CHATEAU LANNOY DE BISSY
ment, il faut examiner ce roman, non pas dans sa secrète et modeste réalité, mais dans l'auréole qu'il a projetée. Tous nous avons fait le pèlerinage; nous nous sommes levés nous aussi avant le soleil, et nous avons monté par un verger à mi-côte, et nous avons tressailli au détour d'un sentier, quand nous avons vu pour la première fois, entre les branches, les volets entr'ouverts de la chambre de Maman. Nous avons fait ce pèlerinage à chaque saison de l'année : nous avons vu la neige rose tomber en avril des cerisiers, les glycines jeter en juin leurs grappes mauves sur les vieux murs, les chrysanthèmes, en automne, couvrir les plates-bandes de leurs couleurs désenchantées, la neige tomber l'hiver sur les montagnes comme sur les cheveux de M™^ de Warens; et, de même qu'ayant nommé les mois avec une fleur, comme Fabre d'Eglaritine, nous avons choisi le printemps pour essayer de revivre par la pensée ce roman printanier, de même nous avons choisi, entre toutes les heures, celle du couchant, parce qu'elle exprimait mieux que toute autre le charme volatil de cette aventure, où des éclats juvéniles se mêlent à une tranquillité un peu lasse. A cette heure, en effet, Jean-Jacques regardait au loin la
silhouette du château château de la serraz
de Chambéry, comme autrefois de Bossey il regardait la flèche de Saint-Pierre .
Et de même qu'à Bossey, il voyait le Saléve, il apercevait maintenant les montagnes des Bauges, étageant pareillement leurs falaises, séparées par des bandeaux de verdure ; à mesure que le soleil décUnait, les falaises grises, dont il avait
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fait des gradins de feux, s'éteignaient une à une, et bientôt la plus élevée étant revenue elle aussi au gris d'ardoise, il n'y avait plus tout au sommet qu'une petite échancrure dentelée, qui brillait encore quelques instants d'un incendie plus précieux, parce que plus rare, et finissait par s'apaiser dans le crépuscule.
Nous venons aux Charmettes, non pour y chercher la genèse d'un traité de politique ou d'éducation, mais pour cueillir, au bord des chemins, la pervenche que Jean-Jacques a offerte à M"' de Warens. Etrange prestige des sentiments sur le cœur humain ! Nous serons toujours plus sensibles à une aventure d'amour, même la plus banale et la plus frelatée, qu'à la plus belle spéculation d'idées. Jean-Jacques est célèbre, non pas à cause de son « intelligence commune » , mais de « son cœur inimitable » ; ce qui le réhabilite à nos yeux, et précisément ce qui a dressé contre lui les bureaux d'esprit , c'est d'avoir eu la faiblesse de se répandre en ses livres, au lieu de se raidir contre l'émotion de sa vie. Nous venons aux Charmettes, parce qu'elles rappellent sa liaison avec la temme qui, entre toutes celles qu'il a connues, lui a laissé les souvenirs les plus persistants. Elle a été son premier amour et, tandis que l'acacia d'Eaubonne s'est flétri, la pervenche qu'elle lui a montrée dans la haie ne s'est jamais fanée; tandis que nous avons presque oublié les noms d'Epinay et d'Houdetot, nous