Ï.II
Malherbe avait effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotait les raisons à la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande et autres de ses amis le feuilletaient sur sa table, et Racan lui demanda s'il approuvait ce qu'il n'avait pas effacé : « Pas plus (|ue le reste, dit-il. » Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire qu'après sa mort, ceux qui rencontraient le livre, croiraient qu'il avait trouvé bon tout ce qu'il n'avait pas rayé. « Vous avez raison, répondit Malherbe », et
sur l'heure, il acheva d'effacer le reste.
Tallemant.
Un jour que M. de Termes reprenait Racan d'un vers qu'il a changé depuis, où il y avait, parlant de la vie d'un homme des champs : « Le labeur de ses bras rend sa maison prospère », Racan lui répondit que Malherbe avait dit : <x Oh ! que la fortune prospère », etc. ; Malherbe qui était présent: « Eh bien ! monsieur, si je fais un pet, en voulez-vous faire un autre ? »
Tallemant.
Un homme de robe de fort bonne condition, lui apporta d'assez fichus vers qu'il avait faits à la louange d'une dame et lui dit,
avant que de les lui lire, que des considérations l'avaient obligé à les faire. Malherbe les lut d'un air fort chagrin et lui dit : « Avez-vous été condamné à être pendu ou à faire ces vers ? Car h moins de cela on ne vous le saurait pardonner. »
Tallemant. .
Malherbe, à son neveu qui le consultait s'il devait faire de la littérature ou prendre le métier des armes : « Mon neveu, croyezmoi, soyez vaillant t Vous ne valez pas autre chose. »
Tallemant.
Malherbe était des plus assidus courtisans de Mme des Loges et la visitait régulièrement de deux jours l'un. Un de ces jours, ayant trouvé sur sa table le gros livre du ministre Dumoulin, contre le cardinal du Perron, et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule lecture du titre (Le bouclier de la foi), il demanda une plume et du papier sur lequel il écrivit ces vers :
Quoique l'auteur de ce gros livre
Semble n'avoir rien ignoré.
Le meilleur est toujours de suivre
Le prône de notre curé.
Toutes ces doctrines nouvelles
Ne plaisent qu'aux folles cervelles.
Pour moi, comme une humble brebis.
Sous la houlette je me range ;
Il n'est permis d'avoir le change
Que des femmes et des habits.
GEftfS DE LETTftEâ. 373
Mme des Loges, ayant lu les vers de Malherbe, piquée d'honneur el de zèle, prit la môme plume, et, de l'autre côté du papier, écrivit ces autres vers :
C'est vous, dont l'audace nouvelle A rejeté l'antiquité, Et Dumoulin ne vous rappelle Qu'à ce que vous avez quitté. Vous aimez mieux croire à la mode ; C'est bien la foi la plus commode Pour ceux que le monde a charmés.
Les femmes y sont vos idoles, Mais, à grand tort vous les aimez, Vous qui n'avez que des paroles.
Balzac.
On donna à lire à Régnier un poème dans lequel il y avait ce vers : « Je bride ici mon Apollon. » Il y écrivit en marge : Faut avoir le cerveau bien vide Pour brider des muses, le roi.
Les dieux ne portent point de bride, Mais bien les ânes, comme toi.
Si mes vers ne sont bien rangez Et que vous autres ne jugiez Leur rhîme et leur mesure bonne,
Prenez-vous en à la Sorbonne
Qui ne les a pas corrigez.
Régnier.
Un jour, comme d'Amboise changeait de logis et qu*il faisait emporter ses livres, un crocheteur, qu'il avait un peu trop chargé, lui dit : « Monsieur, vous m'en donnez plus qu'il ne m'en faut.
— Vraiment, lui dit-il, il te fait beau voir de ne pouvoir porter ce peu de volumes, je porte bien tout ce qu'il y a ici dans ma tête.
— Saint Jean ! dit le crocheteur, il faut donc que vous ayez une
belle paire de cornes ! »
Tallemant.
Un garçon nommé Molière quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre (la Béjart) ; il en fut longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe et enfin s'en mit et l'épousa II a fait des pièces où il y a de l'esprit. Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce n'est pour le ridicule. Il n'y a que sa troupe qui joue ses
pièces ; elles sont comiques.
Tallemant.
Ci-gît le célèbre Patru De qui le mérite a paru Toujours au-dessus de l'envie.
II a savamment discouru, Mais peu de la seconde vie ; Heureux s'il n'a trouvé que ce qu'il en a cru.
Tallemant.
