DÉFILÉ DES ÉCHELLES
cathédrale... II y avait là, entourant M. Le Maître au clavecin, Jean- Jacques, avec sa petite flûte à bec, le vieux charpentier, assis devant sa contre-basse, le petit abbé blondin accordant son violon, et debout, prête à chanter, Eléonore de Warens... C'étaient des arpèges légers, bruissants, doux et fluides, et soutenant de leur sonorité fragile la chaude mélodie d'une voix de femme, la phrase passionnée du violon, les accents graves de la contre-basse, la douceur pastorale du hautbois, comme un treillis supporte et dirige l'exubérante floraison d'un rosier touffu et ardent. Sur le couvercle et sur les bords du clavecin, né pour des airs que l'on soupire, se déroulaient les scènes blondes de l'automne effeuillant les bosquets; un Amour, le doigt sur la bouche, imposait le silence aux couples qui erraient, se taisant, à la veille de ne plus s'aimer ; l'andante gracieux et mélancolique passait sur le bois satiné, jetant ses notes comme une guirlande d'une branche à l'autre et se frayant dans les sous-bois fleuris un chemin jalonné de rubans oubliés par les bergères. Sur les trumeaux, au-dessus des portes, les attributs de Céladon se mêlaient aux attributs d'Astrée, et le grand chapeau de paille recouvrait à moitié les pipeaux,
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GORGES DE CHAILLES
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la musette, l'arrosoir, le râteau, que traversait de part en part la houlette du berger. Le feu rougeoyait dans l'âtre, jetant des clartés vives sur les boiseries grises, allumant des incendies dans les regards, sur les glaces, apportant dans ce petit salon, qui réunissait l'hiver quelques amis, le souffle de la poésie printaniére. L'imagination de Jean- Jacques, emportée par la fantaisie légère, l'élégance folle, la grâce heureuse de ces airs d'antan, s'inclinait maintenant vers un songe pastoral, comme, attirée par la gravité des hymnes, elle avait penché vers un songe franciscain de tendresse mystique. Les fenêtres de cette vieille maison savoyarde s'ouvraient dés lors, bien au delà des ruisseaux et des jardins, sur la campagne, les lacs tranquilles au clair de lune, les pâturages animés des sonneries des troupeaux, les forêts emplies d'un murmure de cascades, et déjà il respirait les herbes et les fleurs dont il emprisonnerait le parfum entre les feuilles de son herbier, et il suffisait que les modulations se précipitassent, en précisant leur mesure, en accentuant leurs ïambes, pour qu'il vît évoluer au miUeu d'une prairie une ronde de pâtres.
Ainsi la musique lui révélait la nature, de même qu'elle lui avait révélé sa tendresse, et ce qui naissait en lui, ce n'était pas un désir de la connaître dans ses contours précis, dans ses linéaments robustes, mais de la reculer à l'infini dans une vapeur bleuâtre de champs élyséens et de l'accorder toujours à ses états d'âme. Il était prêt à l'aimer comme à aimer n'importe quelle femme, à la goûter dans ses parfums, son atmosphère, sensible à une impression fugitive, ému par un oiseau qui passe, une odeur de foin, une planche jetée sur un ruisseau, un saule crevassé, un sentier dans un taillis, et considérant toujours la
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nature comme Hubert Robert et M™° Vigée-Lebrun la peindront d'après lui, sinon en larges coups de pinceau, du moins en touches légères. Ainsi, deux siècles plus tard, il devait chercher dans les campagnes de Savoie, la trace d'Honoré d'Urfé, et c'est précisément sur la route que suivait Honoré d'Urfé, quand il allait en pèlerinage au Villaret, à la chapelle du bienheureux Lefebvre, qu'il a placé la scène du cerisier. Sylvandre, lui aussi, était monté sur un cerisier et il avait jeté des rameaux chargés de fruits aux jeunes femmes assises sur l'herbe, près d'un petit ruisseau coulant sur le gravier. Mais tandis que Sylvandre, descendu de l'arbre, avait offert à Diane les plus beaux fruits, galamment, en lui baisant la main, Rousseau, perché sur les branches comme un bellâtre, les avait jetés à Mademoiselle Galley, dans le creux du fichu, au long du « venez-y voir », et lui avait crié en riant : « Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! » Non content du décor champêtre, des ruisseaux limpides, des sentiers fleuris de pervenches, des cerises rouges qui tombent sur la mousse, il avait ajouté à la révérence du berger un détail graveleux dans le goût de son temps.
Le rêve pastoral ébauché près de Thônes, il semble bien que Jean-Jacques l'ait réalisé aux Charmettes, dans les environs de Chambéry, et qu'il ait trouvé sur les bords de la Leysse ce que Sylvandre cherchait aux rives du Lignon. Là encore, on dirait que les heureux amants, destinés à vivre des Astrées dévotes, les aient vécues à l'ombre des grands souvenirs du siècle passé : en effet, cette terre où Madame de Warens était venue à la fin de l'année 1736, le président Favre l'avait achetée en 1596 de Messire Emmanuel de Gorrevod, et j'ai lu dans sa Correspondance une lettre adressée à François de Sales et
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datée des Charmettes \ Madame de Warens qui, à la prière de l'évêque Rossillon de Bernex, avait été accueillie à son arrivée à Annecy par une arriére-petite-niéce du président Favre, supérieure des Visitandines, et hospitalisée dans ce couvent pendant les quelques jours qui précédèrent son abjuration, parut encore, en venant aux Charmettes, rester fidèle à je ne sais quelle obscure prédilection. Son premier geste, en arrivant, fut de transporter à côté de sa chambre à coucher un oratoire qui se trouvait en dehors de la maison, sur le bord de la route, et de le consacrer à Notre-Dame des Ermites. En rapprochant ses dévotions de ses intimités, si près, que la chapelle semblait être le boudoir de la chambre, ne continuait-elle pas à vivre dans un doux halo mystique } Fétichisme de bourgeoise galante plutôt que dévotion de femme vraiment pieuse, mais
' La seigneurie des Charmettes, au moment où elle fut achetée par le président Favre, dépendait de la paroisse Saint-Léger à Chambéry ; elle comprenait douze maisons et, à travers les vicissitudes des années et des successions, l'une d'elles était venue à M. Noëray (sic), qui la louaà Madamede Warens, et une autre à M. de Conzié qui, ayant abandonné le service en 1733, vint s'y fixer près de sa mère, Louise Favre de Féliciades Charmettes, dont la sœur était précisément la supérieure de la Visitation, qui, à la prière de l'évêque Rossillon de Bernex, reçut Madame de Warens à son arrivée à Annecy et l'hospitalisa au moment de son abjuration (août-septembre 1726). M. de Conzié fut le familier de Madame de Warens et l'ami de Jean- Jacques Rousseau.
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