‹ La SaphoChapitre 8 sur 30 · UN JOUR, CE JOUR-LA J AURAIS VOLE · texte numérisé non relu

UN JOUR, CE JOUR-LA J AURAIS VOLE

Depuis qne heure monsieur Pallier faisait à lady Campbell des phrases qu'il ne pouvait pas achever.

Paul avait profité du peu d'attention qu'on lui accordait pour passer dans une autre pièce, où il s'enveloppait avec volupté de la fumée de son cigare.

Paul était ce que Ton appelle de nos jours un lion, et ce que nos pères auraient appelé un fat, un être insupportable, ridicule en toutes choses; pourtant la coupe de son habit et de son gilet était irréprochable, sa raie était faite au milieu de la tête et descendait par derrière jusqu'à son faux col, sa cravate n'avait que deux centimètres de hauteur, son pince-nez était suspendu à son cou ))ar un imperceptible petit cordon noir , et les verres grossissaient tellement les objets qu'ils l'eussent rendu aveugle, s'il eût été obligé de s'en servir sérieusement deux heures par jour; il fumait du matin au soir des cigares d'un pur Havane. Dans le siècle où nous sommes, cela pose de suite un jeune homme aux yeux du monde ; les bons cigares font les bons amis. II ne parlait que de lui, n'aimait que lui; la vie intime lui était insupportable : quand son oncle

le priait de rester après le diner pour passer la soirée ea famille, il bâillait à se désarticuler la mâchoire; puiSy sinstallant coDfortal3lement dans un fauteuil, il s'endormait. Paul n'était capable ni d*une bonne ni d'une mauvaise action; enfin, c'était un de ces êtres dont on ne s'occupe pas; on n'a rien de sérieux à leur reprocher, pourtant ils déplaisent à première vue.

Avoir un tel mari, quelle perspective pour la pauvre Henriette I

Richard, poussé sans doute par l'isolement, où on le laissait, s'était approché d'elle, et lui avait adressé quelques phrases banales.

Henriette éprouvait un malaise facile à comprendre : elle aussi se mariait, pourtant il n'était question quedu mariage de Léonie.

Elle étendit son joli bras pour indiquer au jeune homme un album qui se trouvait sur un guéridon.

— Si vous voulez regarder ces dessins, dit-elle, ils sont de moi, leur mérite n'est pas grand ; seulement ce sont des souvenirs de voyage ; j'ai voulu reproduire quelques beaux navires, quelques scènes de la vie maritime ; vous êtes marin, ne soyez pas trop sévère.

Richard ouvrit l'album.

Il fut émerveillé ; chaque chose était d'une exactitude parfaite ; il fit des compliments bien sincères à la jeune fille, qui, sans les accepter, ne les re-. poussa pas entièrement.

YonDg avait fini de causer depuis longtemps^ ' Léonie saivait des yeux tout ce qui se passait autour d'elle^

La lumières éclairait le front blanc de Richard, ses yeux étaient beaux et Tifs,' il ne ressemblait pas plus à son frère Young quei Léonie ne Ressemblait à sa scËur.

— Quel dommage qu'il ne soit pas Faîne, s'était dit la jeune fille bieû bas ; il me semble qui! s'occupe bien peu de moi pour un futur beau-frère ; on dirait Traiment qu'il se croit tout seul arec Henriette; c'est peu aimable de sa part.

Léonie était coquette; ne pas s'occuper d'elkf était un grand crime*

Elle chercha à renouer la conversation avec Young ; elle essaya de sourire, mais une irrésistible envi© de bâiller la força à fermer la bouche et à pincer les lèvres.

— Connaissez-vous Talbum de ma sœùrî demanda-t-elle après une pause.

—• Non, .répondit toung sans bouger de place; je ne Tai jamais vu.

— Ah f vraiment, dit Léonie, enchantée d'avoir un prétexte pour se lever, alors je vais Vous le montrer.

De son côté monsieur Pallier avait dépensé tout son répertoire d'amabilité et il commençait à se fatiguer lui-même à force de le répéter :-il vîïit dire à Henriette de se mettre au piano .

EHe se leva sans se fatîre prier. •

-^ Comme elle est sûre d'elle-même I pensa Léonie avec dépit ; comme elle est orgueilleuse !

