LA TOUR DE L ILE, GENEVE
La plupart de ceux pour qui cette ville n'est qu'une étape obligée vers l'Italie se contentent d'associer à son image le nom de Rousseau. L'homme qui a vécu en révolté, en dehors de la loi commune et de l'opinion reçue, dont les démêlés avec sa ville natale firent la fable de l'Europe, peut-il résumer, en les reflétant dans son œuvre, les qualités de sa race et personnifier son pays natal? Ne trouvez-vous pas expressif que, les portes de Genève s'étant refermées sur lui un soir, tandis que sonnait l'heure de la retraite, il soit « entré avec sécurité dans le vaste espace du monde que son mérite allait remplir », et qu'un prétexte facile l'ait autorisé à oublier sa ville pour conquérir l'univers ? Le propre de son génie, qui n'est pas en cause, est d'avoir été en marge de son époque, et c'est en amoindrir la valeur que de vouloir systématiquement le cantonner dans les Hmites qu'il a toujours débordées. Ceux qui, par un sentiment de piété littéraire, travaillent à sa réhabilitation en cherchant à découvrir ses moindres paroles, à élucider les moments et la genèse de son oeuvre, sont vraiment ses amis ; mais se servir de son nom comme d'un étendard et faire de lui la chose d'un parti ou d'une cité, c'est vouloir oublier qu'à Genève même sa gloire a subi des éclipses et qu'elle n'a pas encore obtenu l'adhésion unanime des hommes qui sont le mieux qualifiés pour parler de la tradition genevoise. Les polémiques qu'il eut à y soutenir durant sa vie entière y trouvèrent un écho longtemps après sa mort. En 1 808, on montrait à Madame Vigée-Lebrun la terrasse où les Genevois s'étaient «battus à outrance» pour empêcher l'érection de sa statue; en 1827, Stendhal observait que, dans les villes de Suisse, on « injuriait Rousseau tous les jours » ; et ses admirateurs les moins suspects pouvaient vérifier avec tristesse que nul n'est prophète en son pays.
Pradier lui-même aimait à raconter que, dans sa jeunesse, allant à l'école ou revenant à la maison paternelle, il avait coutume de jeter des pierres au seul buste de Jean- Jacques qu'on connût alors à Genève. Le jeune Pradier, en prenant ce buste comme tête de Turc... ou même d'Arménien, manifestait le sentiment qu'on avait alors de cette gloire nationale, et contrefaisait en gestes énergiques les conversations qu'il avait enten-
dues autour de lui. Regrettant plus tard ses vivacités d'écolier, il se proposa, bien qu'il n'eût jamais alors touché un ciseau et ne sût même pas ce qu'était un ébauchoir, de remplacer par une belle statue la médiocre effigie qui avait pu justifier ses mépris. Voilà symbolisé en quelques lignes le progrés de la réputation de Rousseau. Les Genevois, pour l'avoir méconnu, banni, le portent au pinacle, et Pradier est mieux qualifié qu'un autre pour exprimer le remords d'un peuple qui, ayant fait erreur, croit réparer ses torts en élevant des statues ou en frappant des médailles au revers desquelles les guirlandes de pervenche ne parviennent pas à combler les dédains de jadis. Une lithographie romantique laisse à supposer que Jean-Jacques, ayant quitté les Champs-Elysées, revient aux rivages de son enfance et, inattentif aux montagnes de Savoie qui se profilent dans un lointain vaporeux, contemple, rêveur, l'île où s'élève maintenant sa statue et que lui désigne un enfant. Le siège romain sur lequel il est assis, la toge dans laquelle il est drapé s'accordent mal avec l'idée que nous nous faisons du promeneur solitaire, herborisant et cherchant parmi les choses de la nature le rythme de sa pensée et de son cœur ; cependant c'est bien l'attitude qu'il a indiquée lui-même dans les Confessions, celle d'un homme qui se jette hors du lit pour noter une idée, prend à peine le temps de se vêtir et, saisissant un crayon, retenant les tablettes sur ses genoux, va fixer les périodes qu'il a retournées dans sa tête pendant les longues insomnies. S'il pouvait revenir, Rousseau se reconnaîtrait peut-être sous les traits que le sculpteur lui a prêtés ; mais j'imagine qu'il ne manquerait pas de comparer avec amertume l'estime qu'on accorde aux vivants et l'enthousiasme qui s'attache aux morts...
D'autres, considérant la Réforme comme la page qui résume tout le passé de Genève, veulent rendre hommage à sa tradition nationale en élevant un monument aux Réformateurs.
Renan, visitant un jour le cimetière de Tréguier, se demande devant les tombes aux dalles cachées par l'herbe, aux noms effacés par la pluie et le vent de mer, à quoi ont servi les existences de ceux qui gisent là ignorés, et il se répond à lui-même que, s'il est
bien difficile de singulariser leurs œuvres, chacun d'eux a du moins apporté sa part à l'œuvre commune et qu'à eux tous ils ont édifié le village où l'on continue à naître et à mourir, De même, la tradition de Genève n'est pas faite seulement des deux moments où l'Europe avait les yeux tournés vers elle, des années que vécurent Calvin et Jean- Jacques, de la gloire qui s'attache à cette intelligence et à ce cœur proclamés inimitables. Elle se compose de tous les moments et de tous les hommes qui ont collaboré à sa renommée. Cette ville, que l'on a coutume d'appeler « la Rome protestante», a été avant tout une ville épiscopale. Derrière le mur des Réformateurs, il y a l'enceinte des évêques. Par delà une Genève adoptée par Calvin et par les étrangers comme un refuge cosmopolite de la discussion religieuse, je retrouve sans peine une Genève catholique, complète, harmonieuse, dont le vieux plan tout à l'heure me montrait les maisons tournées vers la flèche de Saint-Pierre-aux-Liens ; je rencontre les signes d'une église organisée et puissante et la capitale d'un des plus beaux diocèses de la chrétienté : le canton de Genève, le canton de Vaud, au couchant de l'Aubonne, le pays de Gex, le val de Chézery, la Michaille, le Valromey, la Chautagne, Albens et Rumilly, les Bauges, les lacs Léman, d'Annecy, du Bourget; cinq cent cinquante-huit paroisses; un chapitre cathédral de trente membres appartenant à la noblesse ou docteurs en Sorbonne ; quatre abbayes de cisterciens, Aulps , Bonmont, Chézery, Hautecombe ; quatre abbayes de cisterciennes, Bellerive, Bonlieu, Sainte-Catherine, Le Lieu ; quatre abbayes de chanoines réguliers de Saint- Augustin, Abondance, Entremont, Filly, Sixt; deux prieurés du même ordre, Peillonnex et Ripaille ; six chartreuses d'hommes, Aillon, Arviéres en Valromey, Oujon dans le Pays de Vaud, Pomiers, Le Reposoir, Vallon;