je compr/énds, dit- il après une pause ; vous voulez qu'il fasse un faux.

— Non , répondit-elle avec un cynisme .aflfreux, je veux qu'il en fasse quatre. Chaque signature nous rapportera quatre mille livres : les parents sont riches, je vous mets d'un tiers dans les bénéfices, vous n'aurez rien à débourser.

A ce mot, la figure du juif prit une expression impossibleà dépeindre ; la cupidité, Tavarice se promenaient comme des ombres sur son front osseux, ses rides s'effacèrent, ses doigts frémissaient ; on eût dit qu'il cherchait à sentir une poudre impalpable.

— Vous serez servie comme une reine, dit-il en souriant, et si l'oiseau s'envole sans me laisser toutes ses plumes, dame I ne comptez sur personne.

— Je suis tranquille, répondit Sapho, vous pou-

à70 LA BAPItO.

rtt ûe que Youâ vouleÉ. Adieu^ veneK me voir sitôt qu'il y aura du nouveau ; cela ne peut tarder*

Sapho avait raison, on va si vitedans la voie du mal !

Fatigué d'écrire à sa mère qui lui envoyait vitigt livres quand il lui en demandait mille, Henrt eut recours aux expédients. Fabien était là comme son ma\ivais génie, il excitait sa jalousie, il blessait son orgueil. Depuis trois mois qu'il s'était lié d'amitié avec cet homme, Henri était devenu méconnaissable. S'il ^'était agi de faire un honnête homme d'un vaurien, il eût fallu des années pour opérer une convention ; mais il ne faut qu'une heure pour que la jeune fille , élevée seize ou dix-huit ans avee des principes honnêtes, devienne une fille perdue, pour qu'une honnête femme trompe son mari. Henri' aimait en aveugle, tout lui semblait possible plutôt que de renoncer à Sapho ; dans sa naïve crédulité> il croyait qu'après avoir aimé cette femme il n'aurait plus qu'à mourir ; Tavenir^ c'était elle. On croit cela quand on a au cœur un premier amour. Les exigences de Sapho lui paraissaient naturelles ; vainement Léo avait cherché à le soutenir, à l'aider de ses conseils ; Henri l'avait d'abord évitée puis ensuite quitté pour se livrer à Fabien sans réserve. Les choses marchaient trop lentement pour Sapho : elle fit dire à Henri qu'il lui fallait une somme importante»

Henri se désespéra ; puiSi un jour» en déjeunant, il consulta Fabien.

— Je ne Vois qu'Un moyen ^ répondit ceiui^i, mais il ne vous plaira pas^

-^ Dites toujours.

-^ Eh bien I reprit Fabien en lui versant un verre de sherry, je connais un homme qui vous donne- ' rait autant d'argent que tous en voudriez» si vous changiez une lettre seulement à votre nom de famille.

Henri se recula , il était devenu pâle comme un mort, sa bouche s'était desséchée, il but, ses yeux s'animèrent.

Fabien ne remarqua pas son trouble , et il reprit avec une apparente indifférence :

— C'est le seul moyen de forcer votre mère è la générosité. Sapho vous aime, n'est-ce pas? ajouta-til les dents serrées.

— Je le pense , répondit Henri qui commençait à faiblir.

•-^ Son amour vaut bien cela, reprit Fabien, moi je u'hésiterais pas ; le bonheur perdu ne se rattrape jamais, vous prendrez de longues échéances ^ vous préviendrez vos parents quelques jours à l'avance*

Henri baissa la tète sans répondre.

— Il hésite, murmura Fabien avec un sourire de mépris ; il ne l'aime pas comme je l'ai aimée , moi !

Henri avait épuisé toutes ses ressources ; il avait engagé six années de sa pension , il avait emprunté tout ce que Léo possédait.

— Mais, dit-il timidement en se débattant encore

contre sa propre faiblesse , si ma mère ne voulait pas payer, si cet homme refusait?

— J'irai avec vous , il acceptera sans défiance vos billets ; il me connaît , je lui ferai promettre de les garder en caisse jusqu'à l'échéance; il vous donnera 2000 livres , 4000 si vous en avez besoin.

— Venez, dit Henri, je suis prêt.

QUE LÀ DESTINEE S ACCOMPLI SSE , IL FAUT qu'il me SERVE, JE NE SAIS RIEN

Aussitôt après avoir quitté Henri , Fabien accourut chez Sapho.

