‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 23 sur 54 · ANNECY : LA MAISON DES BUSTES · texte numérisé non relu

ANNECY : LA MAISON DES BUSTES

même où Jacques de Nemours, le suzerain de son père, a fait son entrée. Il est escorté comme lui des nobles de la contrée, il est accueilli des mêmes honneurs. Il passe devant l'église où sa mère a eu la muette annonciation de sa naissance, où plus tard il fera l'éloge funèbre de la duchesse Anne de Ferrare. Il reconnaît dans la foule qui le salue d'anciens camarades du collège, il distingue parmi les cloches celles de Saint- Maurice, de Saint-François, de Notre-Dame : elles le circonviennent, l'enveloppent; leurs tintements égrenés, qui passent dans l'air sonore comme des âmes en peine, ont commandé autrefois ses génuflexions, elles appellent maintenant sa parole. Son visage, immatérialisé par un songe intérieur, paraît surnaturel à ceux qui l'entourent et qui ne savent peut-être pas assez combien la pensée est capable d'exalter une physionomie. Tandis que les autres subissent malgré eux le prestige de l'heure présente, s'émeuvent du son des cloches, du fracas des arquebusades, des beaux discours, des chapes et des surplis, du parfum de l'encens, lui marche, séparé du reste du monde par l'espace que marquent les bâtons du dais, et ne regarde en arriére que pour voir si on le suit. Ces prêtres, ces moines qui l'entourent, ce sont les dominicains de Plainpalais, les cordeliers de Rive, les chanoines de Saint-Pierre, tous nobles ou docteurs en Sorbonne, chassés de Genève : au milieu du triomphe, il ressent l'injure ; il a reconquis le Chablais, non Genève, la province et non la citadelle* il n'a pas ter- annecy : la cathédrale, tribune de la maîtrise

miné son apostolat... A peine a-t-il entendu les harangues et dépouillé les ornements qui pourraient l'égarer, que tout de suite, avec l'esprit de décision qu'un capitaine apporterait sur le champ de bataille, il choisit son quartier général.

Il adopte comme premier évêché la demeure qu'un chanoine de Genève, Pierre Lambert, avait fait construire de ses deniers, en même temps que l'église qui servait de cathédrale. Cette maison, dont le rez-dechaussée n'est percé que d'une porte à fronton triangulaire et qui répète à chacun de ses deux étages une rangée de doubles fenêtres à meneaux, a le rythme un peu sévère des hôtels du seizième siècle, qui tâchaient

à sourire en se souvenant des châteaux forts. Elle n'a pas changé, l'atmosphère est restée la même; il semble vraiment qu'il y ait introduit la vie dévote telle qu'il l'a comprise et souvent définie. Dans les embrasures des fenêtres, qui s'encadrent de rideaux blancs, on aperçoit la cornette en auvent et le drap gris couleur de ■■ cendre des religieuses qui aujourd'hui habitent ici. On les voit aller et venir derrière les pots de fleurs, glisser en apparitions discrètes, sortir furtivement pour aller vers les malades, traverser la rue pour entrer à l'église, et passer ainsi de la vie active à la contemplation. Elle font chaque jour le même trajet que François de Sales, elles continuent son allure et restent comme la vivante image de son idéal, sans être des Visitandines.

Je les ai donc suivies, je suis entré comme elles à l'église. J'ai lu au frontispice la dédicace : Salutifera- Cruci ac Divo Lambertorum propago dicavit, i^)^. Les pilastres, l'entablement, les portes à fronton, me rappellent cette même époque de la Renaissance. L'intérieur, au contraire, est encore dans le style ogival. Dirai-je, par analogie, que cette église ressemble au prélat qui propageait, sous la forme élégante d'un style fleuri, une religion pareille à celle de François d'Assise et des grands fondateurs d'ordres ? On

