CHATILLON
pour elle me donneront la mesure de l'affection que vous avez pour moi » ; et l'on peuple ce paysage, fait à souhait pour le plaisir des yeux, non pas de renoncements absolus, mais d'un culte facile, d'abbés aimables, comme cet Alphonse del Bene, ami de François de Sales et d'Honoré d'Urfé, un peu rhéteur et poète, amoureux de beau langage, attardé à des consonances de périodes, à des retours de rimes.
Mais je ne suis pas venu chercher ici des images souriantes ; je ne veux pas retrouver à cette heure les murs tapissés de lierre, les terrasses démantelées qui ont exalté le rêve de Lamartine et d'Elvire. L'abbaye de Hautecombe est à mes yeux la sépulture des princes de Savoie, de même que Saint-Denis est celle des rois de France : ayant entendu l'hallali dans les forêts de Ripaille, suivi les songes sur le visage de Bonne de Bourbon, assisté aux derniers moments du comte Rouge, son fils, vu les apothicaires préparer l'aloés, la myrrhe, l'acacia, le bois de santal, le musc, le cumin, le romarin, la noix de cyprès, la muscade, le gingembre et les clous de girofle pour l'embaumement du corps, entendu au passage les prières latines sous les voûtes de Saint-Pierre, je m'efforce de retrouver, parmi les tombes des princes de Savoie, le signe tangible de leur lignée et de leur tradition, de même que tout à l'heure, à Genève, je reconnaissais sans peine, sur un vieux plan, les demeures des familles de Savoie, des Viry, des Lornay, des Joinville, des d'Antioches, de la Palud-Escorens, d'Alamand, d'Allinges-Coudrée, de la Rochelle, de Lucinges, de Confignon, de Pontverre, de Champion, la pensée des évêques réalisée dans leur cathédrale et dans leurs églises, le passé de la cité intimement
lié au nôtre, ses routes conduisant à notre province et, dans le bourdon de la Clémence, un peu de l'airain sonore qui saluait les entrées de nos princesses dans leur bonne ville....
Il y a toujours, dans ces monuments élevés aux morts, le souci d'exprimer la pensée qu'ils avaient sur la vie : le moine est couché sur une dalle noire, droit comme la hampe d'un cierge ; quelque jolie princesse, à la tête souriante, un peu inclinée de côté vers le cœur, respire la sérénité ; un chevalier a la main gauche appuyée sur la gorgone de son épée ; une divinité païenne rôde autour des tombeaux ; à côté d'un ange ou dans le terre-à-terre d'un bas-relief, un serpent s'enroule parmi les fleurs ; à tous les moments, l'humanité a voulu accompagner ses morts, leur faire un cortège et leur continuer une vie factice. Les lions accroupis, les levrettes étendues sur un coussin au pied de leurs dames, les guivres pelotonnées sous la molle pantoufle d'une reine ne signifient pas autre chose. Ces gisants représentés avec leurs attributs, leurs devises, leurs armes, essaient de se survivre à eux-mêmes en rappelant aux générations futures la forme de l'idéal qu'ils ont poursuivi les uns et les autres. Entourées des génies de la mort au flambeau renversé, des pleureuses suivent dans l'ombre, tandis que l'élu repose doucement ; les saints et les anges surplombant les baldaquins se penchent, et leurs gestes sont des gestes de triomphe et d'allégresse. Ainsi l'idée religieuse de la terre, de la cendre et du ciel se trouve symbolisée, et les néants exprimés selon la tradition qui désirait que l'on représentât en un monument d'orgueil la vanité des choses de ce monde.
En apparence, les mausolées offrent le même air de famille, et cependant ils différent par les vies qu'ils représentent et que les épitaphes résument. Rien qu'à les lire, on peut suivre la direction de la politique et les alliances consolidées par des mariages. Les épouses sont d'abord les jeunes filles des châteaux voisins, entrevues à la