LE LABOUR
blancheur de la craie, les murs qui sont l'expression la plus coûteuse et la plus inélégante du droit de propriété, le fossé endigué et pavé, les arbres malingres, alignés et poussiéreux. Ailleurs, l'amusement varié du vagabond, les haies taillées ou poussées à l'aventure, la course vive de l'eau, qui glisse en lames de cristal sur l'or des galets moussus, raconte son voyage aux pierres immobiles et leur jette en passant les nouvelles de la montagne. Encaissés entre des buissons, bordés de clématites sauvages l'été, et de mûres en automne, les petits chemins recouvrent leurs taillis au printemps d'un œil de poudre blanche et rose, telle une aurore sur des neiges fondantes ; et toujours ils vous font croire que vous êtes seul à les suivre, et les jardins maraîchers que l'on rencontre vous donnent l'idée que vous êtes chez vous, dans un grand parc taillé à 'même la forêt, les vallons et les prairies.
S'il est vrai que les paysages, comme les livres, demandent à être feuilletés lentement et qu'un voyage ne soit pas une irruption distante dans l'inconnu, mais une révélation progressive de la nature, on ne sait plus voyager. Autrefois la lenteur de la diligence, la compagnie obligée du postillon, du guide ou du muletier, les relais, tout inclinait le voyageur à une familiarité plus grande, à une réalité plus humble ; et s'arrêtant pour regarder la coiffe d'une paysanne, jeter de gros sous aux enfants mal débarbouillés, entendre un proverbe, une chanson, coucher à l'auberge, gravir un calvaire, il ne recueillait pas seulement la fastidieuse litanie de ce qu'on est convenu d'appeler des « renseignements », mais un peu d'âme, de légende et de vie, et complétait la frise que déroulait la diligence par une série de plans en relief et d'illustrations naïves.
.Lht DE LA BAUME
Comme lui, je me hâterai lentement en un pays que je connais pour l'avoir parcouru dans mes promenades de collégien , mes étapes de soldat , mes vacances d'étudiant. J'irai aux paysages familiers, comme, en un musée dont tous les tableaux vous sont connus, on va instinctivement à ceux que l'on préfère. J'aimerais que mon lecteur, s'imprégnant à mon exemple de cette physionomie particulière qu'un pays abandonne avec discrétion, rencontrât cette minute d'intimité que laisse échapper après des mois d'assiduité, une femme un peu mystérieuse qui jusque-là cachait son passé. J'aimerais que débarrassé du souci de connaître il connût la joie de regarder ; qu'en flâneries laborieuses, revenant, sans se lasser, aux mêmes endroits, il éprouvât ce que l'heure, la saison ajoutent de charme à une campagne, un village, une ruine, et qu'enfin, sans être obsédé par une douce manie d'histoire, d'archéologie ou de nationalité, allant aux meilleures places, au meilleur moment, pour contempler ce que les ingénieurs et les architectes n'ont pas encore détruit, il me fît crédit d'un peu de science en échange de mon recueillement ému.
Négligeant la frontière conventionnelle qui sépare la France et la Suisse, l'horizon des montagnes crée à sa manière, qui est la bonne, une province où les maisons, les clochers, les coutumes, les cultures se ressemblent et se reflètent dans le même miroir, où les habitants parlent le même langage, discutent les mêmes intérêts, et témoignent, en dépit d'une différence rituelle et d'une nationalité récemment acquise, du même esprit
pratique, de la même ironie familière. Je n'ai pas le loisir d'entrer dans le détail d'une histoire compliquée, mais ce que j'en sais m'incline à penser qu'aujourd'hui comme autrefois le sentiment delà patrie s'y réduit à une question de douane. Cependant, sur les bords du Léman, il n'y a pas que les échanges des jardiniers et des banques, et, suivant l'expression de Monsieur de Maistre, « d'un grenier et d'un cofîre-fort », mais les allées et venues mystérieuses des souvenirs, qui traînent sur l'eau comme des accords et des clartés : l'abbaye cistercienne de Bonmont, sœur de Saint-Jean d'Aulps ; Calvin, venu de Noyon ; l'évêque François de Sales, que le roi Henri IV appelait toujours Monsieur de Genève ; le comte de Savoie dans ses châteaux de Ripaille et de Chillon; les Blonay, échangeant leurs feux de joie, de Vevey à Tourronde, àMaxilly et à Saint-Paul; Blondel, construisant les villas de la campagne genevoise ; Voltaire, à Ferney ; Jean -Jacques Rousseau, conduisant Saint-Preux aux rochers de Meillerie ; M™'' de Staël, Chateaubriand et M™= Récamier, à Coppet; Byron et Shelley se liant d'amitié où Milton avait composé un chant du Paradis perdu ; Lamartine, exilé volontaire, dédiant à Mademoiselle de Vincy une de ses premières odes ; la Renommée aux ailes d'or entrecroise son vol de l'une à l'autre rive, et semble présider à une ronde d'évocations, à une aide mutuelle de bons esprits et tisser un écheveau d'héroïsmes et de belles pensées...