Il lui remit quatre lettres de change signées par Henri du nom de Roger Campbells ; c'était le nom d'un riche négociant de Londres.

— Enfin, s'écria-t-elle en les agitant avec joie, je les tiens ! Ces billets valent un million pour moi, il faut que Thistoire fasse grand bruit. Vois-tu d'ici la stupeur de lady Campbell, quand on lui dira : votre fils a fait des faux. Cette orgueilleuse femme qui a chassé ma mère sans pitié , elle viendra me supplier à son tour.

— Pourquoi donc ai-je perdu cet homme ? pensa Fabien, elle ne l'aime pas ; il y a là un mystère I Sa mère? demanda-t-il croyant que Sapho allait achever sa pensée.

— Payera double, triple, répondit-elle avec calme.

Henri vint le soir et jeta sur la table de Sapho les banknotes qu'elle avait remises au juif.

Henri devenait chaque jour plus triste ; il regret-* tait son amour malheureux et ne voulait pas profiter des droits quil avait achetés si cher.

Fabien avait son secret; Il le suivait comme son ombre. Henri se livrait à tous les excès pour oublier. Il se laissait aller comme Thomme qui, après xavoir cherché à lutter contre Tinondation, se laisse entraîner par le courant , il ne se débat plus , il se résigne. Henri commençait à comprendre qu'on l'avait poussé à sa perte avec préméditation. Sapho n'était plus la même femme : elle semblait souffrir à sa vue , éprouver des remords ; mais tout cela était une énigme pour Henri. Ce qu'il éprouvait était un profond mépris de lui-même.

Paul , de son côté , avait continué ses visites à Sapho, mais en se cachant. Léonie était devenue jalouse tout à coup. C'est le moyen employé avec succès par les femmes qui trompent leurs maris. En le prenant par l'amour-propre, Sapho fit accomplir les actions les plus extravagantes au neveu de M. Pallier, les dépenses les plus folles : tantôt c'était une parure que lui seul pouvait avoir le bon goût d'acheter, tantôt des chevaux sans pareils. Pour tout remerciment elle disait :

— Vous agissez en prince.

â7i LA SAPHO.

Et il recûmmençait le lendemain les fefi^ de la veille.

Henri était deyena sceptique , il ne oroysdt déjà plus à rien; il 3e demandait souvent s*il aimait encore Sapho. En lui donnant son b^Mmeur, il avait repris une partie de son cœur. Mais il n'en était pas assez convaincu pour la quitter, pour prendre une résolution. Depuis six mois, son esprit flottait entre deux idées sans que Tune Fait jamais empotté sur l'autre.

Après avoir été tendre, soumis comme un Mifut, il devint froid, impertinent*

^«-^ M'épouseriex vous» Henri» si je m'eii^agenîs à vons aimer toute la vie 9 lui demiinda Sapho un soir quil y avait chez elle beaucoup de monde à souper.

<«< Comment vous êtes -vous grisée? répondit Henri en riant, je ne vous ai pas vue boire. Sst^ee que je n'ai pas payé votre amour phia qu'il ne vaut, vous l'aviez déjà vendu tant de fois.

Cette réponse lui coûta bien cher. Sapho, anrant de le perdre, avait voulu tenter une épreuve.

-^Allons, se dit-elle un jour en regardant les bil* lets d'Henri, le moiiient est venu ; comme le temps m'^a paru long I Ah t ma vengeance, je te tiens done enfin I

*— Venez demain, écrivit-elle à Ffttûen, il 'faut que je vous parle pour notre grande affaire.

Elle ne dormit pas et monta de grand matin cbes Lélia. Elle s'arrêta sur le seuil de la porte ; la foUe

LA SAPHQ, 375

a^^t ^m U \f^ytxm 46 S09 lit, en -^mt fait une poupée gr^de (K>mme un enfant, l'avait habillée en blano, lui avait mis un voile ^ une couronne et l'avait assise sur une chaise ; puis elle s'était mise à gepoux devant elle. » en lui disant de s^ voii^ la plus douce :

