CHAMBÉRY : LES CHARMETTES
de Clérambault, l'Introduction à la vie dévote et le Traité de l'Amour de Dieu. L'abbé Gaime et l'abbé Gâtier, tous deux prêtres savoyards, par conséquent d'un pays où François de Sales était canonisé et entouré d'une auréole de sainteté, ont certainement dû parler à leur compagnon de hasard de cethomme pour qui l'essentiel n'était pas de croire,mais de faire. Mais nous n'avons pas besoin de cet aveu, car cet aveu se trouve entre les lignes, et c'est peut-être ce que Jean- Jacques a cru dissimuler que nous lisons le mieux dans chacune de ses oeuvres. Lui qui aimait tant à herboriser et qu'on a représenté le plus volontiers se promenant dans la campagne avec un bâton taillé dans une branche, et tenant une fleur entre les doigts, et qui a cherché sur les montagnes de Vevey, au sommet des rochers de Meillerie, sur les sentiers des Charmettes, à la Grande-Chartreuse et jusqu'en Angleterre, à Wooton, les plantes d'un herbier idéal, a toujours regardé cts plantes moins en ellesmêmes que comme des êtres un peu obscurs que nous méconnaissons, et qui sont tendres, mystérieux, que l'on caresse de la main, comme si l'on voulait faire passer en eux toute la sensibilité dont nous sommes capables. Il a composé, lui aussi, un bouquet spirituel, et les légendes de son herbier sont des devises de morale. Chaque jour plus persuadé « que les loisirs livrés à la contemplation de la nature sont les moments de la vie où l'on jouit le plus délicieusement de soi », il s'adonnait chaque jour davantage à la botanique, détournant sa puissance d'aimer des hommes vers les arbres et les plantes, n'étudiant la nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de
l'aimer et de reconnaître en elle le triomphe d'un être supérieurement organisé. Et surtout, dans presque tous ses écrits, il a exprimé un rêve qui se confond avec le rêve de François d'Assise et de François de Sales. Il n'a, lui aussi, regardé les maisons et les coins de nature que pour y placer en pensée sa vie telle qu'il la comprenait ; il les a d'autant plus considérés qu'ils étaient plus isolés ;' sa misanthropie n'est pas autre chose qu'un désir de solitude ; toujours il a voulu se construire ce qu'on appelait au dix-huitiéme siècle un ermitage, et la maison des Charmettes, la cabane d'Ermenonville lui sont un peu ce que la retraite de Saint-Germain pouvait être à l'évêque d'Annecy.
Je ne veux pas trancher en quelques mots d'obscurs problèmes de filiation mentale, mais je suppose volontiers que le catholicisme, vu à travers les livres que l'évêque Rossillon de Bernex n'avait oas ^^^ charmettes : la chambre de madame de warens
manqué de prêter à sa « fille » et par contre -coup, à Jean-Jacques Rousseau, lui ont révélé à lui-même ses prédilections obscures, et qu'en les rythmant plus tard sur un mode sonore et passionné, il se souviendra des causeries de l'abbé Gaime et de l'abbé Gâtier, et semblera créer ce qu'il aura simplement imité en se ressouvenant.
Il venait d'un christianisme austère, qui semble avoir la pudeur de sa solennité ; il allait au catholicisme, qui est une religion plus tendre, plus proche du cœur humain et qui, elle aussi, a des raisons que
la raison ne connaît pas. Il y allait un peu comme, en enfant privé de sa mère, il était allé vers M""* de Warens, sûr qu'une « religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au paradis », et il y avait dans sa nouvelle croyance, comme dans son nouvel amour, un mélange incestueux de raison et de sensualité. De même que le joli couplet de Tircis, chanté sur l'accompagnement du théorbe, avait alarmé ses premiers rêves, de même une hymne religieuse, entendue le jour de Pâques fleuries, dans le moment que M"" de Warens allait entrer à l'église, l'y avait entraîné à sa suite. Affecté par le son des cloches, par un regard de femme, par une campanule qui se balance au bord d'un chemin, entraîné par sa sensibilité dans des désordres qui ne font que prouver sa sensibilité même, ballotté par la vie, sevré des tendresses maternelles, rapidement oublié par son père, affolé par la crainte du lendemain, violent et sensuel à cause de sa timidité même, comme les peureux sont téméraires par accès, il incline naturellement son cœur vers ces troubles, ces alarmes, qui sont inséparables de la dévotion ; mais, se prêtant mal aux visées qu'on a pour lui, à tout projet d'éducation suivie, il se refuse à devenir un curé de village, pour n'être plus qu'un chanteur de lutrin, et il quitte avec joie le séminaire pour entrer à la maîtrise.
J'ai fait comme lui, je suis allé au séminaire, où l'on m'a montré la cellule qu'il avait occupée et qui a longtemps servi de réduit poussiéreux aux livres peu canoniques, entachés d'hérésie, jusqu'à la petite rue qu'ont animée tour à tour les allées et venues de François de Sales et de Jean-Jacques, et qui est si intimement liée à leurs souvenirs