LÉA STEWART
Lorsque Emmanuel eut fini, la comtesse reprit :
— Tant que tu n'étais pas en âge de les comprendre, je t'avais caché mes projets, qui, d^ailleurs, n'auraient jamais pu s'effectuer si l'oncle de Léa avait vécu ; à présent, tu le vois, ces projets lui sourient à elle-même, à cause du respect qu^elle conserve pour les intentions de sa mère, avec laquelle j'étais'liée de puis l'enfance ; ces anciennes relations entre les deux familles éloigneront donc de toi toute idée de calcul ; tu me donneras, une fille selon mon cœur, ta fortune sera assurée, et tu oublieras, auprès d'une femme jeune, spirituelle et jolie, ce que tu appelles de l'amour, et ce qui n'est, crois-le bien, qu'une fantaisie.
Emmanuel voulut répondre, mais madame de Villarest lui ferma la bouche de sa petite main blanche en lui disant :
— Attends rarrivéo de Léa pour me répondre. On fit préparer un appartement pour recevoir miss
Stewart, et Célestine, qui était toujours aux écoutes,
anJQOhçâ à toute la maison qu'on attendait là fiancée de M. Emmanuel. Quelques jours avant rarrivéè de Léa, la comtesse dit à Rosette :
— Rosette, quand miss Stewart sera ici, vous ne vous occuperez que de son service. A son âge, un jeune visage est toujours plus agréable ; je me contenterai de Célestine.
— Elle va donc venir, se dit Rosette, celle qui sera 3a femme, et c'est moi qui vais la servir, Tembellir pour lui plaire, les entendre peut-être se dire qu'ils s'aiment, et je serai moi la femme d'un être qui m'est odieux... Est-ce que mon cœur ne se brisera pas, estce que la mort ne viendra pas, est-ce que je n'aurai pas bientôt enfin cessé de souffrir 7
Le père Nicotet s'apercevait de la tristesse de sa fille ; et quoiqu'elle ne voulût pas convenir avec lui de sa répugnance pour Landrot, il avait exigé qu'on reculât de deux ou trois mois l'époque du mariage. D avait été trouver le docteur Verderet et lui avait demandé de vouloir bien examiner Rosette, et de lui dire si elle n'avait point quelque maladie grave, car sa pâleur augmentait de jour en jour.
Le docteur vint un dimanche voir Rosette chez sot; père.
— ' Il n'y a aucune lésion, dit-il, mais elle est d^u
ftOSETTE. iÔ5
santé délicate et exige les plus grands ménagements. -^ Peut-être que le service la fatigue, dît avec empressement le père Nicotet.
— Nohi reprit le docteur, elle à cheÉ la cointesse de Villarest une excellente nourriture que vous ne pourriez lui donner ici, et tpii lui est absolument nécessaire.
— Pendant que vous êtes là, ça n^en coûtera pas plus, dit à son tour la mère Nicotet, dont la figure trahissait de Vives souffrances, voulez-vous voir ce que j'ai ici? Et ôtant soii fichu de percale, elle découvrit son cou noir et maigre.
Le docteur reconnut qu^elle avait les symptômes de cette maladie affreuse appelée lé charbon, et qu'elle n'avait plus que quelques jours à vivre.
— Soignée à temps, on aurait peut-être pu la sauver, dit-il ; maintenant, c^est impossible.
Rosette obtint de madame de Villarest un congé polir soigner sa mère. Jusqu'à la fin, là mère Nicotet qui ne se croyait pas mourante, ne voulut point acceptéf de boisson sucrée, à caiise de la cherté dii sucre. Si Rosette, en pleurs, se mettait à geiioux près de son
litt
— Prends donc garde, lui disait-elle, tu vas user ta robe.
A la fin, cependant, dans les douleurs de Fagonie, elle se pencha sur Joseph et lui dit d'une voix rauque et sourde :
— Ah çà, pour mon enterrement, ne fais pas de bêtises... la fosse commune...
Ce furent ses dernières paroles. Dans les dernières souffrances qui précédèrent sa mort, à peine laissa-telle échapper un cri ; mais aussi aucune parole de tendresse, aucun de ces adieux que les mourants aiment à laisser en souvenir aux êtres qui les entourent. Son Visage s*impreignit après sa mort d'une sorte de calme ironique. Elle avait Tair de dire à ceux qui restaient ; J'ai toujours travaillé, mais le pain est cher.
La douleur de Joseph fut profonde. Cette femme Pavait tourmenté tous les jours de sa vie, mais elle avait veillé sur sa vie, ils avaient passé ensemble de Iongués années, et sa mort le laissait tout seul. Malgré la reconunandation de la mourante. Rosette et son père achetèrent un terrain dont, si les âmes conservent en- , core leurs vices après la séparation du corps, madame Nicotet dut regretter la dépense. Joseph, César et Rosette allèrent y porter des fleurs le premier jour où cette avare et courageuse créature, qui ne s'était jamais reposée dans la vie, se reposa enfin dans la mort.
KOSETTC. 107
Quelques mois avaient passé depuis cette mort. On était au mois de novembre. Léa Stewart était déjà depuis longtemps installée au château de Villarest. Rosette, que la mort de sa mère avait rendue encoVe plus sérieuse et plus résignée, servait Léa avec dévouement. La jeune Américaine avait pris Rosette en amitié, et, malgré les reproches que lui en faisait la comtesse, elle la traitait plutôt eh sœur qu'en femme de chambre.
