SAPINIERE AU PROD D AULPS
dans le tuf poreux et friable, en mascarons, en culs-de-lampe, les bêtes, les fleurs, les démons et les anges ; afin que le repos du monastère fût moins sinistre, ils ajoutaient la joie des couleurs vives au prestige de la lumière et bariolaient de rouge et de jaune les formes sculptées.
Sur les murs, dans les tympans qu'inscrivaient les croisées d'ogive, la Vie de la Vierge, racontée en fresques pâles par quelque Bergognone du quinzième siècle, exprimait le rêve des moines en illustrant le livre d'heures dont ils tournaient les pages. Le hasard du nettoyage fait surgir du plâtre ces peintures comme des corps qui seraient cachés par des bandelettes, et voici qu'une aile, une main alanguie, un visage ovale, un ange se dégagent peu à peu des limbes. Les coloris sont doux, embrumés comme les villages
à l'automne ; à leur crépuscule, le temps leur donne une grâce en les voilant, et je les préfère ainsi : le corps a disparu, mais l'âme survit tout entière ! Il y a dans les épisodes je ne sais quelle cordialité familière qui en adoucit le mysticisme moyenâgeux. Il semble que l'artiste se soit longtemps arrêté au village avant d'entrer au couvent et qu'au moment de laisser retomber le marteau il ait jeté un regard sur le vallon. Il associait ainsi aux souvenirs de Lombardie la vision d'une province qui ressemble par tant de côtés à la Bourgogne, et mêlait à la grâce affinée d'une culture italienne certains détails qui font penser à la truculence et a la vigueur des maîtres flamands. Le mariage de la Vierge,
la naissance de l'entant Jésus, la Circoncision, la fuite en Egypte, Jésus parmi les docteurs, ce sont là des thèmes que tous les barbouilleurs du Quattrocento ont essayé de développer, mais chacun d'eux profite de l'occasion que lui donnait un prince, un évêque, un abbé pour nous dire ce qu'il avait sur le cœur. Il se trouve ainsi que leur œuvre réveille en nous beaucoup de pensées qui n'ont plus de place dans la vie, et qu'en nous montrant des figures extasiées, ils ont entr'ouvert timidement une petite fenêtre sur la nature. Et n'est-ce pas là ce qui pouvait le mieux séduire un peuple agricole, nullement doué pour se spiritualiser en rêves éthérés? MORziNE (jn campanile se détachant sur l'azur, Nazareth avec ses
petites maisons aux loggias roses où s'enroule un cep de vigne, une branche de figuier, l'établi de Joseph et l'enfant jouant avec des débris envolés de la varlope que le soleil transformait en copeaux d'or, la vallée de Sichem étroite et sombre avec l'eau suintant des rochers, devinrent pour eux des emblèmes qu'ils reconnurent dans le paysage qui les entourait. Mais ils s'attardèrent avec une sorte de prédilection aux noces de Cana, parce qu'une table bien servie est toujours l'endroit où l'on a chance de confondre la terre et le ciel ; voulant nous montrer la cuisine et la salle du festin, ils n'épargnèrent aucun détail : le superbe rôti empalé dans une broche, le maître queux l'arrosant avec un jus doré, le guichet par où l'on passe les aliments, des pains, des fruits, des serviteurs qui regardent, des femmes en coiffe blanche, la chevelure blonde de quelque Madeleine rappelant les tresses dorées de Lucrèce Borgia, et tout ce qui faisait parfois ressembler le couvent à une hôtellerie. On voyait aussi la fuite de la sainte Famille en Egypte, où le petit âne docile transportait l'enfant et sa mère, et, plus loin, Jésus entrant dans Jérusalem, tandis que sur son passage les peuples agitaient des rameaux. Et le regard allait de Nazareth à Lorette, pour suivre le vol des anges aux longues robes flottantes, qui de leurs épaules soutenaient la maison à loggia où, parmi les lys, au déclin du jour, la Vierge avait entendu le premier Ave Maria. Tout au long du cloître, les symboles transparents du Nouveau
MOULIN A MORZINE