On s'entretenait, à l'hôtel de Rambouillet, des macules du soleil, nouvellement découvertes dans son disque. Voiture entrant chez Mlle de Rambouillet, elle lui demanda quelles nouvelles il y avait : « Mademoiselle, lui dit-il, il court de mauvais bruits sur h* soleil. »
Une dame qui a beaucoup d'esprit, mais qui tient trop de la précieuse, m'assurait un jour, qu'elle ne se servait jamais de mots qui pussent laisser une sale idée de ce qu'elle disait, avec les personnes qui savent vivre : un fond d'artichaut, un fond de chapeau, une voie qui n'a pas de sortie pour ce qu'on nomme un cul-de-sac. Je lui répondis qu'elle faisait bien et qu'en cela, j.e ne manquerais pas de l'imiter. J'ajoutai qu'il y avait pourtant des occasions où l'on était souvent obligé de parler comme les autres. Elle me défia de lui en marquer fort honnêtement, et je lui demandai comment elle appelait dans la conversation ordinaire, une pièce qui valait soixante sous : « Soixante sous, reprit-elle. — Mais, Madame, comment nommez-vous la lettre de l'alphabet qui vient après le P ? » Elle rougit et repartit dans le même temps: « Ho, ho ! Monsieur, je ne pensais pas que vous dussiez me renvoyer à la Croix de par Dieu. »
Chevroeana.
Un jour que M. le prince de... prit dans son carrosse un grand parleur pour le mener avec lui, dans un endroit où il allait, il l'eut bientôt endormi par son discours sans fin. Quand il s'en fut
aperçu, il tira M. le prince... par la manche pour s*en faire écouter (car les grands parleurs veulent toujours qu'on les écoute) : « Eh ! monsieur, répond M. le prince en s'éveillant, ou laissez-moi dormir, ou ne m'endormez pas. »
Laissons en paix Monsieur Ménage ; C'est un trop bon personnage Pour n'être pas de ses amis.
Souffrez qu'à son tour il repose, Lui, dont les vers et dont la prose Nous ont si souvent endormis.
La Monnoye.
Acdelin, c'est à tort que lu le plains de moi, N'ai-je pas loué ton ouvrage ?
Pouvais-je faire plus pour loi Que de rendre un faux témoignage ?
Richelet.
Mme Cornuel comparait les contes à ces matelotes dont on dil que la sauce fait passer le poisson : « Les meilleures histoires, ajoutait-elle, sont les mieux contées. »
M. Moulin le Coq écrit si mal qu'on ne peut lire son écriture. Quand il a fait une lettre, il la plie brusquement, sans mettre de
poudre dessus, et il s'y fait des pâtés. Un jour qu'il en voulut relire une lui-même et qu'il n'en put venir à boul : « Que je suis fou ! ditil, ce n'est plus à moi désormais à la lire, c'est à celui à qui je l'envoie. »
Tallemant.
Quand Casaubon vint à la Sorbonne, on lui dit : « Voilà une salle où il y a quatre cents ans qu'on dispute. » Il demanda : « Qu'a-t-on décidé ? »
Maynard qui fit des vers si bons Eut du laurier pour récompense.
0 siècle maudit, quand j'y pense, On en fait autant aux jambons.
Scarron.
Sur le portrait de Perrault :
Ce Gascon qui cria : d'Aubusson tu me bernes De mettre le soleil entre quatre lanternes, Voyant le portrait de Perrault Dans le rang des hommes illustres, S'écria : « Cadédis ! que fait là ce nigaud ? Peut-on mettre au même niveau Une lanterne avec des lustres ? »
Cacon.
Je confesse bien comme vous Que tous les poètes sont fous ; Mais puisque poète vous n'êtes, Tous les fous ne sont pas poètes.
Sainte>Marthe.
Devise de Corneille :
Et mihi res, non me rebus submittere conor.
Horace.
Devise de Gassendi :
Sapere aude.
Horace.
Dans le palais hier Bilain Voulait gager contre Ménage Qu*il était faux que Sainl-Sorbin Contre Arnould eût fait un ouvrage.
« Il en a fait, j'en sais le temps, Dit un des plus fameux libraires.
Attendez, c'est depuis vingt ans:
On en tira cent exemplaires.
— C'est beaucoup, dis-je en m'approchanl, La pièce n'est pas si publique.
— Il faut compter, dit le marchand, Tout est encor dans ma boutique.
Boileau.
Sur Molière :
\'oilà ce que j'ai tiré de sa vie imprimée à la tête de ses œuvres. J'eusse peut-être bien fait de n'en rien tirer, car ce livre là est plus connu et plus manié que ne sera jamais mon Dictionnaire.