— Que je vous remercie, disait-elle, de m'avoir trouvé cette charmante enfant! Non-seulement elle coud fort bien, mais elle lit à merveille; elle est, par son inteUigence et sa beauté, tout à fait au-dessus de son rang, et je suis sûre que, dans mon pays, elle ferait un mariage magniûque.
Quand elle s'exprimait ainsi, Emmanuel ne pouvait s'empêcher de regarder Léa avec une certaine douceur que cells-ci prenait pour de Tamour. La comtesse était
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radieuse ; elle eût peut-être désiré dans sa belle-fille future moins d'excentricité de manières, une moins grande indépendance d'opinion; mais la grâce, la bonté de cœur, Tesprit enjoué et surtout la grande fortune de Léa Stewart effaçaient ses légers défeuts. Emmanuel devenait malgré lui de plus en plus sombre. Miss Stewart lui inspirait une vive et sincère amitié ; mais Rosette s'était à jamais emparée de son cœur et de soù imagination. Lorsqu'il la voyait si douce et si résignée servir sa rivale, sans que le moindre soa-
rire d'amertume vint altérer l'expression céleste de son visage, il eût voulu pouvoir tout lui sacrifier et s'enfuir avec elle au bout de la terre. Le désespoir dans lequel il avait jeté Hélène, la douleur qui minait sourdement les jours de Rosette avaient arrêté Emmanuel au milieu de ces égarements si communs à cet âge, et pendant lesquels les jeunes gens Ixisent avec tant d'insouciance l'existence et l'avenir des femmes qu'ils disent aimer. La douleur et l'amour vrai avaient élevé 3on âme et la purifiaient chaque jour ; aussi se
rq?rochait-il comme un crime d'épouser Léa avec l'image d'une autre dans le cœur. Mais il sentait que madame de Villarest avait placé là toutes ses errances» et que, les briser, c'était risquer de lui donner le coup de la mort .
ROSBTTS. . 199
Le père Nicotet, depuis la mort de sa femme, faisait des libations de plus en plus fréquentes, ce qui n'était pas la moindre des douleurs de Rosette. Le deuil de la mère Nicotet avait encore retardé le mariage de celle-ci ; mais enfin Pierre Landrot avait obtenu qu'on fixât un jour. Le mariage d'Emmanuel et de miss Stewart devait se faire un mois après. Léa n'avait pas d'amour pour Emmanuel. Elle le trouvait aimable, bon et charmant; mais son manque d'énergie, la différence des convictions politiques, le trop grand soin de sa main, de sa taille et de son pied, tout cela ôtait à l'affection de Léa pour Emmanuel tout enthousiasme, et par conséquent tout amour. Cependant conune la générosité du cœur de Léa était infinie, grâce au souvenir de sa mère, elle regardait la famille de Villarest comme la sienne, connaissait sa pauvreté relative, • et considérait son alliance avec elle comme le seul moyen de lui rendre son ancienne splendeur.
La pauvre Rosette n'était pas dans le secret de ces deux cœurs, et comme les apparences étaient gracieuses et aimables de part et d'autre; qu'Emmanuel, pour complaire à sa mère, donnait le bras à miss Stewart à la promenade, qu'ils parcouraient ensemble les environs à cheval, qu'elle les voyait rire et causer à toute heure, elle avait l'âme dévorée de jalousie.
C'est en vaîn qu'elle se le reprochait, la nature était plus forte que la raison et la foi. Elle eût voulu que miss Stewart, au lieu d'être bonne et familière vis-àvis d'elle, la traitât avec rigueur; une injustice, un mot sévère lui eût fait du bien. Quand la corbeille de noces offerte par Emmanuel vint de Paris, Rosette devait se marier le lendemain. Le jeune comte, qui souffrait au delà de ses forces, prétexta un mal de tête pour excuser son silence et sa tristesse. Léa Stewart, pour faire honneur aux présents de son fiancé, essayait les châles de dentelles, les bijoux, et se faisait aider de Rosette. Dans une boîte de bois parfumé se trouvait une ravissante couronne de mariée offerte à Léa par madame de Yillarest. La négresse Ritta, qui était présente, voulut la poser sur le front de Léa.
— Non, lui dit Léa, Tu ne saurais pas ; laisse. Rosette fera cela mieux' que toi. La vieille Ritta obéit, mais elle lança à Rosette un regard de haine ; elle en était jalouse. Rosette prit la couronne d^une main tremblante et la posa sur le front de miss Stewart. Enmianuel suivait toué ces mouvements avec anxiété. Tout à coup Léa s*écria :
— Eh bien! vous pleurez. Rosette?
Madame de Yillarest, occupée à Êiire de la tapisserie, leva la tête.
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— Pardon, miss, murmura Rosette, taudis que Ritta souriait d^un air de triomphe ; pardon...
^ Eh ! de quoi! dît Léa... Ahl je le vois bien, c'est que demain vous vous mariez aussi, et que cela vous émeut.
Rosette, enchanté^ d'avoir trouvé une excuse, fit '
signe que oui.
— Pauvre enfant, poursuivit Léa, j'ai bien peur que
vous n'aimiez pas le mari qu'on vous donne ; vous êtes trop charmante pour lui... Chère comtesse, dit-elle à madame de Villarest, est-ce qu'on ne pourrait pas rompre ce vilain mariage?
— Pourquoi donc, ma chère belle? répondit la comtesse; c'est de son plein gré que Rosette épouse Pierre Landrot.
