‹ La SaphoChapitre 21 sur 30 · LÉONORE EST MORTE 9 JE NE SAIS PAS OU ON · texte numérisé non relu

LÉONORE EST MORTE 9 JE NE SAIS PAS OU ON

l'a ENTERRÉE

Sapho passa une nuit fort agitée. Lorsqu'on lui annonça Fabien, elle devint pâle, tremblante.

— Êtes-yous malade ? lui demanda-t-il en allant à elle et lui passant le bras autour de la taille afin de la soutenir.

— Non , dit-ellfe en se dégageant , non', je n'ai rien , le service que je vais vous demander sera le dernier ; après nous nous quitterons, peut-être pour ne nous revoir jamais.

— C'est-à-dire que j'aurai besoin de me sauver, si je ne veux pas être inquiété par la police , pendu peut-être ?

— Non , répondit Sapho , ce que j'ai à vous demander ne compromettrait pas un enfant ; il s'agit de partir ce soir pour Southampton, de porter des lettres que je vais vous donner. Je fais une note qui vous expliquera ce qu'il y a à faire ; ne parlez pas de votre départ à Henri, ou du moins ne lui dites pas où vous allez.

Puis , ouvrant un meuble , elle y prit plusieurs lettres qu'elle lui donna.

— Allez , lui dit-elle , vous saurez un jour Timportance du service que vous m'avez rendu ; au retour je vous promets une grande joie, une belle récompense.

Fabien la regarda. Que pouvait-elle lui donner si ce n'est un peu d'amour? Il baissait la tète sans oser lui faire une question; son cœur battait malgré lui, il s'était demandé bien des fois, quand ses bons instincts reprenaient le. dessus , s'il était possible qu'il eût aimé cette femme comme un insensé , une main de fer pressait son cœur, il éprouvait une douleur et soupirait en se disant :

— Malheureux! si tu la sers, c'est que tu l'aimes encore.

Lorsque Sapho fut seule , elle se promena avec agitation, puis s'arrêta en se demandant :

— Réussirai-je? viendront-ils? les reverrai-je enfin? Ah 1 Richard, bourreau de mon cœurl je te verrai souffrir à mon tour 1 Je te dirai le chemin que Marie a dû suivre pour devenir Sapho. Comme la vie défiétrié est longue, comme ses plaisirs sont lourds à porter I

Sapho avait appuyé sa tète sur le montant de la croisée. Elle n entendit pas Juliette entrer.

— Madame, dit la femme de chambre en s'approchant plus près ; le docteur est en baut^ il demande s'il peut vous voir.

Sapho monta.

. — £h bien I dit-elle en entrant dans la chambre de Lélia, espérez-YOUs toujourslaguérir ; vous allez bien lentement ; j'aurais voulu la renvoyer chez sa mère.

— Je fais tous mes efforts , madame ^ elle a des éclairs de raison ; il lui faudrait son pays, ses habitudes d'enfance, les soins d'une mère, cette retraite ne lui vaut rien. Depuis que je suis là » elle m'a parlé avec calme , sa raison est plus triste que sa folie; c'est un pauvre cœur brisé, la science ne peut rien à cela.

— Je vous comprends , docteur, sa mère viendra bientôt la chercher ; pauvre femme, que va-t-elle dire en retrouvant ce cadavre , qui regarde sans voir etécoute sans entendre? N'est-elle pas plus heureuse de la croire morte ?

— Elle serait morte depuis longtemps sans vous, répondit le docteur.

— J'aurais voulu la renvoyer plus tôt, répondit Sapho, je ne l'ai pas pu. Venez lavoir tous les jours, je crois qu'il n'y a qu'avec vous qu'elle veuille causer raisonnablement. Elle me déteste ; elle a l'instinct de sa captivité.

Le docteur sortit. «

Sapho s'approcha de Lélia en lui disant ayec douceur :

— Tu me reconnais, n'est-ce pas ?

—Oui, répondit la folle, parce que j'ai déjà vu ta robe et que je voudrais l'avoir.

— Eh bien ! tu l'auras si tu veux me répondre raisonnablement. Seras -tu heureuse de voir ta mère, la reconnaîtras-tu? Prends garde, si tu ne lui tends pas les bras, tu la désoleras.

— Ah ! comment fais-tu quand tu vois la tienne?

— Moi, murmura Sapho d'une voix tremblante, Dieu me Ta reprise.

— S'il te Ta reprise , c'est que tu étais une mauvaise fille.

— Oh ! non, murmura Sapho en cachant sa figure dans ses mains pour pleurer.

' — Tu pleures , dit Lélia en la prenant dans ses bras, tu pleures , ça me fait mal de te voir pleurer ; ouvre bien vite les portes et les fenêtres, j'étouflFe.

— Tu voudrais te sauver, l^ui dit Sapho d'un ton de reproche.

— Non, non, soupira Lélia qui chancelait.' Sapho la regarda, elle était pâle comme une morte

et prête à s'évanouir ; elle la prit dans ses bras, rélendit sur le canapé et se mit à genoux près d'elle.

— Écoute-moi, lui dit-elle en lui prenant les mains, il y a sur la terre une douce femme qui t'a pleurée bien longtemps ; si ton cœur n'est pas mort, tu entendras sa voix, tu comprendras ses paroles; si tu savais comme elle t'aimait, Lélia, tu ferais un eflFort suprême pour ressaisir ta raison.