— Viens chanter, Léonie, dit monsieur Pallier. Sans s'eù douter, il venait de mettre le doigt

sur la plaie vive, et comme Henriette ne se joignM pas à son père pour la prier, elle répondit avec amertume :

— Non ; ma sœur m*a dit que je chantais faux. En ce moment, sans doute, Young pensait à un

cheval de coarse qui aurait des ailes. Monsieur Pal- . lier répondait à lady Campbell. Richard regardait toujours Falbum. Persotme n'insista.

Elle retint des larmes de dépit. Henriette, pour lui laisser le temps de se préparer, avait commencé la Rêverie âe Roselen.

Lady Campbell échappa enfin aux phrases de l'armateur, qui se tut pour écouter sa fille. Richard ferma Falbum, et sir Young battit la mesui^e à contre-temps.

Dans un des coins du salon se trouvait une vieille femme qui travaillait à une tapisserie tendue Sur un métier ; elïe n'avait pus levé la tête depuis que lady Campbell et ses deux fils étaient entrés ; s^ûs * le mouvement régulier de §on bras on aurait pu la prendre pour un tableau.

Elle était longue, jaune et sèche. Mademoiselle Rosalie — c'était son nom — pouvait avoir quarante-cinq ans ; il fadlait se contenter des supposi-

tions, car jamais elle tf avait dit soù âge ; depuis dix an;3, elle remplissait les fonctions de gouvernaDte auprès d'Henriette et de Léonie ; cett« dernière lui avait donné fort à faire avec son caractère impérieux, taquin et boudeur ; il fallait une grande patience i^nie à une grande force pour vivre presque sous ses ordres ; vingt fois mademoiselle Rosalie fut sur le point de renoncer à sa place ; mais Henriette était si bonne, si douce, qu'elle faisait oublier à la vieille fille les injustices, la tyrannie de sa sœur ; elle s'arrêta pour écouter la musique, un regard de Léonie lui fit reprendre son aiguille, et son mouvement, régulier comme celui d'un balancier de pendule, recommença.

Le morceau fini, Richard adressa à Henriette des compliments qui ne firent qu'augmenter le dépit de Léonie.

Minuit allait sonner ; on se sépara.

Le lendemain, pendant le déjeuner, Richard fit remarquer à sa mère qu'elle n'avait pas de piano, que cela était dommage, parce que mademoiselle ' Henriette était excellente musicienne.

— Rien n'est plus facile,que de s'en procurer un : puisque vous sortez, allez chez un facteur.

Richard se mit à la recherche du meilleur instrument de la ville, se promettant de passer chez mada;ne Laurent, en revenant

Marie était assise dans la pièce du rez-de-chaussée où nous l'avons vue la première fois ; seulement

sa mère n'était pas près d'elle ; sa saiité était si mauvaise, qu*un rien l'ébranlait Le lendemain du départ de Pierre, elle avait repris le lit et ne l'avait pas quitté ; les 100 fr. laissés par son fils avaient servi à payer quelques petites dettes et le loyer arriéré; restaient le médeciD, les médicaments et la nourriture à gagner. Madame Laurent couchait dans ane chaitibre sombre, qui donnait sur la cour, ce qui fait que Marie pouvait veiller sans troubler le sommeil delà malade. Une voisine, une vieille amie, Tenait souvent travailler auprès de Marie. Madame Smith était une femme de trente-quatre ans, mais si ravagée par les chagrins' et les privations qu'elle en paraissait le double. C'était une de ces bonnes natures qui^ sans motifs, portent les douleurs des heureux de la terre. Elle était serviable, inoffensive ; sa main était ouverte comme son cœur; si elle don* nait peu, elle consolait beaucoup. Elle était veuve depuis l'âge de vingt ans ; son mari lui avait laissé deux enfants, qui furent pour elle la source de grandes peines : son fils était mort ; sa fille l'avait quittée à seize ans, sans qu'on sût ce qu'elle était devenue. Madame Smith avait attendu longtemps; elle espérait toujours la voir revenir, et ne la maudissait pas ; elle la défendait même. Quand on l'accasait d'ingratitude, elle répondait :

— C'est ma faute, ou plutôt celle de Dieu, qui me forçait à travailler hors de chez moi pour lui gagner du pain. Je ne jiouvais la surveiller ; les premières

paroles d'amour qu'on dit à une jeune fille, gen^eal vite dans son cœur. Ce sont ceux qui ne respectenl p^ la crédulité de Tinnocence, qui sont des misérables! Pauvre enfant! celui qui me Ta enlevée n*aura pas eu grand'peine à lui persuader qu'il allait la conduire dans le paradis de la vie: sa tête ét^it si faible !

