LA FOIRE DE GAILLARD
visage à sainte Catherine dans les fresques du Pinturicchio au Vatican, cette femme enfin qui écrivait des lettres d'amour si pures et dont Byron possédait quelques cheveux fins comme la soie, brillants comme l'or. Dans les annales d'un ordre, les pages initiales sont presque toujours les plus belles; c'est le sort des grandes idées que nous assistions chaque jour à leur mort ; leur compréhension exige des lumières rares, et leur apôtre n'a pas de pires ennemis que ses disciples. Il faut donc remonter jusqu'au douzième siècle pour trouver en quelque manière le symbole vivant, agissant, l'essence pure du génie monastique. «
Le prieuré d'Abondance, devenant une abbaye et ne pouvant plus accueillir tous les novices qui se présentaient, rayonna et, comme autrefois Saint-Maurice, envoya des colons dans les vallées incultes : les uns, sous la conduite de Gérold, s'en allèrent dans les gorges profondes que la Borne a creusées entre le Grand et le Petit-Bornand, en un lieu sauvage que le comte Amédée de Genève leur avait cédé et qu'ils appelèrent Entremont. Les autres, guidés par le chanoine Ponce de Faucigny, passant d'Abondance à Saint-Jean-d'Aulps parles sentiers abrupts du col de l'Equellaz que suivent aujourd'hui les chasseurs alpins, puis de la Dranse à la vallée du Giffre par le passage fréquenté de Morzine et du col des Gets, remontèrent le torrent jusqu'à sa source et, traversant les bourgs de Taninge, de Samoëns, ils parvinrent enfin jusqu'au désert de Siz ou de Sixt qu'ils se proposaient de mettre en culture, et qu'ils tenaient du frère de Ponce, Aymon I", comte de Faucigny.
Le sentier du col de l'Equellaz traverse de part en part une longue série d'élévations qui séparent le cours tumultueux des deux Dranses, et descend en pente rapide jusqu'au hameau du Bas-Thé. De là on découvre un grand espace, subitement épanoui au sortir d'une galerie voûtée que les infiltrations ont tapissée de stalactites. La route et la rivière, qui voyageaient de compagnie, se séparent et prennent leurs aises en dessinant l'ovale des prairies. L'horizon s'éloigne en perspectives bleuâtres et, sur la gauche, dominant le pays tout coloré d'un vert sérieux, se dressent les ruines de l'abbaye de Saint-Jeand'Aulps. De même qu'une voile latine entraînant son ombre triangulaire ramène à elle les regards perdus sur l'immensité, de même la vieille abbaye achève l'ébauche que les soubresauts géologiques ont vainement tâché de parfaire, groupe des lignes fuyantes, désordonnées, précise et remplit tout le paysage, lui donne une signification morale et suffit à nous procurer cette excitation spirituelle que Stendhal, lassé de la nature, demandait à Tite-Live sur le lac d'Albano. Il faut suivre un sentier à travers un champ doucement inchné, longer un mur de défense, traverser une cour de ferme, passer au-dessous d'une voûte dont la clef s'orne d'un écusson, et l'on arrive au milieu d'un verger, devant ces ruines qui empruntent à leur passé une part de leur séduction. Il ne reste que deux pans de murailles, la façade et un mur de la nef principale, maladroits à enfermer une pensée, à se refermer sur la contemplation. Tout à l'heure le cloître d'Abondance me remettait en mémoire celui de Saint-Wandrille, maintenant je songe à l'abbaj'e de Jumièges, ouverte à tous les vents et jaillissant des plantes comme un arbre orgueilleux et décapité.
