LA CLOCHE
Symbole admirable de la maternité, du mariage mystique, de la féminité, source guérissable de tous les maux, elle reçoit avec la même indulgence les roses blanches des fiancées et les hommages plus graves, elle se laisse entourer d'un jardin en miniature, aux fleurs de cire, aux guirlandes de papier, aux banderoles à devises, et se plaît non loin de la route, attentive aux petites filles qui s'asseoient prés d'elle dans l'herbe, aux troupeaux qu'elles surveillent en tricotant la laine. De même en Toscane, à la croisée des routes, une Vierge, dans sa niche, veille et, sur les marches du sanctuaire, des jeunes filles tressent avec des pailles de riz ces grands chapeaux de femmes qui semblent faits pour recevoir une couronne de roses.
L'exubérance du sentiment chrétien, dont les légendes sont ici presque toute l'histoire, se traduit par la multiplicité de ces monuments votifs qui perpétuent le souvenir d'un miracle ou d'un drame et sont au milieu des montagnes des rendezvous de piété et des promesses de sauvegarde. Ils jalonnent la route comme les stations d'un calvaire, dominent les détours du cœur et le conduisent sans effort à la méditation. Nous comptons les relais comme on égrène un chapelet et nous acheminons doucement par les voies de la prière vers les thébaides de la solitude. Il semble que les religieux d'autrefois, par une entente merveilleuse du décor et de son influence sur l'âme humaine, aient voulu disposer ainsi les étapes du recueillement. Le choix de la retraite révèle chez eux un merveilleux instinct des beautés naturelles; ils apportaient à choisir le lieu de leurs méditations le même art qu'à composer les miniatures de leurs antiphonaires ; il y a toujours, dans les paysages où il se sont arrêtés pour préparer leur mort, un rêve d'enlumineurs.
Le vallon d'Abondance, arcadien comme un vallon d'Ober-Hasli, reste encore une cellule agrandie, et les montagnes qui le murent de tous côtés, en empêchant les regards d'errer sur de vastes horizons, les conduisent naturellement vers le ciel et suffisent à nous communiquer ce que les pères du désert appelaient des ascensions du cœur. Toute la Savoie ancienne et charmante s'y révèle, avec son éternelle pauvreté, ses maisons qui gravissent en escalier la montagne rocailleuse à laquelle elles sont adossées : sur les toits qui avancent, les habitants ont posé çà et là de grosses pierres qui maintiennent les tuiles et les empêchent de s'éparpiller l'hiver dans la folie de la neige et du vent. On dirait que des blocs erratiques se sont arrêtés au hasard, au-dessus des maisons et dans le lit des torrents. Au milieu des jardinets où les colorations tendres des chèneviéres s'avivent des haricots à fleurs rouges, le chalet découpe l'architecture à la fois robuste et fragile de ses murs bas et de ses boiseries brunes, de petites fenêtres avec un pot de réséda éclairent le rez-de-chaussée et, tout autour du premier étage, règne un balcon avec sa balustrade ajourée en fers de lance, en cœurs, en trèfles à quatre feuilles, où le soleil assouplit et pâlit le chanvre déjà blond, fait sécher pêle-mêle les chapelets d'oignons et le linge de la lessive. Le seuil franchi, quand les yeux se sont accoutumés