Puis elle soupirait, et disait, avec ce sentiment d'orgueil des mères :

— Elle éfait trop belle I on s'arrêtait pour la voir passer \ la beauté est un danger de plus pour la mi- «ère.

Souvent elle fermait les yeux, et revoyait avec l'imagination sa fille Léonore. Âjors les yeux de la ^ère se remplissaient de larmes, [et la vision disparaissait sous les pleurs. Dans les premiers temps elle pensa mourir de .douleur, 'mais le chagrin ne tue pas. Son cœur avait besoin d'aimer. Marie avait à peu près Tâge de sa fille. Elle la prit en aSection, tâcha de gagner son amitié, et Tobtint sans peine.

— Je mje fâcherai, disait madame Smith, en préparant le déjeuner, vous m'aviez promis, hier à minuit quand je vous ai quittée, d'aller vous coucher; et îe vois à l'ouvrage et à vos yeux que vous m*avez trompée, c'est mal !

— C'est vrai, répondit Marie, mais nous avons déjà manqué du nécessaire et j'ai peur pour l'avenir, car vous ne save» pas tout ce que j'ai enduré pen-

daat la deroièpe maladie de ma pauvre mère; Tou- TTâge m'a manqué. Ah I que la misère m'a semblé dure. Maman souffrait ; le médecin prescrivait des ordoniiances que je ne pouvais suivre faute d'argent. Un jour, ah ! celui-là j'aurais volé ; je suis allée chez un coiffeur lui demander s'il voulait acheter mes cheiveux. Il avait du monde dans sa boutique. J'étais honteuse, il défit mes nattes et me dit presque en se moquant de moi : Vos cheveux sont nuancés, ils ne valent pas grand'chose, j'aime autant acheter des cheveux morts. Je m*en allais désolée, quand un vieux monsieur qui était là courut après moi en me disant : Mon enfant, vous avez donc bien besoin d'argent que vous voulez vendre vos cheveux, cette couronne de la jeunesse? J'avais envie de me sauver, mais sa figure était si respectable que j'ai eu le courage de lui dire la vérité, il a pleuré.,, puis 11 m'a donné dix francs en me disant : mon enfant, je ne veux pas vous offenser, je suis établi, voilà mon adresse ; c'est un prêt que je vous fais ; quand vous le pourrez, sans vous gêner, vous me les rapporterez.

— Pauvre enfant, dit madame Smith toute émue, il faudra lui rendre son argent à ce brave homme.

— Lui rendre ! mais il y a longtemps que cela est fait; j'ai trouvé de l'ouvrage quelque? jours après.

Madame Smith la regardait avec admiration. - -^ Allons, dit-elle, je reste là eu extase, je vais

porter là broderie au magasin; je ne serai pas longtemps.

Richard était depuis quelques instants à la porte de madame Laurent, cherchant dans ses papiers la lettre qu'il avait à lui remettre ; il entendit toute la conversation, entra et salua Marie sans pouvoir lui adresser une parole tant était grande son admiratioq pour le caractère de ia jeune fille.

Marie rougit en disant :

— Je suis désolée, monsieur, vous ne pourrez pas voir ma mère : elle est malade.

— Je le savais, dit Richard, en cachant précipitamment la lettre qu'il tenait à la main. Je venais pour savoir de ses nouvelles.

Marie était d'autant plus contrariée, que le jeune homme semblait regarder avec affectation tout ce qui l'entourait. Les restes d'un modeste déjeuner étaient encore sur la table, rien n'était en place. Elle n'avait pas eu le temps de songer à sa toilette, aussi n'osait-elle plus lever les yeux.

— Que de verlu! que de courage! se disait Richard, et comme elle est jolie !

Il sortit tout ému, et s'éloigna sans pouvoir se rendre compte des sentiments qui l'agitaient.

Richard était d'une nature ardente, d'un caractère irî]péri( ux.

Un mofuent, il avait eu envie de dire à Marie : Je vous aime ! parce que vous êtes malheureuse, et

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que TOUS êtes belle de votre malheur et de votre résignation.

L'âme isolée du marin venait de se sentir vivre au contact de celle de la jeune fille.

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