DE MEILLERIE
berceaux de pampres, des retraites profondes où la nature se fait enjôleuse et complice de l'amour. De même ici, les scènes "***a agrestes, les plaisirs champêtres, le charme et la joliesse
^ de tous les petits détails font paraître plus grandioses les
larges horizons, où concourent les montagnes de Suisse et de Savoie, dont les redans enferment le lit du lac et du Rhône qui vient s'y jeter. Déjà vous étreint le rêve enchanteur de la Fête vénitienne, comme jadis il avait séduit Watteau, ce Flamand qui chérissait les effets des pays de brume, où le voisinage de l'eau affine et poétise la lumière. Et voici que l'on pressent les rubans argentés du Grand Canal, vaporisés de poudre blonde, et l'image de Zulietta, chaussée de patins noir et or. Alors même que le croissant de la lune devient un corno ducal et qu'au ciel apparaît l'étoile de Vénus, marquant l'heure du berger, l'eau ne renonce pas encore à sa fantaisie colorée ; tendue de linon rose, elle s'irise de reflets, se couvre de pierreries, comme les ailes des anges de Benozzo Gozzoli, ces ailes pointues et longues qu'on prendrait pour de grandes voiles carguées...
De jolis villages de pêcheurs qui conservent les noms qu'on retrouve dans les vieilles chroniques, Lugrin, Meillerie, Saint-Gingolph, se sont glissés entre le lac et la montagne. Que Saint-Preux, exilé parla volonté de Julie, ait choisi les rochers de Meillerie pour contempler de loin la maison de son héroïne et la menacer, par une phraséologie familière aux
amoureux, d'y rénover l'antique usage du rocher de Leucade, voilà plus qu'il n'en faut pour faire de ce rivage un rendez-vous d'honnêtes gens. Quelques pages y ont suffi, moins parce qu'elles contenaient de description généralement exacte que d'aimable fiction, et par là nous mesurons le prestige des héros de romans. Dès lors, Shelley, Byron, Lamartine, George Sand, et tous ceux qui avaient lu la Nouvelle Héloïse, subissant malgré
eux le charme émouvant des phrases rythmées, poursuivirent aux rochers de Meillerie ses chimériques amours. Mais, les devançant dans cette admiration passionnée. Madame Vigée-Lebrun, survivante attardée du dix-huitième siècle, tâchait, en écrasant la poudre de ses pastels, de réaliser une image des sites que Bonaparte bouleversait pour ouvrir une route à ses soldats. Elle
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venait d'Angleterre après avoir traversé Bàle, l'île de Saint-Pierre, où elle s'attristait de voir la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret, la vallée de Lauterbrunnen, et Vevey enfin où elle se mit à chercher obstinément T^ la trace de son auteur préféré. Tantôt ap-
, ^ puyée sur les ruines du chalet de Jean-Jac-
—- '^"' ques, tantôt accoudée à la fenêtre du
^ château de Blonay, tantôt observant dans
le ciel noir un arc-en-ciel qui se courbe sur Clarens comme le cadre ovale d'un pastel.... toujours elle transpose, selon les moyens particuliers à son art, les spectacles naturels qui ravirent les célèbres amants. J'ignore la destinée des deux cents paysages qu'elle avait peints d'après nature tant en Suisse qu'en Angleterre, mais dans ses Souvenirs il lui arrive souvent de composer, avec le style mesuré qui lui était familier, une véritable vignette romantique. Obsédée sans doute par une vision intérieure, une nuit elle se fait conduire sur le lac tout écaillé de lune, le vaste silence qui s'étend autour d'elle n'est troublé que par le bruit des rames égrenant une pluie de cristal, quelques nuages argentés poursuivent en un ciel de fusain
le croissant de Diane et des flots endormis s'exhalent les rêves nocturnes
On se plaint communément qu'à percer la route du Simplon et à exploiter les carrières on éventre la montagne et l'on dissipe peu à peu ces évocations. Mais les grandes barques, en déposant les fragments des rochers de Meillerie aux endroits que les hommes ont choisis pour bâtir leur maison, ne vont-elles pas à leur insu confier à ces nouveaux murs un peu de l'âme de Jean-Jacques ? Et, si la poudre ne faisait éclater en blocs presque réguliers les belles pierres gris-bleutées où semble se cristalliser un reflet d'eau, ces barques elles-mêmes existeraient-elles encore ? Solidement amarrées au pied des éboulis, elles croisent leurs antennes en lames de ciseaux, l'éperon du beaupré effile la proue, et, disposées parallèlement comme les rames d'une galère, des planches flexibles sont autant de passerelles branlantes entre la terre et le pont. Là-dessus, les hommes vont et viennent, poussant devant eux les brouettes lourdes qu'ils déchargent d'un mouve-
ment bref avec un bruit de catapulte ; ils répartissent leur fardeau de part et d'autre des mâts, et forment sur les bords plats de leurs barques un bastingage de granit. Bientôt, chargées de nouveau et plongeant leurs carénés noires jusqu'à la ligne de flottaison, marquée par un liséré blanc, elles vont déployer leurs voiles latines dans un froissement d'étoffes claquant à la brise et s'échapper en laissant derrière elles un parfum de goudron, des cris d'adieu, un sillage pareil à une gerbe bleue. Peu à peu, à mesure qu'elles s'éloignent, elles s'attardent, si lentes, qu'elles semblent rester immobiles et faire partie du paysage: ce n'est qu'en fixant sur la rive un clocher, un arbre, une tour, qu'on perçoit le déplacement des mâts, qui ne sont pas plus grands qu'une baguette de saule. Les voiles découpées en triangle, couleur de lys ou de safran, simulent l'essor d'une mouette ou d'un papillon d'or, et suivant que le ciel est gris-perle ou d'un bleu de faïence persane, on songe aux brumes d'Islande et les montagnes ont de vagues profils d'icebergs, on pense à quelque tartane pleine d'oranges voguant sur la Méditerranée. Cependant que défilent au loin les paysages romanesques, les bateliers invisibles reposent à fond de cale sur les banquettes qui entourent le poêle de cuisine et, surveillant les apprêts du repas, causent de maisons, eux qui n'ont pas d'autre demeure que cette soupente obscure. De la trappe, il monte une odeur de soupe, des éclats de voix et des rires et, quand la nuit fera de la barque un grand oiseau de proie et du fanal allumé en avant de la proue un œil rouge dans les ténèbres, l'homme à la barre, ébauchant un rêve, entonnera une de ces chansons « qui ont l'air de n'avoir été faites par personne ».
ABBAYE DE MARÊCHES
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