‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 19 sur 63 · UNE RUELLE A MEILL2RIE · texte numérisé non relu

UNE RUELLE A MEILL2RIE

dans les limites que la peur lui avait imposées, il a jeté à bas sans réserve les vieilles murailles qui le gênaient, et lancé au hasard les maisons neuves à l'assaut de la colline. J'ai regretté souvent qu'elles ne soient pas harmonisées au décor naturel et que les architectes, dans leur empressement à entasser les pierres et à les badigeonner en rose, n'aient pas eu le temps de regarder autour d'eux les modèles que la vieille maison du pavs leur proposait discrètement, la maison savoyarde avec ses tuiles recourbées, ses cheminées à jour et sa façade où la galerie de bois fruste, l'escalier extérieur aux lignes massives, au parapet de pierre, l'auvent soutenu par des colonnes, le mur en retour auquel on pourrait donner le nom de brise-bise, apportent un peu d'animation en provoquant les mille jeux de la lumière et de l'ombre. N'y aurait-il pas quelque injustice à vouloir que tout fût sacrifié au passé dans une ville qui a mis dans ses armes l'allégresse bleue du lac ? N'est-il pas légitime que désormais les demeures se tournent vers les quatre horizons, que d'immenses panneaux de cristal s'ouvrent sur l'infini, que les halls se parent de toute la clarté qui cherche à s'y faire jour, et que les hôtels, qu'on déteste, qu'on incrimine, mais où l'on s'entasse, aient précisément le mérite, en la seule saison où nous ayons quelque chance de ressembler aux Athéniens, de projeter le paysage en nous et de nous obligera sortir et à regarder la nature ? Déjà au commencement du dixseptième siècle. Monseigneur de Gribaldi, dont on voit la tombe et les armes « d'or au sautoir ancré d'azur » devant le maître-autel de l'église paroissiale, achetait, par un acte du 19 mars 1621, de Jacqueline de La Rochette, veuve de Gaspard Loys, au prix de trois mille quatre cents florins, « la maison d'Evian appelée des Tours, frontant aux moulins du levant et à la rue publique du couchant », et il écrivait à. ce propos : « Aquianum, pour l'abondance et la clarté de ses eaux et de ses belles fontaines, est située sur le bord du lac et accompagnée d'un terroir aussi fertile qu'agréable. » Ce prélat italien était sensible aux charmes de la nature, comme saint François de Sales qui vivait dans

le même temps que lui et se servait d'images champêtres pour rendre ses paroles plus persuasives.

Aujourd'hui, la mêlée inextricable des constructions modernes et anciennes, la disposition d'Evian qui ne peut s'étendre qu'en grimpant la colline ou en suivant la courbe du rivage, tout contribue à lui donner des aspects parfois bizarres, toujours amusants et imprévus. Il faut monter et descendre des rues étroites et raides ; par une suite d'escaliers rompus, on arrive à des terrasses crevassées portant des groupes de maisons qui ont leur petit jardin de fleurs. Ici une tour déroulant au-dessous de son capuchon une loggia circulaire, ailleurs l'élargissement d'une grande place, couverte aux jours de marché de parapluies bleus, de tentes rayées, emplie de cris, de clartés, et sur laquelle le clocher lourd, carré, abritant des nids d'hirondelles, promène lentement sa grande ombre ; dans une cour, un escalier Renaissance développe ses balustres élégants ; on suit une rue qui dégringole vers le lac, et l'on recueille au passage le battement des roues d'un vapeur qui semble faire palpiter tout le paysage. Et la nuit, alors que la lune complaisante se fait « le cache-sottise des architectes » et que les ombres des toits se font plus profondes, les dorures plus ternes, les cariatides moins précises, il y a encore un contraste amusant entre l'air romantique de la vieille ville en ses dédales obscurs et l'aspect qu'elle offre quand on la regarde dans son ensemble, mettant son cordon de lanternes, allumant les feux rouges et verts de sa parure de soirée....

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