Léa se tourna du côté de Rosette en la regardant conmie pour l'interroger. Rosette, au supplice, fit un nouveau signe de consentement.
— Les larmes, dans un cas pareil, continua la comtesse, ne sont pas toujours un signe de douleur ; une jeune fille est toujours émue d'un tel changement de position, et vous-même, chère Léa, vous ferez peutêtre comme Rosette dans un mois.
— J'espère bien que non, dit gaîment Léa ; je ne pleurerai pas, mais ce sera peut-être mon mari qui
pleurera, car Emmanuel devient plus triste de jour en jour.
Madame de Vîllarest lança un regard de reproche à son ûls. Emmanuel, se faisant violence, s^âpprocha de nfiss Stewart et lui baisa la main en murmurant quelques paroles d'excuse.
— Il faut vous coucher, Rosette, dît la comtesse; vous êtes d'une pâleur effrayante. Tenez, ajouta-t-elle en lui donnant une bourse qpi renfermait quelques pièces d'or, voici mon cadeau de noces.
Léâ prit sur la table un petit nécessaire où elle avait caché un billet de mille francs.
— Voici le mien, dit-elle à Rosette..... Et vous, Emmanuel, ne donnez-vous rien?
— Je ne m'en suis pas occupé, balbutia le jeune comte... je verrai... demain...
— Au moins, dit Léa étourdiment, il faut embrasser la mariée... Je le permets...
Emmanuel prit dans ses mains tremblantes les mains de Rosette, et s'efforçant de sourire, il déposa un baiser sur son front... Puis Rosette sortit.
. — Je ne sais, dit Léa après son départ... je ne sais pourquoi elle épouse cet homme, mais à coup sûr elle ne l'aime pas... Pauvre enfant, elle méritait mieux; elle est si intéressante...... N'est-ce pas, Emma-
nOSETtË. ôW
miel, nous là garderons [toujours à notre servîœ?
— Vos volontés sont des ordres pour moi, répondît Emmanuel, qui, prétextant un redoublement de mal de tête, se retira dans son appartement.
Léa s'en alla aussi, suivie de Ritta. Arrivée dans le pavillon qui lui était réservé, elle se mit à sauter comme un enfant en disant :
— Ah I ici on est libre. Vois-tu, ma bonne Ritta, madame de Villarest est une femme de beaucoup d'é^ prit ; mon futur est charmant ; mais cela n*empêche pas que je ne regrette nos forêts d'Amérique.
A ces mots, le visage de Ritta s'éclaira, et en riant elle montra deux rangées de dents blanches et aiguës qui ressortaient dans son visage noir.
— Oh I dit-elle, France ennuyeuse pour maîtresse... et puis. Français menteur... Maîtresse pas épouser Français.
— Tu ne veux pas que j'épouse Emmanuel ?
' — Non, méchant... aimer beaucoup de femmes... tromper.
— Oui, autrefois, c'est possible; mais à présent...
— Toujours, Français tromper toujours.
— Tu es folle, Ritta; me tromper avec qui? nous ne voyons personne.
204 ROSETTB.
Ritta s'approcha de miss Stewart et lui dit, avec It regard de la haine dans les yeux.
— Tromper. avec domestique... Rosette, maîtresse à mossu Emmanuel.
Léa se redressa indignée.
— Ah I dit-elle, vous êtes bien tous de la même race maudite; toujours espions^ vindicatifs, traîtres. Va-t'en, tu calomnies une honnête Me, tu calomnies rhomme que je dois épouser, et tout cela par haine, par jalousie. Laisse-moi, ajouta-t-elle en la repoussant, tu retourneras au pays sans moi... Je t'ai cru Tàme blanche, mais tu es bien une vraie négresse.
Ritta savait que lorsque Léa parlait ainsi il n'y avait rien à répliquer. Elle s'en fut en roulant contre Rosette les plus noirs projets de vengeance, car elle adorait sa jeune maîtresse et ne voulait pas survivre à sa disgrâce. Gomme elle traversait le jardin pour se coucher dans le bâtiment réservé aux domestiques, elle vit Emmanuel qui, croyant tout le monde endormi, grimpait par un treillage à la fenêtre de Rosette. Ritta se tapit dans Tombre. Elle vit que la fenêtre était ouverte; elle entendit le bruit que fit Emmanuel en sautant; et sans perdre un instant, elle alla prévenir Pierre Landrot.
— Ah I c'est comme cela, dit Pierre Landrot, qui
eut d*abord de la peine à comprendre le langage de Ritta, ah! la veille du mariage, elle reçoit des amoureux dans sa chambre... Eh bien! venez avec moi; j'ai une clef du jardin, nous allons sortir sans bruit et nous irons prévenir le père. Je vous réponds qu'il lui donnera une danse dont elle se souviendra.
A ces mots, Ritta sourit avec une joie féroce et se disposa à suivre Pierre Landrot.
En pénétrant dans la chambre de Rosette, la veille de son mariage, Emmanuel avait cédé à un véritable mouvement de folie ; l'idée de Rosette mariée à un autre avait égaré sa raison ; les larmes qu'il lui avait vu verser lui avaient trop bien appris qu'il était toujours aimé, pour qu'il ne fût pas certain du pardon de Rosette. Cette fenêtre ouverte à une heure aussi inusitée lui ût croire qu'elle ne dormait pas, qu'elle pleurait encore, et, avec cet égoïsme immense de l'amour, il s'en réjouit. Je ne souffre pas seul, pensa-
t-il; je verrai couler ses larmes, je les tarirai peut-être avec mes baisers, je lui ferai comprendre à quel pcânt je Taime, et peut-être aura-t-elle pitié de moi... Pendant que, livré à ces pensées, il grimpait au treillage. Rosette, agenouillée auprès de son lit, priait avec ferveur.