Bayle.
Sur Bayle :
Qu'on admire le grand savoir, L'érudition infinie Où l'on ne voit sens ni génie, Je ne saurais le concevoir. Mais je trouve Bayle admirable Qui, profond autant qu'agréable, Me met en état de choisir L'instruction ou le plaisir.
Saint-Ëvremond.
Quoique M. Despréaux ait attaqué ma Cyropédie dans son Lulrin^ je n'ai pu lui en vouloir du mal. Il me dit un jour en me parlant de ses satires : « N'est-il pas vrai, M. Charpentier, que j'aurai un grand compte à rendre devant Dieu, d'avoir traité de froids rimeurs, -les Chapelain, les Cotin, les Cassagne, etc. ? Si ces pauvres poètes vivaient encore, ne seraient-ils pas des soleils auprès de ceux que nous avons aujourd'hui ? »
Carpenteriana.
Ursin, théologien du xvi* siècle, avait inscrit sur la porte de son cabinet de travail :
Amice, quisquis hue venis, Aut agito paucis, aut abi, Àut me laborantem adjuva.
Bayle écrivait au P. Tournemine : « Je ne suis que Jupiter |
assemble nues. Mon talent est de former des doutes. » '
« M. Ménage ne veut pas seulement savoir d'où vient un mot, mais ou il va. »
Christine de Suède.
Un jour pour six beaux vers de son monologue des Tuileries le cardinal de Richelieu Ct compter à Colletet six cents livres, dont le poète le remercia par cet épigramme de deux vers :
Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livres, Que ne puis-je à ce prix te vendre tous mes livres.
Carpenteriana.
Sur les anagrammes :
Ménage, sans comparaison, J'aimerais mieux tirer l'oison, Et môme tirer à la rame,
Que d'aller chercher la raison
Dans les replis d'un anagramme.
Cet exercice monacal
Ne trouve son point vertical
Que dans une tête blessée,
Et sur Parnasse nous tenons
Que tous ces renverseurs de noms
Ont la cervelle renversée.
Colletet.
Benserade étant à l'Académie prit la place de Furetière qu'il n'aimait pas et dit en s'y mettant : « Voilà une place où je vais bien dire des sottises. — Courage, cria Furetière, vous avez bien commencé. »
« Mes vers me coûtent peu, disait MaroUes. — Ils vous coûtent ce qu'ils valent, lui répondit Linières. »
Nous stttendions de Chapelain Une Pucelle Jeune et belle.
Vingt ans à la forger, il perdit son latin, Et de sa main Il sort enfin Une vieille sempiternelle.
Linières.
Chapelain étant venu montrer de ses vers à Linières. Celui-ci dil après en avoir fait la lecture : « M. de Chapelain, vous avez beaucoup d'esprit et de bonnes rentes, c'est assez, croyez-moi, ne faites point de vers ; la qualité de poète est méprisable dans un homme de qualité comme vous. »
Despréaux disait que la meilleure action que Linières eût faile en sa vie était d'avoir bu toute l'eau d'un bénitier parce qu'une de ses maîtresses y avait trempé le bout du doigt.
Carpenleriana,
Mme de Sévigné s'informant de la santé de Ménage, il lui répondit : « Madame, je suis enrhumé. — Je la suis aussi, ditelle. — Il semble, repartit Ménage, que suivant les règles il faudrait dire je le suis. — Vous direz comme il vous plaira, mais pour moi, je croirais avoir de la barbe si je disais autrement. »
Sur un principal de collège :
Apparemment ce qui l'anime A paraître un si grand brutal, C'est que d'une voix unanime Des ânes du collège il est le principal.
Boursault.
M. de Maucroix disait de la Fontaine : « C'est Tâme la plus sincère et la plus candide qui fut jamais. » Et Mme de la Sablière: « La Fontaine ne ment jamais en prose. »
De Mme de Sévigné parlant des fables de La Fontaine : « C'est un panier de cerises ; on veut choisir les plus belles et le panier reste vide. »
Furelière fut expulsé de l'Académie comme un membre qui la déshonorait. On fit contre lui une devise dont l'emblème était un excrément de corps humain avec ces mots : « Ab ejecto corporis sanitas. » (Le corps s'en trouve mieux quand il l'a expulsé.)
Quand Dacier et sa femme engendrent de leurs corps Et quand, de ce beau couple, il naît enfants, alors
Madame Dacier est la mère.
Mais s'ils engendrent d'esprit
Et font des enfants par écrit.
Madame Dacier est le père.
