LA FAMILLE PALLIER
Quand Marie l'aperçut, elle se releva en rougissant Le jeune homme la salua.
— Est-ce ici que demeure madame Laurent?
— Oui, monsieur, répondit Marie, en indiquant sa mère.
Richard, entra dans la chambre, et attendit que madame Laurent lui demandât le motif de sa visite. Il vit qu'elle pleurait, et s'inclina en disant :
— Ah! pardon, madame, vous souffrez, je ne veux pas troubler vx)tre douleur ; je reviendrai plus tard.
— C'est que mon frère vient de partir, répondit Marie. Ma mère est toute à sa peine ; mais si vous voulez nous dire... /
Richard les regarda toutes deux.
— Je n'aurai jamais le courage de leur apprendre en ce moment...
Marie l'interrogea du regard ; il fallait parler.
— Je vous apportais des nouvelles de Jacques...
— Jacques I dit madame Laurent, en se levant et allant à lui, vous avez des nouvelles de mon fils ? Oh I mon Dieu ! mais asseyez- vous donc ; Marie ,
donne une chaise. Le pauvre enfanti avez-vous une lettre pour moi ? Donnez I donnez 1
— Non, dit Richard en se troublant, non, je n'ai pas de lettre ; mais je Fai tu il y a un mois à peine. Il m'a dit de venir vous trouver, et je venais*. •
—Vous êtes trop bon, monsieur, reprit madame Laurent désappointée ; savez-vous quand il reviendra?
— Non, pas au juste, dit Richard, qui semblait de plus en plus embarrassé, mon navire a rencontré le sien au cap de Bonne-Espérance, et...
— Et... dit madame Laurent, le paresseux n'a pas trouvé le temps de m'écrire. Les enfants sont des ingrats.
Marie se rapprocha de sa mère, qui remarqua son mouvement, et reprit : — Pas toi, ma fille, pas toi!
Richard les regarda en poussant un soupir.
— Vous aimez tous vos enfants. Qu'ils doivent être heureux l
Il se retira, en demandant la permission de revenir quand le chagrin serait passé.
Lorsqu'il fut parti, Marie courut à la croisée, le suivit des yeux, et, revenant à sa mère, elle lui dit :
— As-tu remarqué comme il semblait triste en te disant que tu nous aimais tous 7 Est-ce qu'il y a des mères qui n'aiment pas tous leurs enfants?
— Je ne sais pas, dit madame Laurent, mais je suis bien étonnée que ton frère ne nous ait pas écrit.
Ce jenne homme nous a peut-être trompée», il m'a peut-être caché un malheur ?
— Allons I dit Marie d'un air boudeur, tu vas encore te tourmenter et te faire du mal.
— Non, c'est fini, je te le promets.
Le traité fut signé entre la mère et la fille par un baiser. Marie se mit à ranger le ménage ; puis elle prit son ouvrage et fit aller ses petites mains comme le vent pour rattraper le temps perdu.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis Farrivée de Richard.
Les préparatifs du double mariage Pallier avançaient. Ses filles étaient de retour de Londres. Elles avaient chargé tout un wagon de chiflFons. Elles allaient se marier le même jour ! Pourtant Henriette n'avait pas Fair d'être heureuse. Ses grands yeux noirs exprimaient la langueur, presque l'en- * nui. Elle ne ressemblait ni à son père ni à sa sœur. Sa taille mince, son teint d'un blanc mat lui donnaient un charme, un air distingué que ses manières aisées ne démentaient pas. Léonie offrait un contraste frappant : elle était petite, grasse et blonde; aussi légère de caractère que sa sœur était sérieuse; enfant, elle avait toujours été en admiration devant Henriette, elle lui disait souvent : — Comment donc se fait-il que tu saches tout, que tu aies tous les talents, tandis que moi, qui ai eu les mêmes maîtres, èuivi les mêmes leçons, je ne sais rien?— C'est que j'étudiais pendant que tu te reposais.
Mais en grandissant, Léonie devint envieuse, j aloHse.
—Vous né manquez pas, dîsait-elle à sa sœtir, une occasion de déployer tous vos talents {^our ptouver votre supériorité. Eh bien I cela va finir ;. j*ai deux ans de moins que vous, et, à votre âge, je veux vous surpasser.
En ce moment Henriette faisait chanter sa sœur ; elle s'arrêta impatientée.
— Voyons, veux-tu apprendre, oui ou noh? Si tu veux apprendre, lis et tâche de chanter juste; tu m'écorches les oreilles ; tu peux faire mieux que cela.
Léonie se fâcha, jeta la romance sur le piano et s'écria hors d*elle-mêtne :
— Ah ! je vous écorche lès oreilles I Ah I j'ai la Voix fausse f Eh bien I vous ne Tentendrez plus ma voix, qu'aî-je besoin d'apprendre toutes ces choses ! Est-ce qne je ne vais pas être la femme de sir Young Campbell î Ce serait différent, si j'épousais mon cousin, j'aurais besoin d'en savoir pour deux.
Elle sortit
Henriette sourit d'abord, puis elle devint pensive. Pendant le dîner, elles se parlèrent avec froideur.
Monsieur Pallier ne remarqua pas cette bouderie, et, tout enflé d'orgueil, il fit force compliments à Léonie sut* Imposition qu'elle allait occuper dans le monde.
Léonie regarda Henriette à la dérobée, d*un air
qui semblait lui dire : Je vais être une grande-dame, et pourtant je chante faux.
Elle perdit son temps. Henriette pensait à autre chose, et n'avait seulement pas entendu son père.