— Mon Dieu! disait-elle, que cette épreuve est rude! soutenez mon courage ; donnez-moi la force de remplir les devoirs que vous m'imposez.
Un bougeoir allumé et posé sur une commode jetait sa lueur sur le visage de la jeune fille. S'il l'eût vue ainsi, peut-être Emmanuel ©ât-il eu pitié d'elle ; mais, sans rien regarder, il sauta dans la chambre. Rosette poussa un cri... Elle tomba sur une chaise, et lui, se mettant à genoux, s'empara de ses mains... Alors, sans rien dire, il éclata en sanglots... Quel enivrement pour une femme qui aime de voir pleurer Thomme dont elle est aimée ! Dès les premières larmes versées par Emmanuel, Rosette avait tout oublié, tout pardonné. Elle oublia les obstacles qui les séparaient, le danger où elle se trouvait d'être compromise, ses principes de piété, ses souffrances passées; elle ne vit plus que lui, comme il ne voyait plus qu'elle. C'est qu'il y avait six mois que tous deux avaient refodé dans leur âme cet amour, qui n'en était devenu que
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plus vivace; c'est que la femme qui n'oublie pas tout devant la douleur qu'elle inspire n'a jamais aimé.
— Rosette, dit enfin Emmanuel, je f en supplie par tout ce que j'ai souffert, par tout ce que je souffre,
promets-moi que tu ne seras pas la femme d'un autre.
— Que me demandez-vous ? lui dit Ro^tte, c'est demain* ••
— Non, cela ne se peut pas. Je le jure, dit-il avec exaltation, au moment où tu iras à l'église, je me fais sauter la cervelle... Oui, je le jure sur la mémoire de mon père.
— Taisez-vous... taisez-vous, disait Rosette tremblante, vous blasphémez... Vous osez parler de suicide, Enunanuel; mais vous savez bien qu'il y a une autre vie, qu'il y a un Dieu.
— Je ne sais rien, dit Emmanuel, je ne sais rien, si ce tfest que je t'aime I
— Hais si on vous surprend ici, je suis perdue I
— Ne crains rien, tout le monde dort.... Laissemoi te regarder, tu es si belle... laisse tes yeux sur les miens... laisse tes mains dans la mienne... Rosbette, tu peux me tuer ou me faire vivre... dis, que veux-tu?
— Ah I dit Rosette avec égarement... c'est affreux... Je vous écoute... je vous laisse ici... je n'ai pas la force de vous cacher.. • mais je suis donc une fille
perdue, sans vertu, sans force... Ahl comme vous devez me mépriser.
— Rosette, malheur à celui qui méprise la femme qui s'abandonne à son amour, car cet amour la rend plus belle et plus sainte... La vertu c'est Tégoïsme, mais l'amour c'est le dévouement... Vois mon visage pâli par des nuits sans sommeil... sens battre les veines de mes tempes... écoute les coups redoublés de ce cœur qui est à toi... Pitié, Rosette! dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que jamais tu ne seras à un autre.
— Non... non... je ne dirai rien, répondait Rosette en détournant la tête... non... je ne veux pas vous voir, car votre regard me donne le vertige... lime semble que vous me prenez mon âme et que vous me donnez la vôtre... il me semble — que Dieu me le pardonne — que c^est un devoir de vous aimer.
— Ah! tu es dans le vrai, laisse parler les sentiments réels... oublie ceux de convention... Oui, c'est un devoir d'aimer quand on est aimée ainsi... c'est un devoir d'avoir pitié de celui qui vous aime.
— Eh bien! Emmanuel... je vous aime... Mais, je vous en supplie, partez.
— Partir!... Et quand retrou verai-je ce moment qui s'enfuit?... Vois, tout fait silence autour de nous; tout dort; il n'y a que nous qui veillions... Tu n'es
donc pas bien près de moi, que tu veux que je parte?
— Emmanuel, s'écria Rosette en se levant par un suprême effort... vous faites une action lâche... vous abusez de Tamour d'une pauvre fille... Eh bien! je vous le jure à mon tour, si vous ne sortez, j'appelle... Je serai perdue devant les hommes, mais, ajputa-t-elle en levant ses regards vers le ciel, je serai sauvée devant Dieu.
Emmanuel fut frappé de Taccent de résolution avec lequel Rosette parlait. Il se sentit au-dessous de cette noble fille.
— Pardon, dit-il, pardon, en embrassant le bas de ^ robe^ pardon, mon ange, pardon, ma sainte... Adieu!... vivez tranquille,, oubliez-moi, priez pour moi.
— Emmanuel, dit Rosette, un instant; vous voulez vous tuer I
Emmanuel répondit par un triste sourire qui disait assez la force de sa résolution. Elle comprit que riçn ne pourrait l'en détourner qu'elle-même, et, se jetant à son cou :
— Emmanuel, lui dit-elle, si c'est un cryne d'aimer, qu'il soit notre crime à tous deux ; s'il y a un ciel, partageons-le ; s'il y a un enfer, souffrons-y ea-
semble ; et, s'attachant au cou d'Emmanuel, elle pencha sur lui son visage baigné de larmes.