montrait encore, il y a cRAN-GEVRiER quelques années, à gau-

che, près de l'entrée, le confessionnal où il avait dirigé les âmes de son

CHATEAU UE MONTROTTIER

temps. Je me suis laissé dire que les pénitents, pour emporter chez eux, en manière de reliques, un peu de leur saint préféré, ont taillé à coups de canif ce sanctuaire de la confidence. Qu'on m'en indique la place, du côté de l'évangile, voilà qui me suffit. De même, je n'ai pas besoin qu'on me désigne la chaire où il est monté : ce serait pratiquer un de ces cultes de dulie auxquels j'imagine que, dans son esprit, il a toujours été rebelle, et qu'il a dû considérer comme un pis-aller pour les âmes médiocres, un entraînement à la dévotion; ne précisons pas trop, l'endroit où il a réalisé sa pensée. Si l'on garde le souvenir de Notre-Dame de Chartres, de la Bible d'Amiens, de Santa Maria Novella, et que l'on croie rencontrer dans les églises d'Annecy un équilibre parfait entre la pensée religieuse que l'on y vient chercher et l'architecture qui la traduit, on risque d'éprouver une désillusion. Elles sont presque toutes d'un pays où l'art italien compromet celui de la Bourgogne : l'enjolivement y tient autant de place que la netteté du dessin et l'on ne craint pas d'atténuer les lignes sévères par des parures trop riches. Je pourrais, sans me lasser, répéter les lamentations que m'inspirait l'abbaye d'Abondance : les prêtres d'aujourd'hui ne savent rien des cathédrales du moyen âge; ils ne sont pas préparés à en comprendre l'essentielle beauté.

Il me convient qu'on n'ait pas commis l'erreur de dégager Saint-Maurice des demeures qui s'y appuient ; je reconnais là un aspect d'autrefois, au temps où les hommes ne se croyaient jamais assez près de l'église. Mais, à l'intérieur, une décoration de guinguette recouvre les murs qu'il suffisait de respecter en les étayant. Nous ne prêtons qu'une attention distraite aux armes du cardinal de Brogny, qui nous rappellent que Jean Fraczon avait édifié cette église en même temps que la chapelle des Macchabées, aux armes des nobles de Ternier, de Menthon, de Richard-Montpon, de Lambert et de Luxembourg-Martigues qui avaient complété son œuvre, aux insignes des corporations de tailleurs, de cordonniers, de corroyeurs qui armoriaient les croisées d'ogive, et nous n'éprouvons plus les impressions que François de Sales pouvait ressentir ici et qui l'inspiraient sans qu'il eût besoin de se les formuler à lui-même. Si l'on me déclare simplement : ici même, il a prêché l'Avent, le Carême ; en bas, dans l'assemblée. Madame de Charmoisy, Madame de Chantai buvaient ses mots, alors le badigeon s'efface, les pierres s'illuminent, prennent un sens, s'animent d'un reproche, d'un encouragement, d'une vertu, la plus humble paroisse emprunte à sa parole une beauté morale, de même qu'un nom de village mentionné dans son journal devient presque un nom de grande cité. Il en est de tout ce qu il a touché comme de ces meubles de famille que l'on conserve malgré leur laideur; chaque jour, en les voyant, on hausse un peu les épaules... et l'on ajoute : Mon père, ma mère, un tel aimaient ce meuble ; chaque jour on fait le même geste, on répète les mêmes mots... et l'on garde le meuble jusqu'à la fin de sa vie. Je puis relire les homélies à la place même où elles ont été entendues ; mais, pour saisir l'insaisissable, il faudrait qu'en ouvrant la page, je continue à la fois le rythme de la pensée et le rêve de ceux à qui elle s'adressait, que je voie le visage, le geste large des mains blanches, telles des mains de justice en ivoire, que j'entende le son de la voix tombant dans un auditoire troublé et ravi. Le visage, réduit dans le néant d'une châsse, est revenu à la ressemblance commune de tous les hommes ; les portraits, tous médiocres, sont impuissants à le faire surgir de l'ombre, à lui donner l'incarnat des lèvres, la pâleur des joues, le flou des cheveux ; le dernier écho de la voix s'est dissipé depuis longtemps.

