‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 8 sur 54 · CHATEAUFORT SUR LE FIER · texte numérisé non relu

CHATEAUFORT SUR LE FIER

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chapelle des Macchabées, dont on a fait tour à tour, par excès de zèle apostolique, un grenier à blé, une poudrière, un dépôt de salpêtre, une école, une salle d'architecture, reste debout. On l'a restaurée vers 1888; mais n'est-ce pas un contre-sens esthétique, une erreur sentimentale que de vouer à un culte qui proscrit les images une de ces églises qu'on appelait autrefois la Bible des pauvres, tant elles contenaient de représentations figurées de l'Ancien et du Nouveau Testament, que ce compromis entre les iconoclastes et les fervents de l'art, que cette cathédrale restaurée à grands frais à laquelle on arrache ses verrières pour les fixer aux fenêtres d'un musée, et n'y a-t-il pas à Genève assez de vrais artistes, de généreux esprits, pour comprendre que la religion ni la politique ne sont débattues en cette cause et qu'on doit laisser à une cathédrale ce qui a été rêvé, voulu, exécuté à son intention?...

Ainsi donc il nous faut imiter ces voyageurs qui, venus de France par le col de la Faucille, considéraient Genève comme le préambule obligé de la Savoie. Je n'ai qu'à regarder le vieux plan dont je parlais tout à l'heure pour voir que les routes, qui semblaient se donner rendez-vous à la flèche de Saint-Pierre-aux-Liens et s'y réunir comme en un carrefour, conduisaient toutes à des églises ou à des postes savoyards. L'une s'en va par delà Lausanne au château de Chillon ; l'autre conduit à Gex; une autre au fort de l'Ecluse, poste avancé des princes de Savoie contre les entreprises du roi de France ; l'autre, vers le Mont-de-Sion, c'est-à-dire vers Chambéry ; une autre vers Thonon, Ripaille et le Chablais; une autre vers Bonneville et le Faucigny; une autre au château d'Etrembières , aux bailliages de Gaillard et de Nernier, à la chartreuse de Pomiers , à Annecy, au château des ducs de Genevois-Nemours. Il m'est impossible de ne pas imaginer ces chemins que suivit François de Sales dans ses tournées pastorales et, plus tard, Jean-Jacques Rousseau en quête d'un gîte amoureux, sans cesse animés de prêtres et de soldats, d'ambassadeurs ou de marchands, de

princes ou de rêveurs . Tantôt ce sont les pèlerins d'Allemagne, descendus en longues files noires des pentes du Jura et se rendant avec un murmure d'oraisons, un bruit d'amulettes à Saint-Jacques de Compostelle ; tantôt les mercenaires suisses gagnant l'armée du roi de France ; tantôt les députés des Etats-Généraux de Savoie, à qui le duc Amédée VIII veut demander un subside, pour supporter les charges de la papauté ; tantôt les paysans du Faucigny, du Chablais apportant aux foires de Genève les légumes et les fruits de leurs jardins, le bois de leurs forêts, le granit de leurs carrières, ou les nobles Savoyards achetant aux Milanais, dans leurs hauts bancs, les draps brodés d'or ou les armures damasquinées ; tantôt les princes de Savoie, allant de leur villa de Ripaille à leur palais de Chambéry ou à leurs domaines d'Italie,

et faisant étape au couvent des cordeliers de Rive.

Convois de triomphe, comme celui de Bonne de Bourbon :

litières portées à bras ou traînées par des chevaux, décorées de peintures ou rehaussées de damasquin vert, colliers de cuivre, attelles aux armes des princesses, harnais de velours rouge, équipages conduits par deux chevaucheurs aux étriers dorés.

Convois de mort, comme celui du comte Rouge, qu'on transporte de Ripaille à l'abbaye de Hautecombe ; le patriarche de Jérusalem, l'évêque de Saint-Jean-de-Maurienne, les abbés d'Aulps et de Filly, les seigneurs de Langin, de Mons, Boniface de Challant et Jean du Vernet accompagnent le corps embaumé d'aromates ; à l'entrée de chaque paroisse atten-

SERRIÈRES EN CHAUTAGNE

dent les gens du peuple, conduits par leurs curés ; à la tombée de la nuit, à la lueur des torches, au son des cloches, le convoi entre à Genève, escorté des dominicains, du chapitre de Saint-Pierre, et dépose le cercueil à la cathédrale, où retentissent les prières des prêtres, des vagabonds et des lépreux.

Le lendemain, le cortège dépasse Saint-Juhen, le

château de Viry, l'Eluiset, la Maison-forte de Noveiry, Chaumont, caché dans un repli de la montagne à l'abri de ses tours, Frangy au creux des vallées, le défilé des Usses, s'embarque au port du Regonfle et, naviguant sur le Rhône, le canal de Saviéres, le lac du Bourget, salué par les seigneurs de Seyssel, de Châteaufort au confluent du Fier, de Mécoraz et de Châtillon, arrive enfin à l'abbaye de Hautecombe .

Honoré d'Urfé, dans les Epitres morales, montre à son ami Agathon « le Rhône qui, durant tout son cours, retient sa ravissante impétuosité, quoiqu'il passe dans un pays assez plein... Et cela d'autant plus que, prenant sa source en les grandes montagnes du Valais, il se donne un tel branle, qu'il ne peut s'arrêter que dans la mer... et toutes fois les grands lacs du Bourget et de Lausanne, qui peuvent se nommer de petites mers, ou pour le moins de grands abymes d'eaux, sont si paisibles, que bien souvent il n'y a qu'une petite frizure qui leur replisse le front». Je suppose qu'en racontant la vie du prince, le panégyriste n'eût pas manqué, suivant le goût de son temps, de reprendre cette comparaison, s'il avait pu la connaître, et de s'en servir comme d'une parabole pour faire allusion au dernier voyage accompli par le mort et au repos enfin trouvé dans ce monastère.

Adossé aux escarpements de la Dent du Chat, il laisse tremper ses bouquets de saules et mire son campanile dans l'eau du Bourget. Son apparence ne correspond en aucune manière à son nom, qui désigne dans la montagne les creux sans issues. On a peine à croire qu'au temps de Robert de Molesmes, une solitude aussi souriante ait retenu des moines partis de Saint-Jean-d'Aulps. Suivant la coutume de leur ordre, ils choisirent tout d'abord une vallée fermée de montagnes, près de Cessens, où noble Gautier d'Aix leur donna une terre appelée la Haute-Combe, et ce n'est que plus tard, en 1 125, qu'ils adoptèrent ce paysage romantique, en ne gardant que le nom de leur première demeure. Peut-être en effet ne trouve-t-on pas là, comme à Saint-Jeand'Aulps, Abondance ou Sixt, la môme harmonie entre le décor et la pensée cistercienne ; on en veut un peu aux religieux d'avoir trouvé tant de charme à la nature, qui nous inspire quelquefois des pensées élevées, mais nous suggère le plus souvent des images de plaisir ; on s'étonne que saint Bernard, recommandant au prince Arducius de Faucigny, évêque de Genève, la maison de Hautecombe, lui ait dit : « Les bontés que vous aurez

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