— Non, lui dit-il, j'oublierais tout, je serais indigne de toi... non, Rosette, je ne me tuerai pas, je vivrai, et toi tu resteras ce que tu es, un ange...
Comme il disait ces mots, on entendit des pas dans l'escalier.
— Je suis perdue, disait Rosette...
On frappa à la porte. Rosette et Emmanuel étaient glacés de frayeur.
— N'ouvrez pas, disait le jeune comte, lorsqu'U entendit la voix du père Nicotet qui disait :
— Rosette, ouvre-moi vite, que je leur prouve qu'ils en ont menti et que tu es une honnête fiUe...
Rosette ne bougea pas...
— Ouvre, criait le père Nicotôt, ou j'enfonce la porte...
Emmanuel, pendant ce temps, enjambait la fenêtre. Il sauta au risque de se tuer... Rosette courut ouvrir à son père... Nicotet entra, suivi de Ritta...
— Vous le voyez bien, dit-il, qu'il n'y a personne, que vous êtes des misérables, et que ma fille est in^ nocente,
— Regardez, dit Ritta; et elle montra à Nicotet Kerre Landrot qui tenait une lanterne d'une main, et
irÔSETtti. Sii
de Pautre retenait le jeune comte pHr le pm4B spti habit.
— Misérable! s'écria Nicotet, et, saisissant un chenet, il s'élança vers sa fille.
— Mon père, dit Rosette, je vous jure que je suis innocente.
Le chenet tomba des mains du père Nicotet.
— Tais-toi, dit-û, malheureuse, tu as failli faire de moi un assassin.
Cependant Emmanuel avait pris Landrot à la gorge. — Si tu pousses un cri, avait-il dit, je t'étrangle; et sa main blanche, mais nerveuse, avait jeté Pierre Landrot à terre, il prit sa course vers le château ; la lanterne de Landrot s'était éteinte, et tout resta dans
Fobscurité. Landrot se releva tant bien que mal et s'en fut se coucher, bien décidé à se lever de b(»inû heure poordécooimander la cérémonie du leodemain. Les autres domestiques s'étaient éveillés, D:»is, quand ils se levèrent, toot était roitré dans l^ordre.
Nicotet ferma la fenêtre ; puis, prenant violemment la main die Rosette, il la jeta à gemmx«
— A nous deux, dit-i! maintenant... Ës^oe assea; de bonté, dis? Qui voudra de toi, à l'heure qu'il est;, malheurevse? Qcd te forçait à épouser cet homme, é, tu voulais le tromper ?««^ Tu v(»ilais donc faire comme
les grandes dames, hein! avoir un amant et un mari?... Effrontée!... Je ne sais pas comment je ne t'ai pas tuée tout à l'heure... C'est le souvenir de ta pauvre mère qui m*a retenu. J'ai pensé que la mémoire de la défunte serait déshonorée d'avoir pour mari un assassin; c'est bien assez d'avoir pour fille une...
Un geste suppliant de Rosette arrêta l'expression grossière qui allait sortir de ses lèvres...
— Oui, tu ne veux pas entendre les mots, mais tu £us pis que cela... Combien de temps y a-t-il que ce commerce-là dure? •
— Mon père, c'est la première fois que M. le comte est venu ici.
— Oui, mais tu lui donnais rendez-vous ailleurs, hein?
— Jamais je ne lui ai donné de rendez-vous.
— Tu mens I je te dis que tu mens !
— Mon père, je vous en prie, dit Rosette, croyezmoi, vous savez bien que je ne vous ai jamais menti ; vous savez bien que je vous ai toujours aimé; comment pouvez-vous être si dur avec moi?... Je n'ai point donné. de rendez-vous; j'étais seule, je priais. Ma fenêtre était ouverte, M. le comte est entré.
— Pourquoi votre fenêtre était-elle ouverte?
— Pourquoi, dit Rosette en levant vers son père son pâle visage, pourquoi mon cœur bat-il à se briser, pourquoi ai-je la fièvre, pourquoi est-ce que dans cettenuit si fraîche j'étouffe... Pourquoi?... et en achevant ces mots Rosette sourit avec égarement.
— Oui, pourquoi? reprit Nicotet.
— Parce que je meurs, répondit Rosette. Oui... et vous m'avez donné le dernier coup, mon père, en refusant de me croire... Oh! mon Dieu I je n'avais plus .que vous au monde ; c'est pour vous seul que je supportais la vie, et vous me rejetez, vous me maudissez ! mais Dieu sait bien que je suis innocente !.. . Mon père, je suis innocente!...
Et sa voix se brisa dans les sanglots.
— Oses-tu dire encore que tu aimes Landrot?
— Non, mon père ; je l'avoue, en cela, j'ai menti..., mais il m'y a forcé ; il voulait sans cela vous dire tout.
— Tout, quoi... Parleras-tu?
— Mon amour pour le comte, le sien pour moi.
— Landrot savait cela, et voulait t'épouser?
— Oui, mon père.
Il y eut un moment de silence. Nicotet essuya avec son mouchoir à carreaux rouges la sueur froide qui perlait sur son front, puis il ôta sa casquette, et dit :
— Rosette, écoute-moi, tu peux être une fille éga-
314 ROSBTTB.
rée comme il y en a tant, mais tu ne peux pas Atre Revenue tout à coup uoe scélérate... Il n'y a que quelques mois que ta pauvre mère est morte... eh bien! si tu me jures sur la tombe de ta mère que tu n'es pas coupable, je te croirai. Puis, comme Rosette allait parler... Prends garde, lui dit-il, malheureuse, tu as fait une faute, ne vas pas faire un crime.
