ENTREMONT RELIQUAIRE
de Tamour de Dieu, qu'ont été débattus et résolus les démêlés judiciaires, religieux et littéraires du dix-septiéme siècle, que plus tard est mort l'évêque Rossillon de Bernex, l'ami de madame de Warens : leurs allées et venues ont peuplé le silence de cette cour, retenti dans l'escalier que je viens de gravir.
Le jurisconsulte Favre, dont le code fait encore autorité en matière de droit sarde, devait naturellement se lier avec François de Sales, que ses études à Padoue destinaient, lui aussi, à la magistrature. Chargés l'un et l'autre, et souvent ensemble, de missions délicates par leurs souverains temporels, envoyés de concert à la cour de Paris ou du Piémont, liés aux ducs de Nemours et de Savoie par la reconnaissance, à la noblesse des environs par leur parenté, tous deux adversaires résolus du protestantisme, humanistes passionnément épris de culture classique, ils allaient invinciblement l'un vers l'autre et s'appuyaient l'un sur l'autre. Les multiples séparations provoquées entre eux par les tracas habituels d'une existence bien remplie, en leur étant insupportables, affermirent sans doute cette amitié. Ils s'écrivaient alors de préférence en latin, qu'ils possédaient parfaitement, en français quelquefois, où ils étaient passés maîtres. Les anniversaires de leur première rencontre, le retour des fêtes qui leur donnaient l'occasion de se réunir, les affaires qui les intéressaient étaient les prétextes de ces épîtres limpides, clairvoyantes, où les pointes d'esprit font au milieu des périodes cadencées comme les fleurs au milieu d'une prairie dans un tableau de primitif. On pourrait dire que, s'affligeant des mêmes inquiétudes, ils souffraient presque des mêmes maladies. François de Sales, convalescent, écrivait à son ami Favre : « Je regrette que vous ayez tant souffert de ma petite fièvre, j'allais presque dire notre fièvre comme s'il y avait entre nous communauté de maux et de biens ». A ces paroles charmantes, qui décèlent des inquiétudes partagées, une intimité subtile, la résonance attendrie d'une souffrance humaine dans une autre sensibilité, on croirait lire madame de Sévigné écrivant à sa fille : « Ma chère enfant, j'ai mal à votre poitrine. »
Comme s'il eût voulu marquer avec plus de force ce qu'il y avait d'exquis et de rare dans ces échos d'amitié, il ajoutait : « Elles passent donc, ces années temporelles, monsieur mon frère, leurs mois se réduisent en semaines, les semaines en jours, les jours en heures et les heures en moments, qui sont les seuls biens que nous possédions... mais nous ne les possédons qu'à mesure qu'ils périssent. » Ainsi, sa puissance d'aimer, déviée sous l'influence de la religion, se transformait en tendresses amicales, charitables ou amoureuses, les unes se disputant un peu les autres.
L'hôtel Favre l'attirait autant que la Galerie et la demeure de Madame de Charmoisy. Jacqueline Favre, avant qu'elle ne fût entrée à la Visitation, l'accueillait, grave et belle comme une muse de la Renaissance, et le conduisait à son père qui ressemblait, au milieu de ses livres, avec sa grande barbe et sa robe, à quelque alchimiste en méditation. Ils s'occupaient de controverses ou, discutant de leurs affaires, ils préparaient et favorisaient en secret le mariage de Louis de Sales avec Jacqueline Favre, ayant deviné l'idylle. Le marteau de la porte retentissait encore, et d'autres arrivaient, peut-être les deux fils du président, René, juge-mage d'Annecy, et Claude, sieur de Vaugelas, qui bientôt
ANNECY : ESCALfER DE L ANCIEN HOTEL DE VILLE, I77I
fixerait l'usage de la langue française, le frère de l'évêque Louis de Sales, occupé de son amour, Alphonse del Bene, abbé de Hautecombe, Honoré d'Urfé, qui venait de Chambéry. Camus, évêque de Belley, amenant avec eux leurs amis, tous éloquents, diserts, portant le bonnet ou l'anneau des docteurs en droit ou en théologie. Je suppose volontiers que, pour les affiner et les assouplir encore, s'il était possible, il se mêlait à eux quelques femmes et que, devenant un peu les dames de leurs pensées, elles apportaient un élément de merveilleux dans ce cénacle.
François de Sales et le président Favre, désireux de rapprocher davantage tous ces beaux esprits, peut-être même de les discipliner à des idées qui s'imposaient à eux-mêmes avec tant de force, eurent la pensée de les réunir en une Académie dont l'emblème serait un oranger, la devise Fleurs et fruits, et qui, en dispensant à la fois des leçons utiles et agréables, s'appellerait précisément l'Académie florimontane. Il en est un peu de cette compagnie comme des trois chambres de rhétorique à Anvers, qu'on nommait la Giroflée, le Souci, la Branche d'Olivier ; elle s'apparente à cette Académie de Clémence Isaure à Toulouse, dont les « serviteurs » recevaient des couronnes d'amarantes, d'églantines, de violettes, des guirlandes tressées avec des soucis d'or et d'argent. On y controversait de théologie, de jurisprudence, de science et de belles-lettres, mais surtout on y faisait échange, en prose et en vers, de beau langage.
De même qu'une gerbe de fleurs nouée par la bouquetière Glycera introduit à la Fie dévote, de même la porte de l'hôtel Favre, avec ses colonnes et son fronton, en s'ouvrant sur cette académie que la blanche fleur de cire emplit d'un parfum de gloire, paraît s'ouvrir sur un jardin de la Renaissance où des bergers soupirent sous le feuillage sombre en cueillant des fleurs et des fruits.
C'est un parterre entouré de galeries en charpentes, de berceaux en treillis ; les broderies de la pierre se retrouvent dans les broderies contournées des buis et se déploient comme les ornements sur une pièce de damas ; les fleurons, les rinceaux et les palmettes s'entre-croisent au travers des guillochés et des frises, et parfois s'enchevêtrent et s'embrouillent à dessein, pareils aux labyrinthes qu'on voyait au moyen âge dans le choeur des églises, et que suivaient à genoux ceux qui ne pouvaient aller en Terre-Sainte... Au delà du potager en miniature, le verger d'amour, un endroit verdoyant, ombragé, semé de « ne m'oubliez my », de marguerites et de mélancolie, la gloriette au treillis garni de chèvrefeuille et de vigne, favorable aux confidences comme l'échauguette était propice aux guets, conduit les promeneurs au vertugadin cintré, ourlé de gazon, qui s'interpose comme un écran entre eux et le reste du monde. Ils errent à l'aventure dans ces jardins inspirés du Songe de Polyphile et mystérieux en effet comme un rêve d'Armide : jardins mesurés qui se suffisent à eux-mêmes, où l'espace est compté comme une matière précieuse et le plus souvent gagné sur un ancien rempart, ou limité par les arches d'un cloître. Les plats en trompe-l'œil de Bernard Palissy étalent leur faune parmi le feuiUage sombre des
ARRIVÉE DE ROUSSEAU A ANNECV, d'après UNE ESTAMPE DE STEUBEN