Certes elle aimait son cousin, mais comme un frère, et quelque chose lui disait que ce n'était pas ce sentiment que Ton doit avoir pour un mari.
La maison habitée par monsieur Pallier offrait un singulier contraste ; elle était immense et traversait , tout un quartier ; la façade, séparée de la rue par un petit jardin, était blanche comme la neige, les persiennes étaient fraîchement peintes en vert, les rideaux de dentelles qui ornaient les croisées laissaient deviner du dehors le luxe de l'intérieur ; mais le derrière de cette habitation, qui donnait sur le quai, était bien différent ; l'entrée en était sombre et malpropre ; à droite et à gauche étaient des cordes, du goudron, des brosses, des pots de peinture, enfin tout ce qui sert généralement aux réparations des navires.
Un employé du nom de Rémi remplissait tout à la fois chez monsieur Pallier les fonctions de commis, de caissier, de gardien, d'intendant et d'homme d'affaires.
Un jour Rémi avait dit à monsieur Pallier :
— Si monsieur voulait me permettre de prendre cinq ou six de ses matelots, pendant une journée seulement, je ferais nettoyer le magasin ; ces voiles
ne peuvent plus servir à rien, les rats les ont en partie déTorées, elles sont criblées de trous.
— Nettoyer I nettoyer ! répondit monsieur Pallier, eh ! pourquoi faire ? il n'y paraîtra pas le lendemsÛQ ; d'ailleurs tous ces gas-là ne demandent qu'à perdre leur temps, c'est-à-dire le mien ; ne vouis occupez pas de cela, ce n'est point votre affaire.
Rémi ne répondit rien, et il redoubla de précautions pour se garantir des rats, qui envahissaient tout, se promenaient la nuit sur son lit, et, quelquefois, dedans.
Ce côté du logis contenait tout un ^monde d'ouvriers, de porteurs, de matelots ; mais il se trouvait assez éloigné de l'habitation principale, pour que les * filles de monsieur Pallier n'eussent point à souffrir du contact et du bruit
Lady Campbell avait promis de venir prendre le thé chez monsieur Pallier avec ses deux fils. C'était la première fois que la grande dame lui faisait l'honneur de passer la soirée chez lui. Aussi pendant tout le temps du dîner regarda-t-il la pendule avec impatience/
En vue de ce grand événement les tapissiers n'avaient pas quitté la maison. Henriette avait amené sou père à faire beaucoup de changements dans ses goûts personnels, et tout y avait gagné.
On entendit un coup de sonnette.
M. Pallier promena autour de lui un regard de satisfaction.
Si LÀ SÂ^tlO.
Pâtil regarda là coupe de son habit et rehaussa le col de sa chemlsô.
L^otiie se pencha devant une gld.ce pour faire retomber les rubafls de sa coiffure avec plUià de grâce, et elle fit faire un demi-toUr à ses bracelets.
M. Pallier, qui oubliait toujours cfull avait des domestiques, s'élança vers la porte qui s*outrit en le repoussant.
Cette Maladresse passa pour de Tempressement, et lâdy Campbell lui tendit sa maiû, qu'il serra d'abord et qu'il baisa ensuite.
Nous savons que lady Campbell avait la tournure d*un automate ; elle s'avança, on ne peut dire majestueusement, mais avec cet air glacial qui répirlriiait tout élan de gaîté.
Léonie se leva, arrangea les plis de sa robe et tendit sa petite main à lady -Campbell sans la regarder, Henriette fit un salut plein de grâce.
Richard Campbell fut présenté aux deux jeunes filles ; Léonie le regarda en dessous comme un enfant curieux.
l*es compliments d'usage échangés, Young Campbell alla s'asseoir près de Léonie, et lui parla chevaux, ohlens, coursées, tandis, qu'elle minaudait pour se donner une contenance , et avoir l'air de comprendre.
Sir Young Campbell remportait encore sur sa mère pour la raideur de son maintien; tous ses mou-
vements étaient comptés, on eût dit qu'il remuait a?ec peine; ses favoris blonds et épais se serraient ea grosses touffes près de ses joues, et étaient comprimés par un col de' chemise empesé et soutenu par une large cravate de satin bleu à pois blancs ; c'était wn d^ ces qrigipaux cornue on en rei^pontre souvent en Angleterre : il y a quelque chose d'anguleux dw§ toute leur personne , on dirait qu'ils vont se cas3er à ctiaque mouvement'} ils se tournent tout d'une pièce, on ne sait pas s'ils epteudeat lorsqu'ils vous écoutent ; lori^qu'ils vous parlent» c'est à peipe s'ils remuent le bout des lèyrps,
Toung n'avait que trente-sept ans quoiqu'il p£|rût en avoir quarante-cinq; il était d'une mauvaise santé; il faut pourtant lui rendre cette justice de dire qu'il avait la distinction que donne toujours un air froid et réservé; sans être beau, sa figure n'pte^it.pas désagréable. Certes , une jeune fille romanesque n'eût pas trouvé en lui Tobjet de ses rêves , mais Léonie n'avait jamais eu qu'un désir : avoir m titre.
Malgré tous ses efforts, Léonie n'était eucore parvepue qu'à ressembler $t unp jolie grisette, et il était à craindre que la nouvelle lady n'eût jamais Tair que d'une petite bourgeoise, mais son père lui avait si souvent dit :
<i Noblesse passe richesse,» qu'elle n'avait pas demandé autre chose à son futur mari.
36 liA SAPHO.