Pégase est un cheval qui porte Les grands hommes à l'hôpital.
Maynard.
Le grammairien Beauzée trouve sa femme couchée avec un quidam. Celui-ci demeurant sot s'écrie : « Madame, quand je vous disais qu'il était temps que je m'en aille. — Dites au moins que je m'en allasse », réplique le mari en se retirant.
Richelieu avait donné une pension à Vaugelas qui alla le remercier : « Eh 1 Monsieur, vous n'oublierez pas dans le Dictionnaire le mot « pension ». — Non, Monseigneur et encore moins celui de « reconnaissance ».
Dumarsais donnait des leçons de français à un jeune seigneur. L'élève s'impatiente et dit : « Fichtre ! je n'en viendrai jamais à bout. » Dumarsais lui répondit du ton le plus flegmatique: « Monsieur, ce mot n'est pas français ; on dit f...., mais il n'y a que la canaille qui se sert de ce mor. »
Arouet, fils d'un notaire qui l'a été de mon père et de moi jusqu'à sa mort, fut exilé et envoyé à Tulle pour des vers fort salyriques et fort impudents. Je ne m'amuserais pas à marquer une si petite bagatelle, si ce môme Arouet devenu grand poète et académicien sous le nom de Voltaire, n'était devenu, à travers force aventures tragiques, une manière de personnage dans la République des lettres et môme une manière d'important parmi un certain monde.
Saint-Simon.
Charade sur le mot oiseau :
Cinq voyelles, une consonne En français forment mon nom, Et je porte sur ma personne De quoi récrire sans crayon.
Voltaire.
Savez-vous pourquoi Jérémie A. tant pleuré pendant sa vie ?
C'est qu'en prophète il prévoyait Qu'un jour Lofranc le traduirait.
X'ollaire.
A Gentil Bernard :
Ivla muse épique, historique et tragique. Sur un vieux luth qu'il faut monter toujours S'en va raclant quelqu'air mélancolique ; Ton flageolet enchante les amours.
Lorsqu'ApoUon régla notre partage, Il nous dota de présents inégaux :
J'eus les sifflets, les tourments, les travaux ; Toi les plaisirs. Garde bien ton partage.
Voltaire.
Votre livre est condamné au feu, dit-on à Voltaire : « Tant mieux, mes livres sont comme les marrons, mieux on les rôtit, mieux ils se vendent. »
Sur Voltaire :
J'ai vu la statue au Salon, Elle est, comme loi, maigre et blême.
J'ai consulté ton Apollon :
Ce n'est pas Teffel du Carême, Mais bien de Tenvie aux yeux creux, Qui, dévorant Ion cœur immonde, Est le symbole de ces feux (Ju'on le prépare dans l'autre monde.
Bonneval.
Sur Voltaire .
Spectre vivant, s(iuelelte décharné, Qnï n'a rien vu que la seule figure Croirait d'abord avoir vu d'un damné L'épouvantable et hideuse peinture.
Mais épluchant le monstre jusqu'au bout, Poète impie, effréné philosophe, On voit encore, en considérant tout.
Que la doublure est pire que l'étoffe.
Sur Voltaire, à son départ pour les Pays-Bas : Lâche ennemi du grand Rousseau, Digne ami du petit Lamare, Geai malheureux, noir étourneau.
Aigle aux yeux du vulgaire ignare,
A'ollaire, on ne le retient pas.
Vole, vole au fond des Pays-Bas Replonger ta muse infernale.
Porle loin de nos yeux, porte loin pour jamais, Avec ton squelette odieux, L'horreur, le vice et le scandale.
J'ai vu chez Pigalle aujourd'hui Le modèle vanté de certaine statue.
A cet œil qui foudroie, à ce sourire qui tue, A cet air si chagrin de la gloire d'autrui, Je me suis écrié : « Ce n'est point là Voltaire ! C'est un monstre ! — Oh ! m'a dit certain folliculaire,
Si c'est un monstre, c'est bien lui ! »
On disait, devant Mme du Deiïand, que Voltaire n'avait rien inventé. « Rien, répliqua-t-elle ; que voulez-vous de plus ? Il a inventé l'histoire. »
C'est au moins aussi injuste que son mot sur Montesquieu. On parlait de l'Esprit des Lois : « Dites de l'esprit dans les lois. »
Quelqu'un, à Ferney, crie, en voyant un crapaud : « Voilà un Fréron. — Que vous a fait ce pauvre animal pour l'insulter ? »
Voltaire.
Sur Voltaire :
Sa grandeur est d'avoir élé le magasin d'idées de tout un siècle.