‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 37 sur 63 · CLOCHER DE VERCHAIX-MO · texte numérisé non relu

CLOCHER DE VERCHAIX-MO

la mousse, les sources ridées en petites vagues deviennent calmes et chantantes et créent, au milieu de l'épouvante, des intervalles d'une ineffable douceur. Bientôt, enveloppé par une brume légère qui monte de ces rives, je songe à une contrée d'Ecosse, et toute la poésie du nord s'éveille dans mes souvenirs. Pour peu que vous ayez senti un souffle plus chaud, ou plus frais, l'imagination vous transporte d'un pays à l'autre, le brouillard découvre avec la légèreté des Elfes des perspectives de vallées sans fond et, de même que l'illusion est souvent l'image anticipée d'un bonheur qui se recule, de même les nuées naviguent et s'évanouissent en une clairière où les bardes d'Ossian auraient pu exhaler leurs plaintes. Le lac de Montriond, où l'eau s'est creusé un lit ayant la forme d'une coupe rustique, reflète la sauvage physionomie du décor montagneux, et mon esprit, réunissant les poèmes des « lakistes », retrouve ici les nuages de leurs rêves.

Et puis les lacets de la route, en s'élevant peu à peu, font en sorte que la hauteur des montagnes environnantes diminue et qu'elles deviennent de petites collines, et que la combe d'où l'on croyait ne plus pouvoir sortir s'est soulevée comme la carapace d'une tortue. Une lumière fauve fait pressentir de nouveaux espaces illimités et fait au passage qui réunit le Faucigny et le Chablais comme un halo d'or. Au sommet du col s'étale le village des Gets où, dit-on, vinrent se réfugier les Juifs de Florence, accusés durant une peste d'avoir empoisonné les puits. Une arrière-petite-fille de Ponce, Béatrice de Faucigny, leur donna ce territoire à la condition qu'ils accepteraient le baptême, et ils y fondèrent ce village des Gets qui a gardé leur nom à la manière des dialectes patois. A l'une des maisons, une clef dorée se balance au-dessus de la boutique d'un serrurier : on croirait voir la clef de saint Guérin qui

renferme, à Saint-Jean-d'AuIps, les fibules de son aiimussc et qui a le don de guérir le bétail malade qu'elle touche.

Voici maintenant la nouvelle vallée où serpente le Giffre. Prés du bourg de Taninges, où autrefois un jacquemart, pour sonner les heures, frappait à tour de bras sur la panse d'une cloche, à l'endroit même où s'élevait la villa princiére de sa mère Agnès, Béatrice, qui avait perdu son mari, le dauphin du Viennois, et le seul fils qu'il lui avait donné, vint fonder une Chartreusine pour quarante moniales. Le sentiment qui la dirigeait était bien le même que celui qui devait incliner Madame de Chantai à fonder la Visitation, après la mort de ce mari « qu'elle aimait avec des tendresses extraordinaires... se donnant toute à Dieu quand il était à l'armée ou à la cour, se donnant toute à. lui quand il retournait auprès d'elle. » Il est bien naturel que cette chartreuse de Mélan qui tirait son origine de la tristesse humaine ait subi, plus tard, l'influence de Madame Guyon, cette autre désabusée. Celle-ci avait été nourrie — et l'on peut dire dès le berceau — dans le mysticisme, puisque, à l'âge de deux ans et demi, sa mère indiff"érente l'avait confiée aux Ursulines. Ballottée de couvent en couvent, des Ursulines aux Bénédictines et aux Dominicaines, elle ne sortit de ces retraites que pour être mariée, dans sa seizième année, à un homme de vingt ans plus âgé qu'elle. Plus déçue dans le mariage qu'elle ne l'avait été dans son enfance, elle se consola comme elle le put, se raccrochant à un idéal, si petit fût-il, elle devint une inspirée, et les livres qui parlèrent à son cœur furent des livres d'où le cœur n'était pas exclu. A la lecture de Ylmitalion et de la Vie dévote, elle

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