AVAIT DEUX
— Pourquoi tant de mystère, monsieur? demanda Richard après avoir salué froidement ; que pouvezvous avoir à me dire que ma mère et ma femme ne puissent entendre ?
— Sir, répondit Fabien après lui avoir rendu son salut , si vous voulez prendre connaissance d6 cette lettre, après l'avoir lue et m'avoir écouté quelques minutes vous pourrez en instruire ces dames ; j'avais ordre de ne m'adresser qu'avons...
— - ^n aurez-vous pour longtemps, monsieur?
demanda Richard en regardant à sa montre, j'ai un rendez-vous,
— Comme il ne s'agit que de vos intérêts, monsieur, je suis à vos ordres. .
— Asseyez-vous, monsieur, répondit Richard en loi indiquant un fauteuil. Vous permettez, n'est-ce pas? ajouta-t-il en décachetant la lettre.
Fabien s'inclina.
Richard commença de lire, mais à peine arrivé à la moitié de l'a page, il se releva brusquement, devint pâle, ses cheveux se dressèrent, il fixa sur Fabien des yeux étincelants de colère.
Fabien ne fit pas un mouvement.
— Connaissez-vous le contenu de cette lettre, monsieur? s*écria enfin Richard d'une voix tremblante ; celui qui Ta écrite est un imposteur.
Richard relut la lettre , la sueur tombait de son front; il se leva, marcha à grands pas en disant: C'est impossible ; mon frère, un Campbell, ne peut être faussaire ; s'il en était ainsi, j'irais moi-même lui brûler la cervelle. Voyons, monsieur, je ne connais pas la signature de cette lettre ; qui vous Ta remise, qui êtes-vous vous-même ?
— Vous voyez, répondit Fabien aveccalme, que j'ai bien fait de ne pas vous la remettre devant ces dames ; votre peu de sang-froid les aurait effrayées. Crier, afScher un malheur n*est pas le réparer, et je crois que la personne qui m'envoie près de vous espérait vous prévenir à temps pour éviter le scandale.
— Pardon, monsieur, répondit.Richard en lui tendant la main, pardon, je suis d'un caractère violent; le malheur qui nous frappe, s'il est vrai, est tellement grand, inattendu, (juej'ai peine à me contenir, ^ rassembler mes idées ; vous devez n^e comprendre, dites-moi ce qu'il faut faire.
— Aller tout de suite trouver 1^ personne qui m'envoie; elle peut beaucoup, elle seule vous indiquera la voie à suivre; je vous devieps inutile; permettez que je me retire.
—Monsieur, dit Richard presque ému, ne me quittez pas ainsi, aidçz-pipi au contraire à repietlrç de l'ordre dans mes idées.
Richard n'était ni CQnfiaqt ni compaumcatif, mais çia pet instant; il lui fallait quelqu'un qui écp^tât ses plaintes. Vous connaissez Henri? dem^nda-t-il.
—J'ai cet honneur, répondit Fabien en sinclinant
•— Cet honneur, dites-vous, mais vous ne savez 4o}icpas?..,
Il s'arrêta et baissa la tête, il n'osa riep dire.
— Qui que vous soyez, monsieur, ajouta-t-jl ?iprès une pjiuse, je vous remercie. Je partirai ce isoir, demain je serai chez la personne qui m'a écrit cette lettre.
Lorsqu'il fut seul, il relut vingt fois ce qui suit:
« Sir,
a J'avais une dette à acquitter envers vous et les vôtres , le piomeQt est vepu i et si je vous annonce
jin grand inalheur, je vous donne au moins le moyen de le réparer. Votre frère Henri Campbell esjt d'un caractère faible, une femme l'a yendu fou d'amour, et (ians s^ folie, il a fait des faux, il a imité quj^tre fois à' s'y méprendre la signature d*uq riche négociant; Téchéapcç de ses billets approche, je crois qu'il se tuera plutôt que de vous a\ouer sa faute ; mais lui mort, vous n*en serez pas moins déshonoré, ne perdez doi^c pas une ipinute ^ venez à Loijdres ; voyez cette femme , elle sait où sont ces lettres de change, elle les a peut-êtriB , rachetez-les n'importe à quel prix. »
— Tout cela est impossible, s*écria Richard, car tout cela est une mystification, je vais éprire àHenri, mais pourrai-je attendre sa réponse ? Oh ! non , j'ai du feu dans les veines, il se passe en moi quelque chose d'étrange , il faut que je m'assure par moimême de }a vérité.