*i^ Te voilà prèt^> maiéonore, tu es belle comme un ange ; le jour de la première communion, vois->tu» c'est le plus bciau jour de la vie ; le bon Dieu va se pencher vers toi pour entendre tes prières >. de-» mandô'lui Ia grâce du passé , le courage de Tavem; prie-le , ma fiUe , prie-le pour qu'il te guide, pour qu'il te fasse bonue, charitable, aimante et dévouée. Qu*^t^ce que la beauté sans les qualités du ca^irf uue compagne qui vous quitte après les plus belles années et que vous ouUiex vous-même , tan*" dis qu^ les vertus, elles vous survivent dans la mémoire de vos amis... Pourquoi ne me réponds-tu pas, ingrate^ disait Lélia à sa poupée , ton coeur bat comme celui d'une fauvette qui sent ses plumes sortir de leurs tuyaux ; elle déploie ses ailes , elle se sent forte, elle n'écoute plus la voix de sa mère, elle ne pense qu'à s'envoler ; mais^ enfant^ si nous ^ous séparons , nous ne nous reverrons peut-être plus jamais ; on se perd sous le ciel, dans les airs , le bleu firmament ne reflète pas au loin l'ombre dé ceux qu'on aime; au lieu de penser à Dieu, tu rêve» l'amour matériel » celui qui tue les âmes ; si tu ne brises pas. les autres , ils te briseront. Léonore est

morte, reprit-elle en pleurant, elle avait ensanglanté ses pieds aux. ronces des chemins ; quand on quitte sa mère, Dieu reprend votre âme; la mienne a quitté mon corps. Je suis là, près de toi, mais tu ne me vois pas : je suis inTisible. Oh ! la vie de l'intelligence , ne la perds pas , mon enfant, les fous sont malheureux ; aussi je le sais bien, moi, j'ai connu une folle.

Sapho s'approcha doucement ; deux grosses larmes, prêtes à tomber, roulaient dans ses yeux.

— Ne pleure pas , dit-elle à Lélia en la prenant par le bras pour l'aider à se relever ; Léonore n'est pas morte, tu retrouveras ton âme.

— Âh l dit Lélia d'un ton de reproche en jetant sa poupée sur le parquet, vous avez fait du bruit et tous mes oiseaux se sont envolés.

— Tu les rattraperas, répondit Sapho; le docteur va venir te voir, seras-tu raisonnable?

— Oh I murmura Lélia en levant les épaules, les fous vous parlent toujours des saisons ; quand l'hiver finira-t-il ? Quand tout le brouillard sera ton^bé, n'est-ce pas? Cours lui dire de se dépêcher, le froid me fait mal.

— Pauvre fille, murmura Sapho en s'éloignant sa vue m'attriste, moi qui croyais les fous si heureux f Voyons, que pourrais-je faire aujourd'hui? Je trouve le temps d'une longueur mortelle.

Sapho était rentrée dans sa chambre ; ses yeux s'arrêtèrent sur le coffret que lui avait remis Robin«

— Tiens, se dit-elle en l'ouvrant, je vais porter cette lettre ; il faut traverser tout Londres, c'est un voyage ; cela emploiera une partie de ma journée à bien faire ; à force de remettre cette recherche au lendemain, je suis joliment en retard.

Elle fit avancer une voiture et partit. Arrivée dans nne des plus vilaines rues de la cité, le cab s'arrêta, devant une maison de si pauvre apparence que Sapho hésita à descendre. Elle appela un vieux bonhomme qui se trouvait à la porte et lui demanda s'il connaissait mademoiselle Léda. Le vieillard Texamina avec étonnement ; elle crut qu'il ne voulait pas lui répondre. Il la regarda bien en face ; après s'être assuré des yeux qu'elle ne se moquait pas de lui, il demanda :

— Madame arrive sans doute de voyage?

— Oui, monsieur, répondit Sapho après un moment d'hésitation.

— Oh ! c'est pour cela que vous ne savez pas qu'elle est morte depuis deux ans. Si elle vous connaissait, la pauvre Léda , elle a dû s'adresser à vous pendant votre absence, car elle était bien malheureuse et je puis dire que sans moi, qui ne suis pas riche, elle serait morte de faim deux ans plus tôt.

—Est-ce qu'ellen'avaitpasdeparents,pas d'amis?

— Si, reprit-il, moi et ma femme; elle parlait quelquefois d'un Lord, d'un enfant, mais il n*y avait pas de suite dans ses idées, et nous avons cru souvent qu'elle n'avait pas toute sa raison.

—Vous ne pouvez pas me donner d'autres renseignements ? Vous ne savez pas où est son fils ?

— Non , madame, elle ne nous a jamais rien dit ; personne ne venait la voir ; elle travaillait à la couture, le courage ne lui manquait pas; j'avais de la force dans ce temps-là, et je Taidais.

