CHATEAU
ANNECY
DE TRÉSUN
s'habille pour plaire à quelqu'un et non à tout le monde.
De même, il devenait plus éloquent quand il se disait, avant de monter en chaire : « Je prêcherai pour tout le monde, mais il y aura des choses
que telle de mes pénitentes entendra particulièrement. » Elles se sentaient émues, davantage enchaînées au drame qui se jouait en elles, il les révélait à elles-mêmes et, dans le jardin secret de leur âme, il faisait fleurir des dévouements. A ces moments de sensualité douloureuse, elles le magnifiaient de toutes leurs larmes. Il suffisait alors, pour qu'un miracle se produisît, qu'une ondée de lumière fît resplendir un vitrail ou bien qu'une colombe toute blanche entrât par une fenêtre laissée ouverte et vînt se reposer sur son épaule ; et toutes de murmurer en s'agenouillant : « Notre évêque est un saint » ; et lui de louer la colombe toute belle en laquelle il n'y a pas la moindre tache. Les plus belles âmes qu'il ait moissonnées furent aussi les plus douloureuses. Un jour qu'il prêchait à la cathédrale sur le martyre de Timothée, Madame de Charmoisy prit la résolution de se donner à Dieu sans réserve. J'ai cherché ce qui l'avait particulièrement émue dans la vie de Timothée, et j'ai cru comprendre, en lisant qu'une femme nommée Théone avait demandé à l'ensevelir elle-même dans son jardin, à côté du Heu où reposait l'apôtre Paul, que Madame de Charmoisy subit l'ascendant personnel de l'évêque, et qu'à l'aventure de Timothée se mêla quelque peu dans son cœur l'impression vive que lui produisait la parole décisive du prédicateur. Louise Duchâtel, originaire de Normandie, élevée à la cour, demoiselle d'honneur de Catherine de Clèves, duchesse de Guise, avait épousé un gentilhomme attaché au duc de Nemours, Monsieur de Charmoisy, dont la famille possédait en Savoie de nombreux domaines, le château de Marclaz prés de Thonon, le château du Folliet sur la route qui va d'Annecy à Thônes, le château de Villy prés de Contamine et, dans la rue Sainte-Claire, à Annecy, un hôtel dont on ne voit plus que la cour d'honneur et la porte où s'effrite un blason. Elle avait suivi son mari en province, à Marclaz où elle avait eu un enfant, et puis au Folliet, qu'elle
LES ESPAGNOUX
CHATEAU DE DUINGT
quitta — car elle y prenait quelque mélancolie — pour venir à Annecy, où la société était plus nombreuse et plus animée.
Elle perdit subitement ce mari qu'elle aimait d'amour, et ce fut François de Sales qui lui apprit la nouvelle et qui tâcha de la consoler. Tout de suite, avec son habituelle décision d'esprit, il l'avait reconnue comme étant sienne et dès lors elle fut pour lui cette tendre Philothée, tâchant d'oublier dans le commerce des saints les années fiévreuses et d'arriver, naturellement pacifiée, reposée, au doux revoir qu'elle espérait. Il baptisa son enfant, lui dont le père et la mère avaient signé leur contrat de mariage en l'hôtel de Charmoisy, et il lui soigna le corps et l'âme, lui envoyant des médecins ou passant les montagnes, l'hiver, quand elle était malade, lui écrivant au jour le jour, au hasard des voyages, des tracas, les lettres qui réunies ont formé V Introduction à la vie dévote. Ce livre, en réalité, il l'a écrit un peu partout. On en retrouve l'inspiration disséminée dans les bois, les vallons, les prairies de son diocèse, à travers les paroisses qu'il a parcourues. C'est à la maison Lambert, si l'on veut, qu'il réalisa sa pensée, c'est là qu'il relut les billets qu'il avait envoyés à Madame de Charmoisy, entre deux bénédictions, deux procès ou deux confessions, là qu'il « retrancha, adjouta, embellit, distribua », et qu'en l'année 1608, sortit en lumière le livre tout d'or, voyre plus précieux que l'or et le topaze, que la reyne mère du roy très chrétien avait envoyé, pour le présent des étrennes, tout relié en pierreries et en diamants à Jacques premier d'Angleterre, et que celui-ci, « quoiqu'hérétique et schismatique », avait porté fort longtemps en sa pochette.
CHATEAU d'hÉRÉ
Dans les homélies qui s'adressaient à tous, François de Sales aimait à tirer un enseignement de la vie campagnarde. Dans ce livre qui s'adressait à une femme, il lui disait, comme le bienheureux d'Assise à sainte Claire, combien l'eau limpide et courante, le matin, le soleil sont de belles choses ; il lui parlait de ceux qui se promènent en un beau jardin et n'en sortent pas volontiers sans prendre en leurs mains quatre ou cinq fleurs pour les odorer et tenir le long de la journée ; de même, il lui conseillait de choisir dans sa méditation deux ou trois points et de les odorer spirituellement; il lui persuadait d'imiter les brodeurs qui sur divers fonds couchent en belle variété les soies, l'or et l'argent, et de faire ainsi paraître son esprit
En son beau vêtement de drap d'or recamé Et d'ouvrages divers à l'aiguille semé.
Ce livre est un bouquet spirituel ; il semble que François de Sales l'ait cueilli dans les haies d'aubépines qui bordent les sentiers, et qu'il l'ait composé au retour, dans une atmosphère de repos, d'abandon, de détente. Sa pensée s'y lit toute en nuances, en demi-teintes; au moment où il écrivait, un jour particulièrement délicat devait éclairer ses pages. En face, de l'autre côté de la rue, l'église où il prêchait, où il avait son confessionnal, bornait son horizon ; au frontispice, il pouvait lire les lettres capitales que Pierre Lambert, chanoine de Genève, avait fait graver dans la pierre,