‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 38 sur 63 · ABBAYE DE SIXT · texte numérisé non relu

ABBAYE DE SIXT

acquit le sens des symboles, elle y mit une familiarité si grande, que son amour de Dieu, son pur amour, est un dérivatif à sa peine et le grand consolateur de son âme meurtrie. Il n'est pas surprenant que les femmes aient été ravies devoir les sévérités de l'Evangile adoucies par l'onction d'un sentiment plus tendre : pour forcer leur conviction il s'agissait de séduire leur cœur. Ce fut l'erreur de Bossuet de ne pas comprendre comme Pascal que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas toujours ». Ce fut le triomphe de François de Sales et de Fénelon, qui se ressemblent par le style et par l'aménité fleurie de la parole, de comprendre que cette religion amoureuse fut toujours celle des femmes, et d'acheminer la sensibilité de Jeanne de Chantai et de Madame Guyon vers la sensiblerie de Jean-Jacques Rousseau.

Aujourd'hui, il ne reste rien de la grande Béatrice et des dauphins du Viennois, qui trouvèrent là leur sépulture, rien de Madame Guyon, qui avait vécu plusieurs années en Savoie et dont le quiétisme, encouragé par le père Lacombe, barnabite de Thonon,

avait troublé la quiétude de tous les couvents ^ 5,xT de femmes et bouleversé le cœur des char-

treusines de Mélan, comme il devait émouvoir le cœur romanesque des jeunes filles de Saint- Cyr. Il ne reste rien non plus de dom Innocent le Masson, le sévère général des Chartreux, qui avait consacré tous ses efforts à lutter contre la tendresse excessive de cette religion, qui ressemble par tant de côtés à celle de François de Sales, mais dépasse la mesure. L'abbaye de Mélan, aujourd'hui abandonnée, tapie au milieu des prés, ressemble à une métairie dont les toits ont l'air de couver les murs qui les supportent.

Ailleurs, la religion a des accents de triomphe ; ici, elle se fait plus humble et s'adapte mieux aux thèmes de la sentimentalité rustique. Henri IV demandait à François de Sales d'abandonner la Savoie pour un diocèse plus digne de son mérite apostolique. « Sire, répondit-il, je suis marié, j'ai épousé une pauvre femme, je ne puis la quitter pour une plus riche. » Jamais les édifices religieux n'évoquent, même avec mélancolie, la période des luxes fous et des raffinements exquis. Le portail de Mieussy, élégant comme un portail persan avec ses pinacles délicats, ses statuettes et ses bénitiers, semble un paradoxe. Les clochers, qui profilent un peu partout leurs flèches ornées de boules et de renflements et qui prêtent aux villages de Savoie un air d'Islam

tout à fait amusant, paraissent indépendants des églises et comme d'une autre époque. Un peu plus hautes, un peu plus larges que les autres maisons, les églises, aux attaches puissantes, symbolisent la prière qui se propose un but limité et, dans ce pays des longs hivers, elles semblent faites pour abriter et non pour consoler. L'auvent lui-même, qui se penche au-dessus de la porte, ressemble à la hotte de ces vastes cheminées qui réunissent autour de l'âtre, sous leur manteau, les membres d'une même famille.

Cette comparaison familière parut exprimer avec tant de bonheur le symbole de la communauté chrétienne, que les artisans rustiques la répétèrent un peu partout, à Morillon, à Sixt, à Samoëns. Mais

c'est à Samoëns surtout que ^

l'église semble attirer les habitants et les grouper dans son étreinte : les rues y aboutissent, l'existence y afflue de toutes parts.

Je n'entends pas qu'aujourd'hui la paroisse se confonde avec la commune, — cela est affaire d'opportunité et dépend des intérêts plus que des conviction,' , — mais que le parfum du vieux temps se blottit encore à l'ombre du clocher et qu'en évoquant cette petite place on assigne un rendez-vous aux âmes du village. Les choses que l'on voit ici, on les voit partout ailleurs : le tilleul plusieurs fois centenaire est un peu plus vieux, un peu plus large que les autres arbres qu'on voit dans chaque village, et comme eux nous rappelle simplement qu'autrefois, pour commémorer une

JUCHERONS

franchise, un bienfait, une gloire, on plantait un arbre, et qu'aujourd'hui on élève une statue. D'un côté l'église, de l'autre les boutiques et les auberges à galerie de bois, au milieu la halle et la fontaine, sans avoir en elles-mêmes une vertu capable de forcer notre admiration, participent les unes et les autres à une impression de beauté calme, et l'on pense à ces choeurs populaires où les voix, prises séparément, n'ont pas une qualité de son très pure, mais concourent à une harmonie grave et majestueuse. L'abandon et le silence leur assurent, en cette matinée de juin, une puissance de séduction mélancolique. L'eau tombe dans la vasque de pierre ; une vieille femme, assise sur un banc, suit d'un œil atone l'ascension du soleil. Un chariot traîné par un couple de bœufs contourne l'abside de l'église et gagne doucement la ferme, en balançant sa charge

moelleuse et en frôlant le feuillage des platanes.

La récolte est si abondante, qu'elle s'accroche aux branches des arbres, aux pignons des maisons, abandonnant à chacun d'eux une part de la moisson, éparpillant sur laroute quelques brindilles embaumées que les oiseaux recueillent comme nous le faisons en passant dans le sentier d'un champ. Làhaut, dans l'herbe grise qui distille une odeur saine, une jeune fille est couchée.

A côté d'elle, son chapeau de paille, à bords plats, à rubans noirs, le panier aux provisions, la gourde, la faucille, le râteau et la fourche s'érigent naturellement en un trophée champêtre. Les bœufs, attelés au même joug garni d'un frontal! en peau de mouton, la tête recouverte d'une résille de ficelle qui les garantit des taons et des mouches, ont un air doux, grave, résigné, tout à fait sculptural. De temps à autre, ils lèvent lente-

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