— Mon père, dit Rosette d'une voix ferme, je jure devant Dieu qui m^entend, et sur la tombe de ma pauvre mère, qui, je Inespéré, m'entend aussi, que. depuis deux ans j'ai fait tout ce que j'ai pu pour combattre un amour qui est plus fort que moi, que je me mariais pour y échapper, mais que ma pensée seule a été coupable...
Nicotet écoutait en silence, il ne perdait pas une des paroles de sa fille. Quand elle eut fini, il écoutait encore.
— Mon Dieu, dit-il, mon Dieu!... et, tombant sur une chaise, il se mit à sangloter.
Rosette, à ses genoux, lui tenait les mains.
— Mon père, disait-elle, ne pleurez pas ainsL
— Laisse-moi pleurer, répondit-il, ça fait du bien, ça soulage ; c'est pas de peine que je pleure à présent, c'est de joie... Tu es toujours mon enfant, ajouta-t-il en prenant la tète de Rosette dans ses mains,., mon
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enfant chérie... je fai fait peur... je te demande pardon... j'étais si malheureux... Comprends-tu qu'ils m*ont réveillé pour me dire ça..? Alors je suis venu ici, sûr du contraire ; mais quand j'ai vu ici ce brigand, j'ai perdu la tête... (Rosette avait fait un mouvement involontaire au mot de brigand)... Oifi, j'ai dit le mot brigand... Il entre dans la chambre d'une jeune fille... il lui perd sa réputation... il veut lui perdre son honneur : c^est un brigand, c'est un voleur... Je ne veux pas le voir, parce que je le tuerais... oui, je le tuerais comme un chien... et cependant, il va falloir qu^il devienne mon gendre.
— Mais, mon père, madame de Villarest ne consentira jamais...
— Ah I elle ne consentira pas, c'est ce que nous verrons..: Il ne sera pas dit que ce monsieur ne réparera pas le mal qu'il a fait... C'est à moi, ton père, à garder ton honneur ; il t'épousera ou je le tuerai... Voici le jour qui vient; allons-nous-en avant que toute la valetaille soit levée. N'emporte rien d^ici, je te le défends... Viens chez nous; tu resteras avec ton frère, et moi je reviendrai parler à la comtesse. Si elle n'est pas éveillée, eh bien! on l'éveillera; on m'a bien éveillé cette nuit, moi ! Et, prenant le bras de sa fille, ils sortirent tous les deux du château.
Dès huit heures du matin, le récit de ce qui s'était passé au châl^au de Villard circulait de bouche en bouche.
— Eh bien ! disaient les commères, vous savez que le mariage est manqué, de Pierre Landrot et de la petite Nicotet?
— Pas possible ?
— Si vraiment. C'est une petite sournoise ; elle était la maîtresse de M. de Yillarest, le père Ta surpris dans sa chambre... Il paraît qu'il Ta rouée de coups; il a bien fait, elle ne l'a pas volé, etc. , etc.
Dans le château de Madame de Villarest, c'était une rumeur parmi les domestiques.
— Dis-donc, as-tu entendu le tapage, cette nuit? —Je le crois bien, mais j'ai fait la sourde oreille,
répondait l'autre; entre l'arbre et l'écorce, il ne faut
pas mettre le doigt. M. le comte n^est pas toujours commode, le mieux est de ne pas se mêler de ses affaires.
Nicotet se rendait au château. Il était dix heures du matin. Il remarqua qu^on le regardait avec curiosité.
— Ils savent tout, pensa-t-il, et ma pauvre fille est perdue de réputation.
Quand il arriva au château et qu'il demanda à voir la comtesse, Gélestine haussa les épaules.
— Vous êtes fou, lui dit-elle ; madame la comtesse est au lit, elle ne vous recevra pas.
— Il faut qu'elle me reçoive, dit le père Nicotet d^une voix étouffée et avec une figure dont la contraction était effrayante.
— Cela ne se peut pas.
— Eh bien ! j'irai trouver M. le comte. Gélestine effrayée se hâta de dire :
— C'est bon, c'est bon, vous allez entrer. -
Et elle introduisit le père Nicotet dans la chambre à coucher de la comtesse.
Madame de Villarest était éveillée depuis une demiheure, et, suivant son habitude, lisait dans son lit ses lettres et ses journaux. En voyant le père Nicotet, elle se retourna vers Célestine et lui dit :
— Que veut dire ceci? êtes- vous folle?
— Que madame me pardonne, balbutia Célestine ; mais il fallait celî^ pour éviter un malheur.
Et elle se retira discrètement dans l'embrasure d*unc
218 EOSETTE.
croisée, bien décidée à ne pas perdre un mot de l'entretien qui allait avoir lieu.
— Qu' j a-t-il? dit la comtesse : est-il arrivé quelque malheur à Rosette?
— Oui, madame, dit le père Nicotet, le plus grand de tous les malheurs.
— Elle est morte I
— Cela vaudrait mieux, madame, reprit le père Nicotet; elle est perdue de réputation, son mariage est manqué, elle est déshonorée.
— Qui a fait cela ?
— Quelqu^un qui s'est introduit chez elle, dans sa chambre.
— Sans qu'elle lui ait donné de rendez-vous?
— Non, madame.
— Cet homme est-il marié ?
— Non, Dieu merci.