-— Tenez, mon ami, dit en lui tendant sa bourse Sapho, prenez ceci, puisque j'arrive involontairement trop tard. Cet argent était pour elle, j'acquitte ma dette, voilà tout.

Le pauvre homme éprouva tant de joie à la vue des pièces d'or, qu'il ne put dire un mot. Sapho était loin, lorsqu'il revint de son étonnement.

— Allons ! s'était-elle dit en s'éloignant, mon retard n'est pour rien dans les événements qui se sont accomplis ; elle est morte depuis deux ans ; je n'ai cette lettre que depuis quelques mois. Ceci est à moi, ajouta-t-elle en décachetant le paquet.

Il contenait plusieurs enveloppes : dans la première était une traite à vue dé huit mille livres sterling. Sapho ne fit pas un mouvement de joie. Elle déploya deux lettres.

— Oh ! dit-elle regardant la date, celle-ci est plus âgée que moi. Elle lut :

(c Milord,

» Le jour où votre grandeur daigna jeter les yeux sur moi, jour plus terrible que si la foudre m'eût écrasée, vous n'eûtes besoin d'employer pour me

vaincre ni prière, ni promesse, ni menace... Tavais quinze ans, j'étais Tinnocence, la faiblesse; vous étiez la force et la raison. Le voyageur qui a son but ne s'arrête pas pour épargner les pauvres fleurs des champs qui sont sous ses pieds. Dieu les a créées, le soleil les fait vivre, mais il ne les défend pas ; il semble que tout soit inventé pour le caprice de rhomme ; plus il est riche, puissant, moins on lui reproche ses fantaisies. Il y a trois mois, je ne pouvais plus cacher mon état aux personnes chez lesquelles je demeurais ; je me suis sauvée, la nuit, comme si j*avais volé... J'ai attendu ma délivrance, cachée dans un grenier ; je viens de donner le jour à un enfant; je Taime avec mon cœur, mon âme» mais hélas ! que vais-je devenir? Dieu seul le sait, je ne veux pas Texposer à partager ma misère ; je vous envoie mon fils, le vôtre ; au nom du Dieu qui gouverne tous les hommes, au nom de votre honneur, veillez sur lui ; je ne chercherai jamais à le voir ; soyez son protecteur ; que votre bonté soit à la hauteur de mon sacrifice. Je vais partir, j'irai bien loin; je mendierai en route; pourtant j'aurais le droit devons demander... Mais les pauvres ont aussi leur fierté : rien pour moi; j*aocepte la honte, la misère, la mort s'il le faut, pourvu que mon enfant soit heureux. Adieu. Léda. »>

— Pauvre femme I dit Sapho en fermant la lettre et eii ouvrant une autre, son enfant sera mort comme elle.

Elle lut la seconde lettre :

« Milord,

» Voilà bientôt dix-huit ans que je vous ai envoyé mon fils, en vous promettant de ne pas chercher à le voir ; le monde est grand, je Tai presque parcouru tout entier ; mais Dieu est plus grand encore, il m'a ramenée dans cette ville , où est mon fils ; ayez pitié de moi : dites-moi où il est, que je puisse le voir passer ; voici mon adresse ; ne me faites pas attendre votre réponse, songez que les jours d'attente vont me paraître des siècles. Léda. »

— Il n'aura pas répondu, pensa SaphO en ouvrant la dernière lettre. Mais si pourtant! celle-ci est de son écriture.

« Ma pauvre Léda,

» Pardonnez-moi d'avoir gardé le silence, la crainte de me compromettre... Quand vous m'avez envoyé votre fils, je l'ai fait placer à Richmond, où j'ai payé sa pension jusqu'à l'âge de dix-huit ans ; on a dû lui donner une bonne éducation. J'ai fait un long voyage avec ma femme; au retour, j'ai oublié d'envoyer.. . Je n'ai jamais vu votre fils , on l'a élevé sous le nom de Fabien. »

— Fabien I s'écria Sapho en se levant tout debout sans penser qu'elle était dans une voiture, Fabien ! lui, l'enfant de... Ah ! je savais bien, moi, qu'il avait un cœur au-dessus de sa condition ! Fabien ! lui,

le fils de mon protecteur I et j'ai été son mauvais génie I Eh bien I murmura-t-elle en cachant le papier dans sa poitrine, que la destinée s'accomplisse; il faut qu'il serve mes projets I je ne sais rien.

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