— Quand les flots battaient les rochers, murmura Lélia en écoutant, nous allions ensemble au bord de la mer, c'était un doux murmure, les mouettes

rasaient de leurs ailes blanches les vagues vertes comme l'éraéraude, le ciel était tout bleu parsemé, le jour, d'hirondelles noires et, la nuit, d'étoiles de diamant ; t'en souviens-tu ?

— Oui , c'est ta mère qui t'accompagnait alors « ne veux-tu pas recommencer ces promenades avec die?

—Te souviens-tu du bal où nous allions ensemble? reprit Lélia en s'appuyant sur son coude ; les lumières nous éblouissaient , les danseurs tournaient comme des fantômes, tous enlacés les uns aux autres; moi je ne voyais que toi. Comme je t'aimais et comme tu me faisais souffrir I Pourquoi , dis, parce que j'étais la moins belle ; mon cœur était d'or, mes cheveux blonds, mon âme tendre.

— Ne te laisse pas aller à ces souvenirs-là, interrompit Sapho en lui serrant les mains , tu sais bien qu'ils te font mai. Souviens-toi du pays , de l'église où vous alliez prier le dimanche, de tes bouquets des fleurs des champs. Oh 1 la misère même de l'enfance laisse de si doux souvenirs I voyons , Lélia , je retrouve mon cœur et des larmes près de toi , ne peux-tu retrouver un peu de raison ? le dois tant à ta pauvre mère, j'aurais été si heureuse de lui rendre son Éléonore raisonnable, repentante !

— Éléonore est morte, répondit Lélia, en jouant avec ses cheveux , et je ne sais pas où on l'a enterrée.

— Oh I murmura Sq)ho avec désespoir , tout est fini pour ellel Pauvre madame Smith, sa fille ne la reconnaîtra pas!

Fabien savait la marche qu'il avait i suivre en arrivant à Southampton. Il se mit à la recherche de madame Smith ; ce ne fut pas sans peine qu'il la découvrit Elle relut dix fois la lettre que Fabien lui remit, en s'interrompant pour dire :

^-* Grand Dieul Seigneur, est-ce bien possible?

Puis , comme elle ne voyait plus , comme elle croyait avoir mal lu, elle demanda à Fabien s'il voulait avoir la bonté de lire pour elle.

Fabien s'inclina et lut :

« Chère et bonne madame Smith,

a Vous qui avez été si forte pour supporter la douleur, ayez le courage de votre bonheur. Je ne doute pas que vous ne soyez heureuse de retrouver votre fille après une si longue séparation ; elle est bien portante de corps; votre pardon, vos caresses guériront le moral. Je vous attends, partez au reçu de ces quelques lignes , le porteur vous remettra de l'argent, mon adresse; fiez-vous à moi, je vous aime et vous suis toute dévouée. »

— J'avais bien lu tout cela, dit madame Smith en reprenant la lettre , mais je ne pouvais y croire. Monsieur, Fadresse de cette dame , je partirai demain , ce soir, de suite. Oh ! mon doux Seigneur, j'en perdrai la tète. Est-ce. que vous l'avez vue, ma

LA SÂPHO. Sn?

Léonoi« t eat^le toujours belle t Comme je ?ais l'embrasser ! elle viendra a^ec moi, u'est^ce pas f

-- Je ne sais y répondit Fabien troublé , je ne la coanaia pas, je ne Fai jamais Tue,

-*«- Ah i'dit avec étonnement madame Smith , ma fille est à loadresy vous en arrivez et vous ne l'avez jamais vue? Quand elle était enfant^ ses cheveux étaient blonds comme les blés » ses yeux avaient la couleur des bluets ; tout le monde s'arrêtait pour la vok- passer.

Fabien fut étourdi de l'idée qui lui traversa la pensée.

— C'est bien cela, se disait-il, Léonore et Léliane font qu'une. Pauvre mère ! elle pleure dç joie ; sa gaîté me fait mal.

Il prit congé de la bonne femme en se disant :

— Oh I je suis bien certain que celle-là ne manquera pas au rendez-vous.

Fabien suivit les quais ; il s'arrêta en face de la maisoB de lady Campbell.

i — C'est là , dit-il en entrant et demandant au ' domestique ;

— Sir Richard Campbell est-il visible î

— Je pense que oui, si monsieur veut me dire son nom»..

— Cda serait inutile » mon nom lui est inconnu; mais dtites-Iui que j'arrive de Londres tout exprès pour le voir et lui communiquer à lui setti un secret im& grande importance.

—Si monsieur veut me suivre, je vais le conduire dans le cabinet de mon mdtre.

La pièce dans laquelle on venait d'introduire Fabien et qu'on appelait cabinet, aurait pu s'appeler atelier. Il y avait mille petites choses qui rappelaient la femme, des chauffeuses en tapisserie, des coussins couverts de housses faites au crochet; sur les étagères des livres , sur le bureau des instruments de marine, sur une table des dessins, des crayons, une boite de pastel. Fabien allait regarder une aquarelle, le portrait d'Henriette, lorsqu'il entendit marcher.

AU LIEU d'une folle, ON EUT DIT QU'iL Y EN

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