‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 26 sur 63 · RUINES DE L'ABBAYE DE SAINT-JEAN-D'AULPS · texte numérisé non relu

RUINES DE L'ABBAYE DE SAINT-JEAN-D'AULPS

VALLEE DE MORZINE

à la demi-obscurité de la chambre commune, on découvre des trésors d'ingénuité, un mélange savoureux de choses anciennes et de camelote de bazar qui va au cœur comme un dialogue émouvant semé de mots de comédie : des pichets de grés, des pots en terre vernissée, des vaisselles se bousculent sur les tablettes garnies de dentelles de papier, une bassine de cuivre rouge brille dans une seille de sapin, un escabeau boite sur le sol battu, des images d'Epinal sont fixées aux parois et, sur une étagère précieusement découpée, un réveil-matin en nickel, de fabrication allemande, fait résonner dans la pénombre son lourd tic-tac. Au dehors il fait presque froid à cause de l'altitude; assis sur un tronc d'arbre, un homme répare à coups de maillet son traîneau, et de petites filles le regardent avec de jolis yeux de curiosité contenue.

Le cloître de l'abbaye s'est blotti entre l'église au clocher fin, nerveux, et les bâtiments conventuels, massifs, aux toits écaillés et brillants. A peine digne de considération pour qui conserve encore dans le regard des reflets de France ou d'Italie, il acquiert aux yeux de ceux qui contemplent, chaque jour de l'année, les formes gigantesques des montagnes, la valeur d'un idéal; j'ai donc éprouvé, au sortir des chemins où le torrent jette en passant une clameur, un ravissement pareil à celui qu'on ressent à voir une fleur ou une source jaillir d'un sol aride. Je déplore qu'on n'ait pas imposé plus tôt à cette oasis de grâce une servitude de beauté : des colonnettes de marbre noir ont disparu, les lobes délicats des arcatures, désormais privées de leur appui, se sont écroulés ; sur les fresques pâles, aux clefs de la voûte, aux chapiteaux d'où s'élancent

LAC DE MONTRIOND

les nervures, la vie rustique, le vandalisme imbécile, le dédain des belles choses ont souligné leurs stigmates. Mais les arceaux, comme une caravane en marche vers l'éternité, mesurent encore l'espace qui sépare le rêve de la vie réelle ; chaque pilier, groupant autour de lui ses fines colonnettes de marbre noir d'où partent les ogives, marque un arrêt de la pensée; chaque rosace encadre un fragment de la vie monastique; à chaque clef de voûte les douze signes du Zodiaque parcourent la route apparente du soleil. Les hirondelles nichées à l'ombre des portiques volaient affairées du Sagittaire aux Gémeaux ; les moines frôlés d'un coup d'aile suivaient leur vol libre et, par-dessus le toit luisant comme le dos argenté d'une truite, ils apercevaient le sommet d'une montagne arrondi en dôme, et peut-être à certains jours leur venait-il des regrets....

Du moins, en manière de consolation, les artisans avaient-ils enfermé dans un petit espace les trésors variés de leur imagination, et le cloître, par leur artifice, était devenu un monde ; fouillant dans la pierre, ils en faisaient jaillir ces trèfles à quatre feuilles et ces choux qui sont aussi communs en Savoie que les feuilles d'acanthe en Grèce, et toutes ces plantes qu'ils semaient autour de leurs chalets, dans ces humbles jardins où il ne fallait pas chercher d'autres fleurs que les vertus de ceux qui les cultivaient. Aux chapiteaux, à la retombée des voûtes, à la naissance frêle des formerets et des doubleaux, partout où le plan ingénieux d'un maître à bâtir leur en laissait le prétexte, ces braves gens, avec un mérite soumis et une inaltérable patience, plantaient un parterre fantaisiste, taillaient dans une matière ingrate et faisaient grimacer et sourire

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