LES ROCHERS DE MEILLERIE
Non loin de la chaire où prêcha François de Sales, se trouve la maison où vécut Madame de Warens. Chacun sait comment, « poussée par quelque chagrin domestique, » elle quitta Vevey pourEvian, puis Evian pour Annecy, où elle devait, sous la direction spirituelle de Michel-Gabriel de Bernex, évêque de Genève, abjurer le protestantisme au couvent de la Visitation, où Rousseau devait l'atteindre, lui parler, la voir pour la première fois, de même que Pétrarque avait vu Laure au seuil d'une église. Ici encore, par une ironie singulière, les deux noms de Jean-Jacques et de François de Sales se rapprochent et sont l'un et l'autre le commentaire le plus subtil de ce paysage qui fut pour les poètes anglais comme un avant-goût de l'Italie, de cette contrée berçante où la langueur et le repos donnent la vie, où dans les échappées se poursuivent les fuites éperdues des rêves et des désirs. Le soleil est amoureux du rivage qui, par moments, surplombant la route, semble une immense et douce baie, dont la ligne incurvée se balance de promontoire en promontoire, et s'en va expirer à Villeneuve et Clarens. Les montagnes s'étagent en écrans bleuâtres, en sommets arrondis, qu'encadrent les replis des gorges boisées; le lac, entrevu dans le treillis des branches, est pareil à l'œil bleu de Vergognosa, qui regarde entre ses doigts, dans les fresques du Campo-Santo de Pise, et la berge aux nuances de chair, étirant son corps de nymphe, s'avance pour étreindre l'eau verte et bleue. On évoque les rives de la Brenta, ces rives si proches, aux cent trente palais de marbre, bâtis sur le gazon : ce sont des jardins et des labyrinthes, des