‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 30 sur 63 · SUR LA ROUTE D ABONDANCE · texte numérisé non relu

SUR LA ROUTE D ABONDANCE

[C 'histoire du couvent comme le couvent lui-même renferme des pages d'inégale beauté, et l'on dirait que les pierres et les pensées sont apparentées par un lien mystérieux. Il en est du jardin de l'câme comme du jardin des fleurs : ils ont l'un et l'autre leur minute parfaitement harmonieuse, mesurée ; la minute qui la précède est insuffisamment remplie de son objet ; la suivante le dépasse. La vie monastique n'échappe pas à la loi des organismes vivants; elle s'ébauche, s'épanouit et se flétrit ; elle a ses apôtres, ses saints triomphants et les complices de sa déchéance. Et c'est précisément dans cette évolution pleine de contrastes que résident le drame et l'intérêt de sa chronique. Quelle distance il y a du sixième au dix-septiéme siècle, de saint Colomban à ces moines, qui opposaient une telle force d'inertie aux admonitions de François de Sales, qu'il s'écriait enfin, de guerre lasse : « C'est comme si je battais le vent ! »

Il semble bien en effet que saint Colomban, fondateur de Luxeuil, ait été le premier fondateur d'Abondance. Je ne sais pas de destinée plus curieuse que celle de ce moine irlandais qui traverse l'Angleterre, le nord de la France, qui fonde l'abbaye de Luxeuil dans les Vosges, puis celle d'Abondance en Savoie, puis celle de Bobbio en Italie et qui, persécuté, chassé par Thierry II, roi d'Austrasie, s'en va devant lui, l'étoile au front, de monastère en monastère, sans cesser d'être ébloui de la lumière des abnégations, sans jamais renoncer à son rêve de paix, à une époque où le monde s'organisait dans le tumulte des grandes invastons et surgissait obscurément des ruines de l'empire romain. Abondance resta délaissée... A la fin du onzième siècle, des chanoines réguliers s'y établirent de nouveau, avec la permission de l'abbaye de Saint-Maurice en Valais qui, rayonnant sur les vallées d'alentour, semble avoir été au douzième siècle une pépinière d'abbayes et de couvents. Comme leurs frères d'Entremont, de Filly, de Peillonnex, de Sixt et de Ripaille, ils pratiquaient la règle que l'évêque d'Hippone

avait imposée à ses clercs et que, pour cette raison, on appelait la règle de saint Augustin. Vêtus d'une chape noire qui, fendue par devant, laissait entrevoir l'aube de laine blanche et l'aumusse couvrant les épaules, la tête couverte d'un capuce, ils devaient ressembler à ces pénitents qui à Florence récitent a hocca chiusa les prières des morts ; quand ils s'agenouillaient sur les dalles de l'église et qu'ils allaient et venaient sous les allées du cloître, la laine épaisse se cassait autour d'eux en plis lourds, comme dans les figures de pleurants qui entourent à Dijon le tombeau du duc de Bourgogne. Levés à trois heures du matin, mangeant en commun, couchant dans le même dortoir, ils partageaient leur temps entre la prière, la méditation, la lecture du martyrologe, de la vie des saints, l'étude du chant et de la théologie, les travaux manuels et le défrichement des terres qui s'étendaient autour de leur éghse, comme un domaine autour d'un château. Voulant tout donner de leurs heures à la contemplation, ils confiaient au sacristain, à l'économe, au bibliothécaire le soin de leur existence et obéissaient au prieur ou à l'abbé qui les représentait aux synodes diocésains.

La liste de leurs prieurs, de leurs abbés et de leurs abbés commendataires compte des nobles, des cadets de famille comme ce Guillaume de Lugrin, dont l'église conserve encore un calice, de simples roturiers comme ce François du Crest dont la famille fut ensuite anoblie, des personnages princiers comme Jacques-Louis de Savoie, fils d'Amédée IX et de la duchesse Yolande, et — ce nom résonne étrangement dans un décor aussi grave — comme César Borgia, frère de la blonde Lucrèce que Victor Hugo nous dépeint si monstrueuse, que l'Arioste nous représente si chaste, qui prête son

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