Du haut de la chaire, il voyait le visage des femmes émergeant de la fraise empesée comme la tête de saint Jean-Baptiste sur un plat, et les hommes, à la moustache relevée en pointe, à la barbe bien peignée, aux cheveux crêpés, une main posée sur le pommeau de leur rapière, l'autre main retenant le grand chapeau mousquetaire. Il parlait lentement, avec gravité, peut-être par une disposition naturelle, sans doute aussi pour se mieux faire écouter. Il disait des choses très simples avec une simplicité harmonieuse ; et par là, voulant éviter l'applaudissement des hommes, il déplut tout d'abord aux gens de la cour, habitués à l'obscure grandiloquence des prédicateurs. Il prêchait comme il voulait qu'on priât, en peu de mots, comme il désirait qu'on s'abandonnât à la volonté de Dieu, sans si, sans mais. Il faisait allusion à des scandales récents, aux fêtes, aux usages de la ville, et on l'écoutait un peu comme on lit dans une gazette l'opinion d'un homme considérable sur des événements déjà connus de tout le monde. Ainsi, au temps du Carnaval, il s'élevait contre la coutume suivant laquelle des jeunes gens allaient par les rues, distribuant aux hommes et aux femmes des bulles de papier, d'armezin ou de satin, où l'on avait écrit les noms des hommes et des femmes, que celles-ci appelaient leurs Valentins, et ceux-là leurs Valentines, qu'ils devaient conduire au bal et servir particulièrement le reste de l'année. Pour traiter de ces sujets profanes, il se plaisait à user de comparaisons familières et, comme il disait, à faire l'enfant avec les enfants. Il racontait par exemple qu'il avait vu des pigeons partageant leurs grains avec les pauvres oisillons du voisinage, que le roi des avettes ne se met point aux champs qu'il ne soit environné de tout son peuple ; il disait des araignées qu'elles ne tuent pas les abeilles, mais gâtent leur miel et embarrassent leurs rayons des toiles qu'elles y font, des petits rossignols qu'ils apprennent à chanter avec les grands, des bambins qu'ils courent après les papillons, du Sauveur qu'il fut sur le mont du Calvaire comme le pélican, dans une pauvre étable comme le hibou dans la masure, et au jour de son ascension comme le passereau se retirant et volant au ciel, semblable lui-même au toit du monde. Quelquefois — rarement — une image fabuleuse passait dans ses apologues comme un souvenir des années vécues au Collège de Clermont ou à l'Université de Padoue : c'était la fontaine d'Aréthuse, ou l'arbre de Tylos qui tient closes à la nuit ses belles fleurs incarnates et ne les ouvre qu'au soleil levant. Volontiers, il remontait plus haut dans le passé, jusqu'aux impressions d'enfance, recueillies à Thorens, au milieu de la basse-cour ou du jardin planté d'ifs. Le chien gambadant autour d'un cavalier devenait à ses yeux le levraut qui se cache, poursuivi par la meute, sous le cheval de saint Anselme, archevêque de Canterbury; il retenait, comme une jolie légende entendue sous le manteau de la cheminée, l'histoire des lièvres qui deviennent blancs l'hiver parce qu'ils ne voient ni ne mangent que la neige. Les comparaisons coulaient si claires, qu'à entendre l'un des termes on devait conclure à l'autre, le plus souvent demandées à la vie rustique qu'il avait observée dans l'idylle bocagére et la brutalité des accouplements.

Il plaisait aux femmes que l'odeur d'une prairie se mêlât ainsi au parfum de l'encens, et que la vie pénétrât dans l'église, comme les bruits du dehors y arrivent, par bouffées, tandis qu'un nouveau fidèle pousse la porte. Je crois cependant que, si elles l'écoutaient, tendues vers lui, c'est que sa parole était l'écho de leurs révélations. Le prédicateur se souvenait de ce qu'avait entendu le confesseur, et il s'efforçait de tirer d'un aveu singuHer une leçon universelle. Une jolie femme est plus jolie quand elle

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