‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 4 sur 63 · LA COTE PRÈS DE NERNI · texte numérisé non relu

LA COTE PRÈS DE NERNI

N contre-bas, les villages, un pied dans l'eau, un pied sur terre, assaillant la colline, baignant leurs murailles, ne montrent que leurs toits pressés autour d'une église. Mais, comme ils vivent de la pêche et pour la pêche, c'est du large qu'il faut les regarder, soit que midi, en faisant l'eau plus bleue et les crépis des maisons plus ardents, les rende semblables à quelque village du lac de Garde, soit que le soleil, se couchant derrière la montagne, les abandonne au crépuscule et laisse traîner sur l'eau des reflets de rose fanée, de cendre verte et de lilas pâle.

C'est à Nernier que Lamartine, exilé volontaire, sentit monter de son âme blessée, comme un chant s'élève d'une ruine, les premières méditations poétiques. Il fuyait la France aux Cent jours, et ne voulant pas servir dans l'armée de Bonaparte, « ce grand et héroïque suborneur de la Révolution », il était passé en Franche-Comté, et de là, empruntant la blouse d'un paysan, il avait gagné, par les pentes gazonnées du col de la Faucille, le château de Vincy, d'où l'on apercevait les arbres du parc et les pavillons du château de Coppet. Embusqué au bord de la route, sous un buisson, il attend une journée entière que passe, emportée au galop de deux magnifiques chevaux, la calèche de M""' de Staël et de M""' Récamier, indifférentes au jeune inconnu qui élevait jusqu'à elles une admiration passionnée. Vision rapide, dont il ne retient que deux traits : une femme qui parle en gesticulant, une autre dont la beauté charme et entraine; vision brève, mais qui suffit pour accorder ses secrètes préférences à ses souvenirs. Dans la suite, cherchant un nouveau refuge sur la rive opposée, et croyant le trouver à Nernier, dans une cabane de pêcheurs, il retrouvait, j'imagine, un souvenir de Baïa et du

golfe de Naples. Il lui suffisait pour préciser l'évocation de regarder, dans les ruelles tortueuses et sales qui descendent jusqu'à la grève, les balcons de bois envahis par les capucines, les liserons et les pois de senteur, les filets suspendus d'un pieu à l'autre en un mouvement souple de nacelle, les estacades où l'eau d'un bleu intense clapote joyeusement sous les coques bariolées des petits bateaux, et quelque chiffon rouge accroché à une perche... L'esprit occupé de Corinne, et le cœur tout plein de Graziella, il écoutait les murmures, les plaintes et les colères des flots qui bruissaient contre les murs de sa chambre. L'appui de la fenêtre lui servait de table à écrire ; mais, levant les yeux et les fermant à demi, il revoyait en son rêve la jeune fille de Procida et Madame Récamier; et déjà, de traits estompés dans le passé, se formait l'image languissante et mélancolique d'Elvire, avec ses bandeaux noirs et ses beaux yeux battus...

Yvoire est une bourgade fortifiée qui, ayant ouvert ses portes aux villageois d'alentour, les a refermées sur eux. Campée à la pointe extrême d'une presqu'île, à l'endroit où, les deux rivages s'éloignant l'un de l'autre, le lac jusque-là pareil à un beau fleuve s'élargit en forme de conque, elle surveillait à la fois les abords de la terre et de l'eau. Pas un cavalier ne se présentait qu'on ne le reçût des remparts qui, en suivant exactement les moindres plis du sol, prévenaient les surprises et les embuscades. Pas une galère ne passait qu'on ne la vît du donjon, cette énorme bâtisse carrée, accroupie sur une terrasse étayée de blocs de granit. Quand on voit du dehors cet appareil continu de défenses, on ne se doute pas un instant que la place d'armes est devenue un village, et les souvenirs qui viennent tout naturellement à l'esprit sont des souvenirs de sang.

L'âge héroïque de la citadelle fut le quatorzième siècle, ce temps de la haine, où les comtes de Genevois, de Faucigny, de Savoie faisaient de leurs querelles personnelles des affaires d'Etat, où la chronique de la province se confondait avec la chronique de ces trois familles. L'horizon qu'on fouillait d'un regard inquiet offrait si peu de sécurité, que pour traverser le lac l'évêque de Lausanne avait besoin d'une escorte de deux cents barques amenées d' Yvoire. Deux siècles plus tard, le 5 mai 1589, les cinquante hommes de la garnison devaient capituler, après deux heures de résistance, devant les douze mille Suisses, mille lansquenets, mille reîtres, et les trois mille Français qui, envoyés par les cantons de Berne, de Bâle, de Schafthouse, de Saint-Gall, avaient envahi le Chablais pour le mieux convertir à la religion réformée, et, maîtres des châteaux de Ballayson, d'Yvoire et de Thonon, se préparaient au siège de Ripaille.

Maintenant, tout apparaît soumis, dépendant, accordé. Le lierre, en fixant ses griffes, masque les brèches ; des demeures se sont creusées dans l'épaisseur des bastions ; des fenêtres ont remplacé les meurtrières; le hameau est emprisonné comme un oiseau dans une cage, et le clocher élève, au-dessus des arbres, son bulbe argenté, brillant au soleil, tel un phare de plein jour ; des ruelles dégringolent, entrevues dans l'ouverture béante d'une tour, et les toits, juchés les uns sur les autres, se succèdent. au hasard. Le tronc noueux d'une glycine grimpe jusqu'aux fenêtres d'un cabaret, s'épanouit en grappes mauves, encadre une enseigne, et lance, d'un support de ferronnerie au faîte d'un mur écroulé, une arche de verdure. Près d'une place, qu'anime le frisson des feuilles et le bruit de l'eau tombant dans une auge de pierre, une bonne petite maison, enlacée d'aris-

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