Richard entra dai)s le salon, annonça son déporta Henriette et à sa mère, alléguant un motif qui n'avait pas le sens commun, mais qui parut vraisemblable parce qu'on ne se doutait de rien.
Henriejte était soucieuse, elle aimait ses deux enfants avec une indicible tendresse ; pourtant il manquait quelque chose à ce bonheur de la famille : son premier élan d'amour avait été brisé dans son cœur et avait attristé son âme pour la vie, elle sut se résigner à souffrir, mais elle n'avait pas su oublier... Chaque fois qu'elle regardait Richard, elle se
souvenait et se trouvait malheureuse ; le temps avait apporté de grandes modifications à ces regrets, mais il ne put les effacer.
Richard partit à cinq heures. Fabien l'avait fait épier ; quand il le sut en route, il s'acquitta de ses deux dernières commissions ; il fit demander lady Campbell et lui remit une lettre.
Après avoir lu et relu la lettre sans qu'un muscle de sa figure eût trahi la moindre émotion, elle la froissa et la jeta. Henriette entrait en ce moment avec son fils , l'enfant ramassa le papier, Henriette envoyant lady Campbell avec un étranger, appela l'enfant pour se retirer. Restez, dit lady Campbell, et lui montrant la lettre : lisez cela , on nous écrit de singulières choses; on n'a pas pu croire que je me dérangeasse sur l'invitation d'une lettre anonyme...
r — Milady est libre, dit en se levant Fabien.
HeDriette avait lu, elle était pâle, tremblante, elle fit signe à Fabien de rester.
—Pardon, monsieur, dit-elle enfin d'une voix presque inintelligible, le malheur qu'on nous annonce doit être vrai ; il n'y a personne au monde d'assez cruel pour plaisanter de la sorte ; et vous croyez, avez-vous dit, que milady pourra quelque chose?
— Je le pense, répondit Fabien en se troublant à son tour.
— Vous entendez, ma mère, dit Henriette, il faut aller à Londres^ je vais partir avec vous, il fallait
que cela fût bien grave pour décider mon mari à nous quitter subitement.
Lady Campbell fîtun peu de résistance, mais Henriette la supplia, elle consentit à partir le soir même.
— N'est-ce pas , monsieur, reprit Henriette, que nous arriverons à temps pour arranger les choses et sauver mon pauvre frère? Pour ma part, je donnerai tout ce que je possède ; on nous dit qu1l se brûlera la cervelle le jour de l'échéance, mais c'est affreux cela, ma mère, est-ce que vous n'y croyez pas?
— C'est ce qu'il aurait dû faire avant de commettre une infamie, répondit lady Campbell; si ce qu'on nous dit est vrai, je n'ai que mon fils Richard. Allez, monsieur, nous saurons où vous retrouver si nous devons vous remercier.
Fabien sortit, suivit le quai et demanda à un gros homme qui était sur le port s'il pouvait lui enseigner la demeure de monsieur Pallier. — C'est moi, répondit l'armateur.
—Enchanté, monsieur, dit Fabien en fouillant dans sa poche; on m'a prié devons remettre ceci. Et Fabien s'éloigna sans attendre un mot de réponse.
