ÉVIAN
comte Rouge regarde machinalement le faucon, son emblème, qu'elle brode sur un velours de selle ; il vient à l'esprit des barons qui l'entourent des visions de chasse, et à travers les accords du maître de harpe et de cithare ils entendent les sonorités plus acres de la poursuite et les cris de la forêt. Elle est là, tout prés, au sortir de la cour d'honneur, avec ses allées réparties autour d'une clairière comme les branches d'une étoile. Des lièvres s'enfuient les oreilles droites, une harde de chevreuils passe avec un bruit de feuillage et de branches cassées, et plus loin, il y a dans une vaste prairie le perchoir du grand-duc, où l'on attache le hibou qui doit attirer l'oiseau de proie, la niche de verdure d'où l'on observe le vol de l'aigle ; plus loin, du côté de Saint-Disdille, les gîtes des renards, et plus loin encore, du côté de Braillant, le cerf et le sanglier qu'on traque avec les lévriers du Visconti et les alans qu'a donnés Monsieur le duc de Bourgogne...
Sur le pays qui, de la Dranse à la Morge, se développe et s'épanouit comme un théâtre de verdure, les Blonay de temps immémorial ont étendu leur suzeraineté. Le Gavot leur appartenait plus sûrement que le Chablais aux comtes de Savoie, et de leurs manoirs ils commandaient aux routes et prétendaient aux plus hautes ambitions. Aujourd'hui, Saint-Paul est une ferme, Maxilly une ruine, Evian un casino; mais Vevey sur la côte suisse et Tourronde près de Lugrin, avec leurs terrasses à l'italienne, leurs fenêtres à meneaux, leurs murailles élancées, traduisent avec un certain bonheur d'expression la force élégante d'une vieille race. Elle compte des guerriers et des prêtres, des batailleurs et des contemplatifs; mais à leurs exploits, leurs aventures, leurs gestes, je préfère le souvenir d'Aimée de Blonay, parce que son image mystique et tendre s'harmonise au décor d'un paysage langoureux. Elle était la sœur de ce Gabriel de Blonay, tué en duel dans le cimetière de Saint-Paul, et la fille de Claude de Blonay qui, devenu veuf, se réfugia en Dieu et fut ordonné prêtre, curé de Sciez, préfet de la Sainte-Maison de Thonon et chanoine de Saint-Pierre par François de Sales ; Marie-Aimée subit, elle aussi, l'influence de celui qui, au cours de ses tournées pastorales, séjournait au château de Saint-Paul, et lui demanda l'illusion bienfaisante qu'il savait procurer à ceux qui
voulaient être réconfortés. Elle eut des visions : à la croisée de deux sentiers qui se réunissent à mi-hauteur des coteaux de Saint-Paul, dans l'ombre ensoleillée d'une châtaigneraie, un oratoire fleuri rappelle avec une précision ingénue l'endroit où sept anges lui apparurent sous la forme de sept mendiants. L'évêque de Genève ne pouvait méconnaître qu'elle eût été touchée de la grâce, et que la félicité religieuse qu'elle ne goûtait pas encore étendît sur la novice ses grandes ailes angéliquement invisibles, et lorsqu'elle eut pris le voile, le prélat vint la prier de quitter Annecy pour fonder à Lyon une nouvelle communauté de Visitandines. Au moment du départ, il lui confia sept petits papiers dont le chiffre même était une aimable réminiscence, et dont le premier rappelait, en manière d'encouragement, le miracle dont elle avait été favorisée : « Allons où Dieu nous appelle, vos anges de deçà tiennent les yeux sur vous et votre petite troupe et ne peuvent vous abandonner. » Ainsi celle qui mérita dans la suite d'être appelée la Crème de la Visitation et de recevoir le cœur de saint François de Sales, nous apparaît proche de Madame de Chantai, et si l'on peut dire, comme une autre Philothée, transformant sa puissance d'aimer en amour de Dieu et confondant, un peu à son insu, l'homme et le prêtre dans une sentimentalité infiniment délicate et respectueuse.
Il était le pasteur nécessaire d'une époque d'apaisement, de réconciliation et de tendresse débordante, où le catholicisme s'émancipait et se mêlait au monde. Son autorité morale s'exerçait naturellement et s'épanchait, pour ainsi parler, dans une province où la terre et l'eau s'unissent en rythmes païens, où les édifices religieux s'effacent et prennent un aspect rural, où il semble enfin que la religion s'endorme et que l'amour