‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 14 sur 63 · LE DÉBARCADÈRE DE RIPAILLE · texte numérisé non relu

LE DÉBARCADÈRE DE RIPAILLE

jour, de clochetons fragiles, d'épis de faîtage, groupés à l'aventure au-dessus des toits aux pentes rapides, posés comme des coifîes sur des corps robustes de paysannes, et enfin, un peu à l'écart de ces bâtiments qui ressemblent à une abbaye fortifiée, encore un bâtiment aux formes identiques quoique plus allongées, dont quatre tours rondes, de hauteur différente, engagées dans le mur et le toit, coupant l'uniformité de la façade, dessinent sur la ligne des montagnes leurs bonnets de prêtres et précisent l'habitation seigneuriale.

Celle-ci, à vrai dire, n'est qu'une carcasse ancienne, dans laquelle, avec beaucoup de goût, on a transformé les échauguettes en confortables bow-window; l'écrin seul est resté avec tout ce qu'il évoque de passé. Une villa gallo-romaine ; la maison de campagne d'une petite-fille de saint Louis, Bonne de Bourbon, qui apporte à la cour de Savoie les élégances de la cour française; le berceau de l'ordre italien des saints Maurice et Lazare; l'ermitage d'un prince, Amédée VIII, que les pères du concile de Bâle viendront chercher dans sa solitude pour en faire un pape ; la forteresse des ducs de Savoie, assaillie par les Bernois à la fin du seizième siècle; un refuge pour les chartreux de l'abbaye de Wallon, dépossédés par les guerres religieuses ; un bien national acquis par un général de l'empire : Ripaille est tout cela, et dans le pêle-mêle des époques, l'ancienne Rome se trouve associée au quinzième siècle de la Savoie, des souvenirs de saint François de Sales et du comte Rouge s'évoquent à travers les souvenirs des Réformés, dominés et complétés par des légendes et des drames qui sont de tous les temps et de tous les hommes.

Je pourrais décrire la vie privée de la cour de Savoie, dans cette retraite de prédilection, les devises et les emblèmes, les tapisseries de haute lisse, les miniatures inspirées du Roman de Lancelot ou du livre de Saint-Graal, les étoffes, les fourrures et les bijoux précisant la hiérarchie des classes, les voyages des princesses en litière ou en chariot décoré de damasquin vert, la vaisselle d'argent où l'on remarquait une nef ayant la forme d'une galère, bref tous les motifs d'un luxe qui ressemble fort au luxe des ducs de Bourgogne et juxtapose des raffinements exquis et d'inutiles profusions. A feuilleter cette chronique, je tourne sans m'y arrêter les pages où il est question d'un noyer qui

Page 1