Monsieur Pallier prit la lettre avec Tindifférence d'un négociant qui en reçoit cinquante par jour ; mais aux premières lignes, il se leva sur la pointe des pieds pour tâcher d'apercevoir le messager. Fabien était déjà loin. — Ce n'est pas possible, s'écriat-il en se parlant à lui-même. J'ai mal lu, il recommença à demi-voix :
« Cher Monsieur,
» Votre gendre est indigne des bontés d'un homme tel que vous, il rend votre fille malheureuse, il la ruine, il a des maîtresses ou plutôt il en a une, un démon qui doit avoir 'des cornes dans les cheveux et un talisman de fée dans sa poche, car le pauvre Paiil qui vous ressemblait pour l'esprit est vaincu ; il voudrait lui donner les bijoux de la reine, mais côinme il n*a plus d'argent, il lui donne les diamants etjes cachemires de sa femme i il fait préparer un contrat de rente qu'il signera dans quelques jours, si vous n'arrivez à temps pourTen empêcher, »
— Ilendre Léonie malheureuse, donner ses bijoux, faire des rentes. Ah ça, mais il y a quelqu'un d'idiot dans tout cela. Eh bien ! s'écria monsieur Pallier après une pause et en agitant la lettre au-dessus de sa tète comme un glaive, [pourquoi cela ne serait-il pas vrai ? ne m'a-t-il pas saigné à toutes les veines sous mille prétextes ? mais moi je croyais que c'était pour ma fille. Ah! le scélérat! ah! le gueux, il aura de mes nouvelles, je vais aller lui laver la tète. C'est donc pour cela qu'il me demande tant d'argent ?
Monsieur Pallier monta dans sa chambre où il faillit mourir d'un coup de sang.
Tout le monde a compris l'intérêt que Sàpho avait de réunir ces personnages chez elle à Londres. Fabien n'était resté que deux jours absent, elle l'attendait avec impatience.
— Viendront-îls ? lui clehlàndà4-elle,du plus loin qu'elle Taperçut ?
— Ils viendront tous, répondit Fabien, n*est-il arrivé personne? "
— Si, la mère de Lélia, mais elle hé m*a pas vue; onFa conduite chez sa fille, j'assistais à leur entrevue, cachée derrière un rideau ; j'ai pleuré, Fabien, tu aurais pleuré aussi ; sa fille est tellement changée qu'elle n*aui*ait pas toulu la reconnaître, sans les traces d'Une brûlure à la main gauche ; une fois certaine qUé c*èlait sa Léouote,. elle l'a trouvée belle, s'est mise à l'adorer à genoUx, lui a pris les deux mains dans les siennes-; puis la regardant en face, elle a deviné toutes les idées errantes de son enfant, elle a dit comme elle, lui donnant raison sur tout ; au lieu d'une folle, on eût dit qu'il y en avait deux ; elles sont heureuses ; il n'y a que la tombe qui ne vous rende pas votre mère. Sais-tu ce que c'est que la haine, Fabien ? demanda-t-elle brusquement. C'est une douleur de tous les instants, c'est pire que l'amour, que la jalousie, c'est un malaise, des fureurs perpétuelles ; on voudrait écraser son ennemi, sa vue ou son souvenir vous tue. On ne reeule devant rien pour se venger, on attend dans l'ombre avec une patience féroce, et quand le jour est venu, le cœur bat à se décrocher. Si l'oti avait brisé ton âme lorsqu'elle était pure, crédule, si l'on t'avait frappé dans tes affections, si Ton avait tué ta mère, tu poiirraîs me comprendre.
• — Oh ! je savais bien, murmura-t-ii en la regardant en face, qu'il y avait deux femmes dans cette créature.
— Sir Campbell n*est-il pas^parti tout de suite? demanda Sapho en changeant de ton.
— Un jour avant moi.
— C'est cela, murmura Sapho après avoir réfléchi, je n*ai pas vu Henri, il l'aura enfermé* ou fait partir. Va, Fabien, tâche de savoir quelque chose, je meurs d'impatience. Quand tu les auras retrouvés, viens n'importe à quelle heure me donner des nouvelles. Nous touchons à la fin, je te dirai mes secrets. Je vais leur demander, un million, fit-elle en ricanant, nous serons riches. Mais pourquoi donc tardent-ils si longtemps? Oh 4 ma tète, si j'allais devenir folle avant... Elle se tut, son idée Tavait fait pâlir.