J'ai choisi, pour venir ici, une matinée de juin; la voix d'une faneuse monte dans l'air léger, fraîche comme un cœur de quinze ans, au timbre argentin et grave, laissant planer une résonnance semblable à certains angélus égrenés d'un campanile. Une grâce
nuptiale et religieuse émane du site et concentre instantanément la vie dans le cercle des murailles qui enferment le clos, le soleil répand sa lumière ivre sur la campagne, un vent chaud se parfume dans les fenaisons, courbe les branches des pommiers, et c'est autour de la vieille abbaye une allégresse de ritournelles s'harmonisant avec la sonnerie limpide de quelque clocher éloigné. Je me mets à errer parmi les débris anciens, recherchant les vestiges de la vie disparue. Sur des pierres éparses et enfouies dans la verdure comme autant de petits mausolées, je retrouve des emblèmes évoquant les vieilles paraboles, je reconstitue le plan de la cathédrale écroulée, avec ses trois nefs, son abside, son transept et, sous les voûtes sonores, j'imagine le déroulement grave du plain-chant, des reflets de verrière posés sur la robe blanche des moines, l'étincellement d'un ostensoir au-dessus des corps prosternés. Comme à Jumiéges, il semble que les arbres veuillent remplacer les colonnes, des arcades s'épandent et se balancent de larges feuilles frissonnantes, et le souvenir des existences de jadis découle de ces murs comme les plantes qui s'y épanouissent. J'entre dans la nef par une porte que de récentes brèches ont agrandie ; c'est aussitôt un froissement d'herbes, un froufrou d'ailes, car les hirondelles, tout à l'entour des corniches, ont composé une cîuréole de nids et les gazouillements des oiseaux continuent et reprennent à leur manière les rites et les chœurs des officiants. On pourrait trouver là un bas-relief représentant la rencontre de saint Hubert avec le grand cerf qui portait une croix d'or entre ses bois, et le regard irait naturellement à la source murmurante qui se plaint comme « l'âme altérée soupire après la grâce ! » Les murailles roses s'emplissent de clartés, les colonnettes, fragiles comme des roseaux, supportent la voûte brisée dans son élan; on dirait d'une lutte de grandeur et d'élégance. Le soleil fait ruisseler ses effluves et met un nimbe d'or à la grande rosace, privée de ses verrières, découpe ses lobes sur un tond de prairies et de firmament déployé, tandis que des pigeons à collerettes brunes, derniers capucins des couvents, viennent se rafraîchir aux bénitiers avant de s'envoler vers une nouvelle gloire.
Chaque fois qu'il subsiste au hasard des profanations quelque chose d'une époque où l'on avait le goût d'aimer la terre et de jouir de sa beauté, on a coutume d'incriminer les protestants ou les jacobins. Je ne méconnais pas l'œuvre néfaste des impulsifs qui, à chaque époque, ont discrédité par leur violence les plus belles causes et pris les idées pour des réflexes. Mais, il faut bien le dire, c'est un prêtre, le curé Desportes, qui a brisé, disloqué le magnifique vaisseau de l'église cistercienne. Son mauvais goût, son éducation insuffisante ont anéanti en un jour ce que la sombre démence des passions politiques et religieuses avait laissé intact. Je voudrais connaître les causes cachées de cette mutilation, qui fut commise au temps où l'on n'était pas encore convaincu de la beauté de l'art gothique. II faut lire dans les Mélanges historiques de l'abbé Gonthier comment, à la suite d'un incendie qui avait embrasé l'église, mais ne l'avait pas essentiellement touchée, le curé Desportes et les syndics du village résolurent de la démolir et d'en exploiter les matériaux, comment les voûtes s'écroulèrent sous les coups d'une mine et comment enfin, avant de mettre le feu aux poudres, les protagonistes de cette comédie bourgeoise entonnèrent un joyeux TeDeum pour appeler la bénédiction du ciel sur un si noble dessein.
Les Orientaux racontent qu'après la mort, l'âme ne s'envole qu'à regret et voltige quelques heures encore autour du défunt. Il n'est pas bien sûr que Guérin, le saint vénéré dans cette vallée et le deuxième abbé du monastère dont nous voyons