‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 15 sur 63 · LE YACHT « LA DRANSE · texte numérisé non relu

LE YACHT « LA DRANSE

sort d'une tour abandonnée et scintille les soirs de tempête, d'un trésor, d'un démon, d'un souterrain enchanté, d'un moine jeté dans un puits : on reconnaît les légendes d'un peuple dont l'imagination est pauvre. Je passe la mort mystérieuse du comte Rouge, les insinuations contre sa mère, accusée de l'avoir empoisonné, l'extraordinaire

confiance accordée en cette occasion à un charlatan, de préférence aux médecins éprouvés : on m'a raconté la crédulité que les gens du pays conservent encore aux rebouteurs et à ceux qu'ils appellent les « barreurs de sang ». Je ne veux considérer dans Ripaille, sans aller jusqu'aux jeux de mots faciles et aux petits vers de Voltaire, que la séduction tranquille d'une demeure de plaisance, et l'élégante exception d'une cour d'amour au sortir des montagnes.

Il y a dans le chœur de la cathédrale de Lausanne un gisant de marbre, couché dans sa cotte de mailles, et portant l'écu héraldique des Grandson au paie d'argent et d'azur de six pièces, bandé de gueules brochant sur le tout, et chargé de trois coquilles d'or. Mon imagination, peut-être à tort, se plaît à voir sous l'armure « d'ung vaillant chevalier Messire Othe de Grandçon », le poète courtois, gentil, preux, bel et gracieux qui, suivant la parole émue de Christine de Pisan, « les dames voulut servir, priser, aimer ». Quand il revint en Savoie, rappelé par la mort de son père et la charge d'intérêts considérables, il incarnait, aux veux

de ses contemporains, l'idéal a la lois romanesque et guerrier de la lin du quatorzième siècle, et il exerçait sur les gentilshommes de la cour de Ripaille le prestige d'une réputation de galanterie et de courage que lui avaient value ses amours à la cour d'Angleterre et ses exploits pendant la guerre de Cent Ans. Tout de suite le souverain du Piémont, peut-être par la recommandation pressante de Bonne de Bourbon, Française acquise à tout ce qui apportait un peu plus de séduction dans une société rude, en fit son capitaine général. Une fortune aussi rapide ne manqua pas de commentaires. Celui que Froissart appelait « un banneret et riche homme durement », on l'accusait — le grief est de tous les temps — de penser plus à son profit singulier qu'au profit de la chose publique. A une époque mêlée de perfidie et de loyauté, de rudesse et de mignardise, ses ennemis n'eurent aucune peine à le compromettre, lui, le chevalier de grand bien et le mieux de sa cour, dans l'affaire de l'empoisonnement du comte Rouge, et un spadassin, Gérard d'Estavayer, champion de l'opinion pubhque, à l'abattre dans une

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