Il en est de ces rives comme des montagnes. La lumière, qui divinise toutes choses, confond les méandres, de même qu'elle dissimule l'âpreté des ravins et des pics. Elle les unit en lignes harmonieuses et molles, qui forment en un lointain élyséen et bleuâtre, tel qu'en montrent les tableaux de Breughel, une faucille d'argent. Mais l'eau diversifie
et sculpte la côte. et. par un travail incessant, crée axcc la complicité lente des matières qu'elle roule et des essences qu'entraîne le vent, de nouveaux paysages. Hlle creuse les inflexions douces des baies tranquilles ; elle égalise au pied des taillis couleur de bronze une grève de galets blancs ; elle effile des pointes, aiguës comme la proue d'un navire, au-dessus desquelles se balancent les peupliers aux disques trembleurs, et suivant qu'elle rencontre le granit ou la terre substantielle et protonde, se brise en lames heurtées ou en ondulations caressantes.
Je voudrais contourner une à une les criques et les moindres becques, et vivre de cette vie errante que les Anglais mènent l'été au fil de la Tamise paresseuse. Tantôt je choisirais pour y planter ma tente une clairière à l'abri de la bise; tantôt, fatigué de coucher à la belle étoile, je demanderais l'hospitalité à quelqu'une de ces auberges savoyardes qui s'encadrent entre deux arbres, avec leurs galeries enlacées de jasmins et de roses, comme une miniature persane. Je dirais, comme Araminthe : « Ce climat jette dans une douce langueur. » Ne rien faire, laisser couler le sable fin entre ses doigts, mordiller une baguette de saule, sentir passer sur soi je ne sais quelles musiques confuses, quelles brises aériennes, entendre le clapotis de l'eau, un chant flûte d'oiseau dans les taillis, l'adieu passionné d'une cloche, et regarder surtout, regarder éperdument l'eau bleue et blanche, fanée comme une soie du temps de Louis XV, les terrasses du Jura drapées de velours pastel, cependant qu'un bateau d'acajou, ancré sur le fond bas, grince et semble redemander les vagues et l'espace infini.
Les formes naturelles ont une mesure qui fait songer aux sites apaisés de l'Ile-de-
PRES DE MONTRIOND
France; les montagnes elles-mêmes dissimulent leurs rehauts et leurs angles sous la verdure des sapins et de la mousse, et ce n'est qu'en s'éloignant au large qu'on les découvre rangées, comme une assemblée de prélats, au-dessus des coteaux qui leur servent de soubassement ; ainsi les yeux éblouis par le miroir des eaux se reposent avec une sécurité délicieuse sur un premier plan paisible et s'élèvent par degrés jusqu'à une nature exceptionnelle et presque monstrueuse. La chaîne des monts et des collines, s'abaissant jusqu'aux petits golfes, dont les pentes sont couvertes d'un trésor céréal, semble vraiment déposer son offrande. D'espace en espace, des rangées presque parallèles de bouleaux et de platanes, tantôt redressées horizontalement, tantôt brusquement abaissées, indiquent, avec les ondulations du terrain, le lit des ruisseaux dont l'embouchure jalonne la rive en toupets d'écume blanche. Il y a des sentiers tortueux qui dévalent vers le lac entre des vignobles; d'autres sont des charmilles, et le dernier portique s'ouvre sur l'eau comme une paupière décèle un regard infini. Un bois sombre alterne avec un champ de lin en fleurs : sa nuance azurée rejoint le lac, qui retrouve le ciel.
SArNT-GINGOLPH