— Eh I bien, dit la comtesse, il faut qu'il Tépoase.^ Vous comptez peut-être sur moi pour l'y décider, vous avez bien fait ; j'aime Rosette, je ferai tout ce que je pourrai pour la défendre... Quel est le nom de cet homme ? Il a commis là une bien mauvaise action I...
— N'est-ce pas, madame, une action infâme, une action lâche, et il faut que j'aime bien ma fille pour que je consente à la lui laisser épouser.
— ; Elle Taîme donc?
— Ah! madame la comtesse, elle s'en meurt... Oui... si ce mariage ne se fait pas, elle en mourra.
— Il se fera, je vous le promets.,, dites-moi le nom de cet homme ; est-ce quelqu'un du village?
— : Oui, madame.
— Mais enfin, son nom? je le connais peut-être.
— Vous le connaissez, madame, ou plutôt vous ne le connaissez pas, car vous ne Fauriez pas cru capable de cela... C'est votre fils...
La comtesse poussa un cri...
Mon fils, dit-elle... et vous venez me demander... Mais vous êtes fou... Mon fils épouser votre fille... M. de Villarest devenir le mari de la femme de chambre de sa fiancée... CéleStine, reconduis monsieur; je n'ai plus rien à lui dire.
— Non, vous m'entendrez malgré vous... Ah I vous avez deux morales, une pour vous, une pour les autres ? On me l'avait bien dit que les nobles se croyaient tout permis, mais je ne croyais pas encore que c^était à ce point-là... Ah ! votre fils a déshonoré ma fille, et vous croyez en être quitte pour dire : C'est assez, qu'on reconduise monsieur... Monsieur ne veut pas s'en aller... monsieur est du peuple... il faut qu'il dise ce qu'il a dans l'àme, et il le dira... Il y a deux ans que.
je vous déteste, vous et les vôtres, car vous m'avez pris mon enfant.. . Vous vous en êtes servie comme d'un joujou, elle vous a soignée quand vous étiez malade, elle vous a servie à toutes les heures du jour et de la nuit, et vous croyez avoir tout fait en lui payant ses gages! Il fallait prévoir ce qui est arrivé ; il ne fallait pas laisser votre fils avec elle. Mais vous avez tant d'orgueil, vous autres, que vous dites qu'une ouvrière, une domestique, tf est pas une femme... Et puis ça amusait votre fils, n'est-ce pas ?. . et nous sommes bons pour ça, nous autres... travailler pour vous, ou vous amuser... Pourquoi donc Rosette ne deviendrait-elle pas la femme de votre.fils ?. . . Lequel des deux fait honneur à l'autre? Moi, je crois que c'est elle.
— Monsieur, dit la comtesse, assez d^injures. . . Sortez d^ici, où j^appelle mes gens.
— Madame, dit Nicotet, n'appelez pas, laissez-moi vous parler... Je suis un orgueilleux, je vous ai fâchée, et je fais ainsi du tort à ma fille, à ma pauvre enfant, qui ne compte que sur moi à Theure qu^il est... Oubliez tout ce que je viens de dire là, je suis un vaniteux... Mais ma fille n^est pas comme moi, madame la comtesse, elle respecte les nobles, et puis elle n'est pas bête, elle... elle a lu dans les livres... C'est pas par orgueil qu'elle aime votre fils ; elle l'aimerait autant s'il
était charbonnier. Ce n'est pas sa foute s*il est comte... Je sais bien qu'elle n'a rien... mais aussi elle l'aimera tant. . . Ça vous fera plaisir de voir qu'on aime votre fils conmie ça... Dites oui, madame, et je vous bénirai tous les jours de ma vie, car vous aurez sauvé mon enfant, oui, vous l'aurez sauvée.
— Monsieur Nicotet, je comprends votre douleur ; mais sivousaimez votre fille,moi j^aimemonfils,etun mariage semblable ferait le malheur de sa vie... 11 faut à Emmanuel de la fortune, et d'ailleurs il est fiancé...
— 11 est fiancé ! s'écria le père Nicotet, et il parle d'amour à ma fille I mais c'est donc un gueux! c'est donc un scélérat...
— Monsieur Nicotet I dit la comtesse.
— Je me tais, madame, je me tais ; ce sont des folies de jeunesse, mais tout s'excuse s'il épouse ma fdle... Dites-moi, madame, qu'ifet-ce que je vas lui dire quand je vais rentrer, quand elle me regardera avec ses grands yeux comme pour me dire : As-tu une bonne nouvelle?
— Croyez que je suis désolée...
— Eh bien, madame, que faut-il que je lui dise?
— Eh bien, dites-lui que je doublerai la dot et que je réponds que Pierre Landrot l'épousera.
— Tenez, s'écria Nicotet exaspéré, vous avez une
pierre à la place du cœur.,. Vous ^voulez que je dise à mon enfant, qui tremble la fièvre : On va te donner de Fargent, sois contente ? Tu n'épouseras pas celui que tu aimes, mais sa mère te fait Taumône... Adieu, madame ; je n'ai plus rien à vous dirq I .. .
Et il sortit en donnant madaine de Villarest à toutes les malédictions. Pour rentrer chez lui, il fut obligé de passer devant le presbytère. La messe était dite ; le curé était rentré. Nicotet alla le trouver, demanda à lui parler seul, et lui raconta tout.
— Du courage I lui dit le curé ; je parlerai à la comtesse, à son fils. Sai)s doute, ce çera un mariage disproportionné et par conséquent malheureux; mais la
réputation de votre fille a été perdue par le jeune
comte, et, en épousant Rosette, il ne fera que réparer un tort. Allez auprès de votre pauvre enfant; dites-lui que bientôt j'irai la voir, qu^elle mette sa confiance en Dieu; il n'abandonne pas les malheureux...'
