ENTREMONT VIEUX
d'encens se mêlait au retour passionné d'une phrase, et Jean- Jacques reconnaissait en elle ce qui l'avait ému dans le recueil de Clérambault, que Maman lui avait prêté, et dans la cantate d'Alphée et Aréthuse, qu'il préférait à toute autre. Un chœur murmurant l'enveloppait de ses ondes sonores ; dans cette église déjà vieille, il ne tombait pas dans la dévotion, mais dans un mysticisme d'imagination et d'art. Les sons de l'orgue agissaient sur lui en sourdine ; plus leur mélodie était douce, plus elle faisait éclore son rêve profane et vibrer sa sensibilité. A la grave réplique du plain-chant répondait la tendre mélodie de Chérubin ; elles balançaient leurs notes profondes et douces, arrêtant la double cantiléne sur un ton de question. Ainsi Rousseau apparaissait comme le bel adolescent du Concert de Giorgione, et rien ne le peut mieux définir que ce tableau qui, vrai en Italie au seizième siècle, vrai à Annecy au dix-huitième, est d'une humanité générale : un moine tout de noir vêtu, joue du clavicorde ; mais, en promenant ses doigts sur le clavier, il tourne son visage pâle, émacié, vers un homme chauve, en camail sombre, en rochet blanc, qui d'une main s'appuie sur son épaule, et de l'autre tient le manche recourbé d'un luth; l'un et l'autre semblent absorbés par une inspiration surnaturelle, mais à côté d'eux, bien en vue, un page habillé à l'espagnole, portant sur ses cheveux bouclés une toque à plumes blanches, subit l'ascendant de la musique religieuse qui ravit le moine, apaise le joueur de luth, et, troublé, paraît contempler un être visible pour lui seul. Cet adolescent, à qui la musique révèle sa puissance de tendresse, et qui se complaît en l'écoutant à sa volupté intérieure, n'est-ce pas tout Jean-Jacques, vivant à l'ombre des cathédrales, subissant l'influence mystique, évoluant parmi les prêtres, des vieux, des jeunes, et juxtaposant les élans les plus profanes avec les extases les plus divines? Il semble que la poésie de ces préludes ait répandu sur toute sa vie sentimentale un jour plus fin et plus suave, et qu'elle n'ait été que l'accompagnement des notes magiques qui exprimaient son ravissement intérieur.
M"' de Warens avait coutume de réunir chaque semaine, chez elle, les musiciens de la
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