CAROUGE
fant l'améthyste qui retenait son manteau, posant sur ses genoux son bonnet carré et, dans un geste de bénédiction, étendant les mains vers les Visitandines, qui l'écoutaient assises autour de lui, il leur expliquait que les «robes de layne représentent patience et douceur d'agneaux... blanches guimpes, pureté de conscience... voiles noirs, mort au monde... et cheveux coupés, qu'il n'y faut plus penser ». Il les initiait à la symbolique des couleurs, leur disant que le jaune d'or signifie le Saint-Esprit, que le blanc appartient aux fêtes de la Vierge, le violet au carême, le vert aux jours qui ne se recommandent d'aucun mémorial, le rouge et l'amarante aux triomphes et aux adorations, et le noir aux sépultures. Il composait avec elles le chant que les religieuses psalmodient encore aujourd'hui, les préparait doucement à fonder de nouveaux ordres, au premier beau temps, accueillait les novices, Marie-Aimée de Blonay, Adrienne Fichet, Marie du Chastel, leur donnait l'habit de veuve, les provoquait à des exercices de piété et organisait avec méthode le rayonnement de son idée dans la France catholique, à Lyon, Moulins, Grenoble, Chambéry, Nevers, Paris, Bourges, Dijon.
Il apportait malgré lui dans ses yeux un reflet du monde et répandait en ses entretiens un peu de la préciosité contemporaine, effeuillant avec les premières Visitandines les bouquets que Madame de Charmoisy avait déjà cueilHs. Par exemple, désirant les entraîner à la vie dévote, il leur lançait des cartels de défi et décrivait des armoiries à leur intention : un cœur percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines, et servant dans la clavure à une croix qui le surmontera, et gravé des noms de Jésus et de Marie. Les heures s'écoulaient très douces, répétant les mêmes gestes, rappelant les mêmes pensées, et il semblait aux femmes réunies autour de l'évêque qu'elles continuassent la conversation de la veille, qu'un souvenir de la Chambre Bleue passât dans la galerie et qu'il y eût des trophées sur les murs tendus de cretonne à fleurettes, tant les propos contenaient d'aménité fleurie.
Il arriva par hasard qu'un soir d'Epiphanie, comme elles avaient tiré le gâteau des Rois et réservé une part au fondateur de leur ordre, la fève lui échut : « Je suis roi de bon jeu en votre maison», écrivit-il à la mère de Chantai. Et vraiment, il était le roi de cette maison. Elles s'exaltaient à l'entendre, voulaient faire de grandes choses, des choses disproportionnées, mais lui, en souriant, les ramenait toujours à la mesure de
ce qu'elles pouvaient faire. Elles se confessaient souvent, trop souvent, « aimant mieux dire du mal d'elles-mêmes que de n'en point parler », transformant la tendresse de leurs cœurs en songes inexprimés, et gravitant autour de lui à la manière de sainte Claire ou de sainte Thérèse autour de François d'Assise et d'Ignace de Loyola. De même que sainte Claire aimait à s'appeler la petite plante du bienheureux d'Assise et brodait pour lui des nappes d'autel, Jeanne de Chantai filait à l'usage de François de Sales une mitre d'or. C'est à ce sentiment extrêmement déhcat que la petite-fille de la baronne de Chantai, Madame de Sévigné, faisait allusion quand elle écrivait à sa fille, Madame de Grignan : « Ma grand'mére et l'amour de Dieu de notre grand-père saint François de Sales étaient aussi spirituels que sainte Thérèse»...
Lui, cependant, qu'un désir naturel de plaire amenait à raffiner davantage les spéculations théologiques et à parler un langage d'une spiritualité trop précieuse, il s'étonnait et s'attristait que ces femmes, qui autrefois avaient fait des victimes, fussent maintenant ses captives, et qu'aux instants de la prière elles parussent soulevées par de puissantes ailes. II se méfiait beaucoup de leur attachement, qui va toujours à l'homme plus qu'à l'œuvre, qui les conduit à chercher l'apparence physique d'un écrivain ou d'un prêtre à travers le rideau bien trompeur du livre et, je n'ose dire, du sermon. Pendant sa retraite au château de Thorens, avant sa consécration épiscopale, il s'était tracé à lui-même un règlement de vie et n'avait eu garde de négliger les moindres détails du costume; il s'appliquait maintenant à mettre ses habitudes en conformité de ses principes, et il évitait de ressembler à ces prélats qui, portant des habits de soie, des escarpins, des gants parfumés, des manchons fourrés, dissimulant leur tonsure, portant la barbe pointue et les moustaches effilées, entraient dans leur église comme un mousquetaire dans un salon. Autant il voulait de pompe pour les cérémonies religieuses, estimant