Comme il achevait ces mots, on vint ^le chercher pour le duc de Grassigny, qui venait d'avoir une attaque d'apoplexie. Il se hâta de se rendre auprès du vieux pécheur; mais il était déjà mort ; sa face livide et contractée était effrayante.
— On m'a appelé trop tard, répondit le curé. Sel
HOSETTE. 393 .
gneur, aurez-vous pitié de ce malheureux I Et il passa la nuit en prières auprès de ce cadavre, qui n'était entouré que de domestiques pressés de savoir si le testament du défunt leur laissait quelque chose.
Nicotet rentra chez lui ; il trouva Rosette assise entre miss Stewart et Emmanuel.
— Vous ici, mpnsieur ! s'écria Joseph.
— Oui, .dit Emmanuel ; je vous attendais pour vous demander pardon du mal que je vous ai fait... pour vous dire que je veux votre fille pour femme, et que je n'en aurai jamais d'autre.
Oui, reprit Léa, M. de Villarest a raison, il ne rencontrera jamais une créature plus douce et plus digne d'être aimée que Rosette ; et pour moi, je la considère dès à présent comme ma sœur.
•^.Tous ces projets sont inutiles,',dit le père Nicotet. Je viens de chez madame de Villarest, je lui ai tout dit, elle refuse.
A ces mots, Emmanuel et Rosette pâlirent.
— Ne craignez rien, dit Léa ; je suis sûre du consentement de madame de Villarest. Elle craint pour son fils la médiocrité de la fortune ; mais je doterai Rosette de telle façon qu'elle aura droit aux plus beaux partis.
Nicotet s'avança vers miss Stewart, et lui dit :
— Ah I vous êtes une bonne riche, vous; que Dieu vous bénisse !.... Ma fille, remercie-la, dit-il à Rosette, moi je ne puis rien dire...
Rosette se jeta au cou de Léa, qui Tembrassa affectueusement.
— Non, dit Emmanuel, non, miss Stewart, je n'accepte pas pour ma femme. Si on ose me blâmer de ravoir choisie ailleurs que dans ma caste, je ue veux pas du moins qu'on puisse ajouter que j'ai agi ainsi par intérêt et non pas par amour... Mtnisieur Nicotet, donnez-moi la main, ajouta-t-il; il n'est pas besoin de dot pour que j'épouse votre fille; je respecte ma mère, mais, dans une pareille circonstance, je ne prends conseil que de moi... Sur mon honneur de gentilhomme, je serai le mari de Rosette.
Joseph prit la main du comte, et la mettant dans celle de Rosette :
— A présent, j'ai deux enfants, dit-il. Eh bien! Rosette, es- tu contente?
— 11 me semble que je rêve, dit la pauvre enfant. Est-ce bien vrai tout cela? est-ce vous, mon père, vous Léa, vous Emmanuel ?... Mon père, est- ce bien vrai qu'il m*est permis de l'aimer?
— Oui, ma fille.
— Emmanuel, vous aimerez mon père...
— Oui, ma bien-aimée...
Alors, Rosette les regarda tous deux avec une ineffable tendresse et s'évanouit. Eminanuel courut chercher le médecin, Léa resta auprès de Rosette, et le père Nicotet s'écriait d'un air sombre :
— Je crois que le bonheur est venu trop tard.
Emmanuel eut de tristes moments à passer les jours suivants, tantôt avec Rosette, dont la santé était profondément altérée ; tantôt avec la comtesse, qui reprochait à son fils de ne plus Taimer, et qui lui disait qu'elle ne consentirait jamais à un mariage qui, tout en le déshonorant, le mènerait à la pauvreté la plus absolue.
Chaque fois qu'Emmanuel allait chez Rosette, il y trouvait le père Nicotet, qui ne manquait jamais de lui dire : — Apportez-vous le consentement de votre mère? Ce sera le meilleur remède > Et Emmanuel secouait la tête tristement.
Un événement inattendu vingt changer la face des
choses : le duc de Grassigny, qjii se croyait étemel, n'ayant pas laissé de testament, Emmanuel se trouva seul héritier de toute sa fortune.
— Maintenant, ma mère, dit-il à la comtesse, me voici, ainsi que vous, à Tabri de la pauvreté ; il faut que vous me laissiez tenir ma parole de gentilhomme, et que vous donniez votre consentement à mon mariage avec Rosette.
— Je quitterai donc le château, alors, dit la comtesse, et vous aurez chassé votre mère.
Emmanuel pria, supplia; il y allait, disait-il, de son honneur. La comtesse céda enfin.
— Emmanuel, dit-elle, je cède parce que vous m'y forcez ; je cède, quoique je sache que ce mariage fera là honte et le malheur de votre vie , mais je veux vous épargner le remords d'avoir sacrifié votre mère, et de vous marier sans son consentement.... Je vois arriver maintenant, sans aucune joie, les immenses biens que j'ai si longtemps souhaités pour vous... Qui donc inviterez-vous* à ce mariage? dites-le-moi... Quels sont ceux de nos amis ou de nos alliés que vous oserez prendre pour témoins? Et M. I^icotet et son fils? voulez-vous me dire quelle figure ils feront à cette noce?... Tenez, Emmanuel, vous avez bâti votre vie sur l'absurde I