‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 39 sur 63 · LA CASCADE DU ROUGET · texte numérisé non relu

LA CASCADE DU ROUGET

ment leurs mullcs lustres et regardent de leurs grands yeux sombres le bouvier qui se retourne vers eux et les touche de sa baguette longue, avec un geste de magicien.

Ainsi les êtres vivants créent à chaque instant de la beauté, sans le savoir, parce qu'ils se meuvent et font les gestes que réclament leur nature et le décor où ils existent. Chaque fois qu'ils « forcent leur talent », ils atteignent au ridicule et à la laideur. Voilà pourquoi le Jardin alpestre de Samoëns, où l'on a rassemblé à grands frais la flore de tous les pays du monde, est tout simplement grotesque. Le Buet n'est plus qu'à quelques pas du Fushi-Yama, et en quelques enjambées on va du Saléve au Gaourisankar. Une profusion d'étiquettes indique, avec les points cardinaux, les régions de notre planète, et les fleurs affublées de noms latins ont oublié leurs jolis noms de reines et de bergères, de courtisanes et de vierges, d'anges et de démons. Des rochers en carton rivalisent avec la pyramide de Tanneverge, et une rivière en miniature, qui se laisse tomber avec une négligence calculée, de gradin en gradin, ressemble à la cascade du Rouget comme deux gouttes d'eau. Mais ce jardin alpestre s'étage aux flancs d'une colline, et ce n'est qu'en gravissant cette colline et en s'arrêtant prés d'une petite chapelle, qui est là comme un ex-voto minutieux et naïf, que l'on découvre le large pli du vallon, dominé de tous côtés par les montagnes; en contre-bas, s'entassent les maisons, pareilles à de grosses bornes de pierre carrées, et l'on a peine à démêler à travers leurs toitures métalliques le ruban de la route qui, tendue d'un horizon à l'autre, paraît et disparaît au gré de la campagne gris rose et vert tendre...

Une carriole attelée d'un vigoureux cheval bai m'emporte à présent vers l'abbaye de Sixt, et

Page 1