LE CHATEAU DE LARRINGE
j-^w,r^^ UAND on a doublé les grèves et les taillis de Ripaille, une fissure éclatante s'ouvre au milieu des coteaux sombres qui formaient le premier plan et créent, en reculant leurs lignes jusqu'à l'extrême limite de l'horizon, une lî£ perspective fuyante et vaporeuse. Là-bas, un fragment de miroir brisé luit doucement au pied des collines. La Dranse, qui a trouvé une issue, s'étale paisiblement en un estuaire vaste et tranquille, éblouissant de lumière largement épandue. Elle s'enfuit, rapide et presque silencieuse, sur un lit pierreux dont les îlots s'allongent en fuseaux entre deux rives de débris arrachés aux cimes rocheuses, et puis, groupant ses innombrables ruisseaux, elle les enfonce comme un éperon d'or dans l'eau bleue du Léman. On se demande, l'été, à voir ces ruisselets alanguis, où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils hts. Mais les ruines de quelques arches abandonnées, envahies par de mauvaises herbes, disent encore la violence de ce torrent indomptable qui successivement a emporté les différents ponts construits par les Gaulois, par les Romains, par les chanoines de Ripaille et par le duc de Savoie.
L'aridité même de ce paysage, qu'encadrent des sites humides, verdoyants, veloutés, et qu'anime à peine le geste lent des tireurs de sable, a l'infinie séduction des bords de l'Arno contemplés à la tombée du jour des collines de Fiesole. Sitôt qu'on a quitté le large delta et qu'on remonte le cours de la Dranse, l'estuaire s'étrangle en gorge, et d'étendu, d'imprécis qu'il était, il devient étroit, anguleux et comme taillé à coups de hache. Il semble que le lac, pareil à un fjord de Norvège rêvant dans le berceau d'un ravin, se glisse entre les monts à pic, dans une gaine de ciel bleu, de sapins et d'eau cristalline, et les approche à la manière d'une armée qui se coule avec lenteur dans un défilé. On domine le torrent, qui bondit sur un lit de pierres, comme un gave des Pyrénées, et remplit la gorge d'un bruit de cascade ; on est dominé par des escarpements,
qui affectent tout naturellement la forme d'une citadelle, d'un burg ou d'une forteresse, et la vision de ces falaises crevassées, creusées en grottes, vous remet en mémoire quelque lithographie de Gustave Doré : la lune monte, lourde et triste, dans le ciel orageux ; une bande rougeâtre incendie l'eau qui bouillonne et, le long des haies, des manteaux couleur de muraille se faufilent et, sur la terre, c'est un piétinement de cailloux qui roulent, un cliquetis d'armes, un reflet d'acier, un poignard dont la coquille est si large, qu'elle pourrait servir de bouclier, l'éclat d'une armure de gentilhomme, la robe noire et blanche d'un pasteur...
Là-haut, des villages comme Féternes, baptisé par les fées, peuplé de légendes, et plus loin, des châteaux comme Larringe dominent le plateau, surveillent les issues et donnent tout de suite une physionomie différente au paysage ; c'est comme si l'on passait tout à coup en une contrée asiatique où des murailles sarrazines — îlot de granit au milieu d'un champ de luzerne — dressent dans le couchant leurs profils farouches ; les dentelures de leurs créneaux paraissent plus grandes dans l'air embrasé, tandis que les lointains se dissolvent nonchalamment dans une ombre phosphorescente et que des faucons héraldiques, aux couleurs de rouille, entrecroisent leur vol.
A la lumière du matin, il n'y a plus qu'un aggloméré de cailloux et de terres d'alluvions, d'une nuance délicate de rose saumon, qui laisse tomber un à un les blocs de ces masses gigantesques dans les eaux d'aigue-marine. Parfois, tout un pan de la montagne écroulée obstrue complètement le fond de la gorge ; l'eau se brise en écume et finit par se creuser une fissure d'émeraude ; la route passe sous un tunnel et, sur l'éboulis, les graines de sapins, apportées par le vent, s'épanouissent en bouquets d'arbres. Puis les pentes deviennent de plus en plus rapides, la route suit une corniche en saillie sur le ravin, des perches et des truites sautent dans la frange des remous ; volant d'une rive à l'autre, la bergeronnette lavandière, en sa robe grise, rejoint son nid, creusé dans la souche d'un peuplier ; les murailles se rapprochent, ruisselantes, perdant l'aplomb ; l'escarpement est si abrupt, que l'atmosphère devient glaciale, et l'on découvre maintenant sur l'autre versant les montagnes, qui se développent à mesure qu'elles s'élèvent ; des taillis estompent la pente, au-dessus de laquelle les arbres balancent leurs palmes, et communiquent, non plus une impression d'horreur, mais l'image gracieuse d'un vallon frais, boisé, souriant ; quand on se penche, c'est comme s'il y avait dans l'air je ne sais quoi de presque chantant, de vagues bruits, des voix étranges, plus semblables à des frôlements de feuilles qu'au grondement d'une rivière. Sur l'autre versant, des villages se tiennent en équilibre, suspendus on ne sait comment, avec leurs clochers en fuseau et leurs champs pareils à la blouse rapiécée d'un paysan. En les regardant, on croit pouvoir jouer avec leurs maisons, comme au temps bénévole de l'enfance, où l'on passait des heures avec une bergerie en bois de Nuremberg, et, comme jadis, l'odeur des copeaux vernis s'exhale des jouets défunts et se mêle au parfum de la résine. Ainsi la distance fait illusion sur le caractère véritable de ce pays ; de grandiose, il devient familier. Les croupes qui barrent l'horizon dégringolent en se chevauchant dans une buée mauve ; les sapins et les mélèzes, dont on pourrait faire des mâts de navire, se confondent en une mousse veloutée ; les petits nuages gris de penne, qui naviguent au-dessus de l'abîme, ressemblent à la fumée d'un chalet invisible, les trouées profondes ne sont que rides à la peau de la montagne, et l'on prendrait le torrent pour une veine de neige.